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Souvenirs d'enfance, souvenirs d'en France

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Freddy Potec

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Dans l'immédiat après-armistice de juin 40, les Allemands avaient envahi toute la zone nord. En 1941, ils étaient arrivés dans notre bourg de Nalliers, en Vendée. Très vite, ils avaient réquisitionné le seul hôtel disponible pour le transformer en Kommandantur avec, sur la porte, une pancarte gris-bleu qui n'annonçait rien de bon. C'était la fin des libertés, la main de l'occupant contrôlait tout et le mot d'ordre, c'était collaboration. Avec les copains, on passait devant l'hôtel sans faire de bruit, car les Allemands nous faisaient peur. Plus qu'au maire, tout le monde devait d'abord obéir aux ordres du vieux Maréchal, c'est-à-dire respecter le vainqueur et bâtir un ordre nouveau. Est-ce à dire que la France était constituée uniquement de collaborateurs ? Dans l'immédiat après-armistice, le pays faisait confiance au Maréchal, qui avait su mettre fin à un combat de toute façon inégal. Disons qu'il avait sauvé les meubles, on avait échappé au pire, mais ce n'était pour autant le meilleur. Les Français s'installaient tant bien que mal dans cette nouvelle vie, où le Maréchal était omniprésent : sur les timbres, les affiches, les journaux, les calendriers des postes, les billets, les chansons, jusque dans les prières à l'église. La France était plutôt passive, et même si une minorité s'était ralliée au général de Gaulle, la Résistance n'était pas encore effective. Je ne savais pas encore, du haut de mes huit ans, que des hommes mouraient pour sauvegarder la liberté, un mot dont je ne comprenais pas encore toute la portée. À l'école, je résistais comme je pouvais en chantant bouche fermée : « Maréchal nous voilà ». Par-ci par-là, des courageux allaient planter un drapeau tricolore sur le clocher de l'église ou sur le monument aux morts, sans toujours trop se rendre compte des risques qu'ils couraient.
Au village, comme partout ailleurs, on voyait passer des voitures qui fonctionnaient au gazogène, avec un gros réservoir noir fixé sur le côté. Il fallait mettre souvent la main sous le capot, et c'était un sacré travail de les démarrer, un vrai chantier ! On mangeait des topinambours, qui n'avaient comme rivaux que les rutabagas, et pour varier un peu, des pommes de terre bouillies. Dans le jardin, mon père cultivait les deux, comme beaucoup des autres villageois, et certains, plus audacieux, cultivaient le tabac, au mépris des interdictions . Pour la santé, il paraît que les topinambours étaient riches en glucose, mais pour ce qui est du goût, ça ne les rendait pas plus appétissants. Ma mère faisait appel à tous ses talents de cuisinière pour nous les rendre succulents ; elle les faisait cuire, découpés en rondelles et arrosés de sauce tomate.
Quand remontent à moi les souvenirs d'enfance, je me rappelle toutes sortes de bruits : ronflements d'avions, haut dans le ciel, hurlement de sirènes, et le martèlement des bottes allemandes sur le pavé, et les cris du cochon qu'on tuait dans la ferme d'à côté pour la confection des saucisses et des rillettes. Par esprit taquin sans doute, les fermiers avaient donné au cochon le nom de Fridolin et, quand il était mort , tout le monde disait : « Toujours un que les boches n'auront pas ! »

Je voudrais pouvoir écrire : «  Mon père ce héros », mais ce n'était pas vraiment le cas. Il n'était pas maquisard, ni agent de l'Intelligence service. Il subissait plus ou moins les événements, et son grand souci, comme beaucoup de gens, c'était de trouver à boire et à manger ; le rationnement avait commencé et les longues files devant les magasins, pour obtenir le pain, la viande, les principales denrées.
C'était une vie assez triste. Heureusement qu'il y avait la radio, un gros poste à galène que mon père avait fabriqué de ses mains. On écoutait, mais pas trop fort, en cachette, surtout quand la patrouille allemande passait sous nos fenêtres. On entendait des phrases mystérieuses : «  Les sardines de Concarneau sont en boîte », « Le vélo de mon oncle est dans les orties », « Ulysse est rentré de son long voyage », et autres messages sibyllins, auxquels on ne comprenait rien. C'était la guerre sur les ondes, entre la radio de Londres, et Radio-Paris. Radio-Londres était retransmise par la BBC, celle qui servait aux résistants, et transmettait les messages du général de Gaulle. Ici Londres... et la voix sarcastique de Pierre Dac : « Radio-Paris ment, Radio-Paris ment, Radio-Paris est allemand » sur l'air de la Cucaracha. Drôle d'époque, où il fallait choisir le bon côté : résistant ou collabo de peur d'être fusillé, où tout le monde se méfiait de tout le monde, où les murs avaient des oreilles. 
Pour oublier toutes nos misères, il y avait les chansons, et ma mère écoutait Rina Ketty : « J'attendrai le jour et la nuit ». Elle aimait aussi Charles Trénet, Maurice Chevalier et sa Marche de Ménilmontant, mais elle préférait Damia quand elle interprétait avec son talent de tragédienne La rue de notre amour, dont les paroles l'émouvaient tellement qu'elle en pleurait presque. Aujourd'hui encore, je me rappelle ces airs anciens, des chansons qui parlaient souvent d'amour : « J'aime tes yeux où resplendit / L'éclat du soleil du midi. » Ma mère les fredonnait souvent tout en travaillant pour se donner du cœur à l'ouvrage. « Les Français parlent aux Français ». Plutôt que les discours, elle préférait les chansons d'amour, elle était un peu fleur bleue, et par dessus tout, elle aimait les airs romantiques comme La romance de Paris, un grand succès de Charles Trénet. Mon amant de Saint-Jean, qui venait juste d'être créée, une des plus belles valses-musettes jamais écrites, lui plaisait aussi. Le plus souvent, c'étaient les paroles du milieu qui lui revenaient : «  Comment ne pas perdre la tête / Serrée par des bras audacieux / Car l'on croit toujours aux doux mots d'amour / Quand ils sont dits avec les yeux... » Ces chansons, je les retenais et les chantais sur tous les tons. Elles m'avaient donné le goût de la musique, surtout qu'à la maison, il y avait un piano que ma mère tenait de ses parents, un héritage. Elle en jouait quelquefois, mais n'avait pas trop le temps, accablée par toutes les tâches domestiques.
C'était un certain monsieur Roubeau qui venait me donner les cours, et me faisait profiter de ses talents de musicien.
monsieur Roubeau était grand et bel homme. Il ressemblait à André Claveau, d'allure distinguée, et aussi un peu austère. Mais quand il se mettait au piano, pour jouer des airs très beaux, c'était l'enchantement ; on oubliait que c'était la guerre. Grâce à lui, j'apprenais toute la musique, accords majeurs, accords mineurs, la théorie et la pratique, et je voulais en savoir toujours plus. Le soir après l'école, et tous les jours, je répétais inlassablement mes gammes, mes arpèges, et certains jours, j'en avais mal au bout des doigts. Mais le résultat était là, j'enchaînais de mieux en mieux mes accords. Monsieur Roubeau était devenu l'ami de la famille, il dînait quelquefois avec nous. Entre les chansons qu'on écoutait et les airs que j'apprenais, sonates ou concertos, fugues ou menuets, toute la maison était remplie de notes de musique.
Un jour, monsieur Roubeau est parti et on ne l'a jamais revu. C'est beaucoup plus tard que j'ai appris la vérité. Roubeau était un nom d'emprunt, il s'appelait Roubine et il était juif. Maintenant, tout ça c'est très loin, mais je joue toujours du piano, et quand je feuillette mes partitions, je retrouve ce temps où j'étais un enfant, je me souviens de ma mère qui chantait. C'est tout ce qui reste de ce temps, la musique et les chansons, et même si c'était la guerre, j'étais heureux puisque j'avais une âme d'enfant.

