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Comme à chaque représentation, Eloïse avait quelque peu le trac.
Comme à chaque représentation, Eloïse prit une grande inspiration.
Et comme à chaque représentation, Eric, son chéri, l’embrassa.
Et ils montèrent sur scène.

Eloïse était comédienne depuis maintenant vingt ans. Elle avait commencé le théâtre à dix ans et n’avait pas arrêté depuis.
Le théâtre était pour elle une façon d’oublier qui elle était et ce qu’elle avait fait.
Le théâtre lui permettait d’être quelqu’un d’autre. Quelqu’un d’autre qu’elle.
Et pourtant, Eloïse n’arrivait pas à totalement oublier. Oublier sa vie « d’avant ». Dans sa vie « d’avant », Eloïse n’avait pas peur d’être elle-même. De rire, de pleurer, de faire la folle. Maintenant, dans sa vie « d’après », elle avait peur. D’elle et de ce qu’elle avait fait.
La représentation prit fin. La comédienne était heureuse. Elle avait bien joué, n’avait pas oublié de réplique, et avait tenu le rôle principal.
Pour fêter ça, Eric proposa d’aller dans un bar. La troupe accepta, le sourire aux lèvres. Alcool, tabac, fléchettes et rires aux rendez-vous. La joyeuse troupe en profita jusqu’au bout de la nuit. Leur virée dura jusqu’au lendemain, vers 2 heures du matin.
Mais seulement voilà. Eloïse venait de trouver, en rentrant chez elle, dans sa voiture, une photo. Une photo datant de plus de seize ans, représentant Jade et elle-même, en tenue d’été, souriant comme souriraient deux amies parfaitement heureuses, debout sur la falaise de Quiberon, le vent leur rabattant leurs cheveux sur le visage, la mer agitée derrière elles, leur corps irradiant de bonheur.
Les souvenirs revenaient en masse, comme si quelqu’un les lui jetait à la figure, lui faisait mal... et pleurer.
Elle y réfléchit toute la nuit. C’était réglé ; elle irait. Aujourd’hui elle fera sa valise, demain elle prendra l’avion, direction la Bretagne, à Quiberon, lieu de son enfance.

*
* *
Le bruit des vagues se brisant sur les rochers,
L’écume se déposant sur la plage,
Le corps face au vent,
Une jeune femme, en larmes,
Face à l’immensité de l’océan.
*
* *

Dès que l’avion se fut posé et les portes ouvertes, Eloïse héla un taxi qui l’emmena à son hôtel. Elle prit les clefs, déposa en vitesse ses bagages et se rendit sur la côte sauvage.
Et là, seulement là, à ce moment, Eloïse fondit en larmes. Toutes ces larmes retenues pendant toutes ces années, années où elle n’avait rien dit, rongée par la honte. Elle les laissa couler, emportées aussitôt par le vent.
Et elle laissa le passé l’envahir...
*
* *
C’était l’été. Le 20 Juillet 2004.
Eloïse et Jade étaient parties se balader sur la côte sauvage qu’elles trouvaient magnifique. La mer, attisée par le vent, se brisait sur les rochers qui la déchiraient. Et l’écume venait lécher le sable avant d’être ravalée par la mer.
Le ciel, ce jour-ci, était d’un bleu limpide, sans nuages.
Le ciel, si calme et sans tache, séparé de la mer, si bleue et tempétueuse, par une simple ligne imaginaire, sur laquelle était posé un petit bateau à voiles.

Puis le charme de contemplation fut brisé par le cri d’une mouette. Les deux jeunes filles regardèrent l’oiseau, puis elles-mêmes. Elles se sourirent.
Elles quittèrent les chemins côtiers pour se rapprocher du vide.
De toutes leurs activités, Eloïse et Jade préféraient sentir leur corps vaciller entre le sol et le vide, sentir leurs cheveux voler, tourbillonner dans le vent, respirer l’odeur pure de la mer salée... et vivre.
Deux femmes, attablées au bar du coin, observaient les deux jeunes filles, assises sur la falaise, les pieds ballants dans le vide. La femme de gauche était la mère de Jade, celle de droite, celle d’Eloïse.
Puis soudain, comme attirée par les vagues, Jade, en équilibre sur la falaise, sentit le rocher sur lequel elle se tenait se décrocher et chuter vers la mer.
Ses yeux ne quittaient pas Eloïse, qui la regardait avec une sensation d’effroi, et, paralysée comme elle l’était, la jeune fille ne fit pas un geste pour retenir Jade.