PRIX

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Jcjr · il y a
Très jolie traversée de ces moments d'occupation à travers le regard, les émotions et la vie d'un enfant. La radio était le principal réseau social et diffusait ces chanson, dont ma mère fredonnait encore les mélodies longtemps après la guerre. Piaf envahissait alors la maison sur les 78 tours de l'époque. Merci de ce regard particulier et bienvenue sur ma page quand vous le voulez.
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Dranem · il y a
Une magnifique reconstitution historique cette nouvelle... le poste à galène et cette musique omniprésente pour oublier la guerre... la radio était si importante à cette époque.... l’œil magique pour rechercher une station... et puis" y' a des zazous dans mon quartier "chantait Charles Trenet !
Mon invitation si vous voulez soutenir Le Volcan en finale pour le GP du printemps :https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-volcan-3

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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Freddy ! Je relis votre superbe nouvelle qui me parle beaucoup et pour laquelle j'ai donné cinq voix.
Vous avez soutenu mon sonnet "Spectacle nocturne". Il est désormais en finale.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Le soutiendrez-vous à nouveau ?
Bonne journée à vous !

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Jean Calbrix · il y a
Une œuvre d'imagination qui colle à la réalité. Je glisse un petit souvenir. En 1944, j'avais quatre ans et je me promenai au bord de la Seine en Normandie avec mes parents et mon grand-père, lorsqu'un avion a traversé le ciel. Je me suis écrié à l'adresse de mon grand-père : "Ai pas peur ! C'est un boche !" On me l'a longtemps racontée celle-là ! Ceci dit je n'ai jamais su si c'était un allié ou un allemand ! En tout cas, Bravo Freddy Potec pour votre texte très crédible. Je clique sur j'aime.
Je vous invite à lire mon sonnet "Spectacle nocturne" si cela vous tente https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous.

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anonyme · il y a
Toutes mes voix pour ce beau texte, au tout cas, moi je vous soutient! Une invitation en échange à lire ma TTC en concour et peut-être même la soutenir. Merci d'avance et bon courage !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-inventions-naissent-mais-les-hommes-meurent-1

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Lélie de Lancey · il y a
Merci pour cette immersion dans les souvenirs du quotidien d'un enfant de 8 ans pendant la guerre. Très fort par l’authenticité qui s'en dégage même si l'histoire est inventée. Très bon moment de lecture. Merci !
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Guy Bellinger · il y a
On s'y croirait. Tout sonne juste dans ces souvenirs pourtant inventés.
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Isabelle Lambin · il y a
Votre âme d'enfant doit vivre encore en vous pour écrire avec tant de sensibilité sur votre enfance. Un très beau texte, une très belle tranche de vie juste et simple . Je sors de ma lecture émue.
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Freddy Potec · il y a
j'ai inventé cette histoire, car je suis né après la guerre, mais j'ai beaucoup lu sur cette période et j'ai imaginé à partir de là
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Isabelle Lambin · il y a
Vous avez d'autant plus de mérite. Bravo à vous, Freddy !
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Freddy Potec · il y a
Juste un petit mot que j'ai fait une chanson à partir de ce texte. Vous pouvez l'écouter en tapant Arsène Maulavé on youtube, son titre c'est "Tantôt la joie tantôt la peine". Bien à vous
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Flore · il y a
L'émotion et là avec les souvenirs de cette époque....Il faut s'en souvenir...Merci.
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Edmond Dantes · il y a
Description tout à fait juste et sobre de cette époque douloureuse : mes voix *****. Je vous invite dans le Marseille de l'immédiat après-guerre : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-militant-1
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