Et celle-ci chuta. Comme au ralenti. Jade battit ses bras pour se raccrocher à quelque chose, mais le vide l’entourait.
Puis l’impact du corps contre les rochers. Une mare de sang s’étala autour d’elle. La mer la prit dans ses bras et l’emporta sur le sable.
Aussitôt, des jeunes se levèrent de leur place et vinrent voir la jeune qui avait chutée. Eloïse, après un moment de stupeur, descendit en vitesse le sentier menant à la plage, et malgré tout ce sang, serra Jade dans ses bras.
Leurs mères, attablées au bar, s’étaient redressées et avaient couru vers Jade, toutes deux épouvantées et dans tous leurs états. Elles se penchèrent vers Jade. Lui parlèrent. La câlinèrent. En vain.
Puis soudain, contre toute attente, Eloïse, qui tenait encore serrée son amie, entendit des mots. Ou plutôt, un mot. Un prénom. Le sien.
« Eloïse... »
Celle-ci pleura. Elle avertit les autres ; Jade était encore vivante !
Quelques minutes plus tard, un hélicoptère se posa doucement mais bruyamment sur la plage. Les secours emportèrent Jade et sa mère, en larmes.
*
* *
Le jour d’après, puis encore le jour suivant, tous les jours ou presque, Eloïse allait voir son amie, plongée dans le coma. Elle s’en voulait terriblement.
« Si je l’avais rattrapée, elle ne serait pas là. Oh mon Dieu ! Mais qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai tué ma meilleure amie... !
Elle est dans le coma depuis maintenant deux semaines, et moi je suis là, vivant, mangeant... Je n’en peux plus ! Elle n’a toujours pas émergé, même pendant seulement quelques secondes... Je suis un monstre ! »
Sa vie avait basculé. Le 19 juillet, c’était « avant »... le 21, c’était « après »...
Au début, au collège, ses amis lui posaient des questions, et, voyant qu’Eloïse n’avait pas envie d’en parler, ils abandonnaient. Ils la laissaient tranquille. Mais restaient avec elle. Elle avait besoin de soutiens.
Et ils étaient là.

Quelques semaines après l’accident, alors qu’Eloïse allait voir Jade, elle eut un pressentiment. Elle se hâta, entra dans le hall de l’hôpital, dans sa chambre de son amie... et s’arrêta net.
Anne, la mère de Jade, était penchée sur celle-ci et pleurait toutes les larmes de son corps.
« Ma petite fille ! Mon bébé ! Pourquoi ? POURQUOI ??? »
Et Eloïse comprit. Elle comprit que Jade, sa meilleure amie depuis toujours, était... morte.
Eloïse courut, courut à perdre haleine jusqu’à chez elle. Et décida de partir. Elle fit part de son idée à sa mère. Elle fut partante.
Recommencer une nouvelle vie. Loin. Loin d’ici et son passé horrible, terrible. Sanglant.

*
* *
Voir la vie si magnifique
Le lendemain la voir tragique
La mort est arrivée parmi nous
Elle a touché l’une de nous
Tu n’avais pas l’âge de partir.
Alors moi aussi je pars,
Loin d’ici, de la Bretagne,
Recommencer une nouvelle existence
Sans toi... et oublier.
*
* *

Eloïse sortit de sa torpeur les yeux mouillés. Elle les essuya avec le revers de sa manche. Elle observa autour d’elle. Le paysage n’avait pas changé en seize ans.

*
* *
La vie ne tient qu’à un fil,
Un fil si solide et fragile
Tenté de le casser
Pour passer de l’autre côté,
Ou bien de le tendre
Et d’apprendre,
D’apprendre ce que l’on n’a pas appris
Et profiter de la vie.
*
* *

Un instant, Eloïse pensa à se donner la mort. C’était si simple. Il suffisait de se rapprocher du bord, mettre un pied devant l’autre et...
« Madame ! Madame !... Ne faites pas ça ! Vous êtes folle ??! »
Eloïse ouvrit les yeux et vit qu’elle allait basculer dans le vide. Elle recula aussitôt, prenant conscience de son acte, et tomba dans les bras du jeune homme qui venait de l’interpeller.
Elle lui murmura un « Merci » reconnaissant. Elle allait tomber, finir comme Jade... Non ! Son amie lui aurait dit :
« Non mais ça va pas ?! Ce n’est pas parce que je ne suis plus là qu’il faut penser à se donner la mort !!! Pense à Eric, ton mari, et à tes enfants ! Qu’est-ce qu’ils deviendront sans toi ? Allez, hop, réveille-toi et ne fais plus JAMAIS ça ! »

Eloïse, malgré ses larmes, esquissa un sourire. Jade avait raison ; il fallait qu’elle se reprenne et qu’elle passe à autre chose. Sans pour autant oublier son amie.
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Lucile Lacombe · il y a
Magnifique histoire ! Franchement je suis épatée !
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