Sous le couvert des feux

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Bonjour, je me nomme Antoine, j’ai 29 ans et je viens de terminer mon master dans une université publique de la place. Je sais vous vous direz « avoir son master à 29 ans, ça n’a rien d’extraordinaire... » Eh bien vous savez quoi ? ça c’est votre point de vue. Pas le mien, je me félicite de mes petits exploits comme des plus grands car rien ne présageait, pour moi depuis mon enfance, que j’atteindrai un jour ce niveau.
Je suis le deuxième enfant d’une fratrie de 4 garçons. Mon père nous a quitté quand j’avais 10 ans et ma mère s’est occupé de moi et mes frères avec le faible revenu qu’elle obtenait de ses travaux champêtres.
Chez nous, on se débrouille tous, comme on le dit du premier au dernier. La vie ne nous a pas fait de cadeau. Mais nous ne sommes pas là pour pleurer sur notre sort. Ma mère m’a toujours dit qu’un homme, ça ne pleure pas, mais j’ai su récemment que les larmes d’un homme pouvaient sauver des vies. Ce n’est pas tout le temps qu’il faut retenir ses larmes, vous me comprendrez plus tard.
Depuis mon adolescence, j’ai accumulé les petits métiers et je n’en ai jamais eu honte, car ces travaux me permettaient de subvenir à mes besoins et de ne pas faire honte à ma mère. Alors, je suis passé du cireur de chaussures au gérant de cabine en passant par cordonnier, laveur de voiture, vendeur de lotus.... Aujourd’hui, avec ma licence en gestion, je travaille en tant que gestionnaire de stock dans une entreprise d’import-export, au port autonome. Bien vrai que je ne suis pas encore en CDI, j’aime bien mon boulot et j’espère bien que mon CDD va se transformer en CDI... Avec mon salaire, j’ai pu m’inscrire en Master et j’ai pu me prendre un appartement, une chambre salon dans lequel je vis avec Josiane.
Josiane est ma fiancée. C’est une de ces femmes d’exception qui vous pousse toujours à aller de l’avant. A première vue, elle et son air de féministe qui se bat pour les droits des femmes, on croirait être tombé sur Karaba la sorcière, jusqu’à ce qu’on découvre qu’elle est en fait Abla Pokou.
Nous vivons dans la commune d’Attécoubé, plus précisément à la cité Fairmont. L’un des rares quartier chic de cette commune... sauf... que nous ne vivons pas dans la partie chic du quartier. Nous habitons plutôt dans un sous quartier du quartier qu’on appelle « Djoulabougou ». Le genre de sous quartier dont on n’entend jamais parler car il contraste avec la beauté et le luxe du quartier principal, le genre de sous quartier ou l’on vit à 5 minimum dans un studio et dont on ne fait jamais mention parce que personne ne connait... ou plutôt si..., quelques-uns ceux qui y vivent ou ceux qui y ont vécu autrefois. Quand tu vis dans un tel environnement, tu as l’impression qu’un mur invisible vous sépare d’avec ceux d’à côté. Mais comme je vous l’ai dit un peu plus tôt, je ne suis pas là pour pleurer sur mon sort car dans ce quartier, j’ai passé de très bon moment. J’ai rencontré des personnes exceptionnelles qui ont un tel sens de la vie en communauté et du partage qu’ils partageraient avec vous un grain de riz si cela était nécessaire et si cela pouvait vous sauver la vie.
C’est dans ce quartier que je vivais avec Josiane, « ma dame ». Bien vrai que nous n’étions pas encore mariés, Josiane portait mon enfant et elle allait bientôt être à terme. Nous vivions notre petite vie, tranquille. Cependant depuis l’apparition de ce virus, il y’a quelque temps, les choses semblaient se compliquer pour nous mais on arrivait à gérer et tout semblait aller pour le mieux. En tout cas, rien ne présageait que j’allais me retrouver à 2 heures du matin, à genoux, sous la pluie, en plein couvre-feu, une douleur cuisante dans les côtes et les larmes aux yeux en train de donner des explications et priant le ciel pour que l’on me croit.
Pour que vous puissiez comprendre ce qui m’est arrivé, revenons quelques heures en arrière. J’étais au bureau quand j’ai appris que le gouvernement avait décidé d’isoler la ville d’Abidjan la veille, afin d’endiguer l’épidémie qui se propageait dans tout le pays. Depuis le début de de l’épidémie, plusieurs mesures ont été prises par le gouvernement et les effets de ces mesures se faisaient ressentir dans l’entreprise ou je travaille. Certains bruits de couloirs laissaient entendre qu’il y aurait un réaménagement au niveau du personnel dans les jours à venir mais j’ose espérer que ce n’était que des bruits de couloirs.
Il est 18h, je descends du boulot et je rentre chez moi. Mais en ces temps-ci, il est difficile d’avoir un véhicule, je patiente donc et je fini par arriver à la maison à 20h44 (Faut dire que, quitter le port et arriver chez moi c’est toujours un parcours du combattant)
J’étais ravie de rentrer enfin et de retrouver « ma dame », ce matin quand je partais au boulot, elle ne portait pas très bien et j’ai passé ma journée à m’inquiéter pour elle et pour le bébé (vu qu’elle est déjà à terme, je m’inquiète toujours quand je dois la laisser seule). Cependant l’état dans lequel je l’ai retrouvé ce soir me fit encore plus peur... elle était pale et avait l’aire fatiguée, elle disait avoir des douleurs au niveau du ventre. Surement le bébé qui pointait son nez ! ahh bébé... pourquoi c’est à cette heure que tu viens ? que faire ?
Pris de panique, j’ai voulu sortir chercher de l’aide ou un taxi pour emmener « ma dame » à l’hôpital, mais à cette heure, c’était chose impossible, à cause du couvre-feu, on ne pouvait pas trouver de taxi, ni même voir quelqu’un dehors, il était déjà 21h passé. Alors j’ai décidé d’appeler les secours. Après un premier appel sans succès, j’ai fini par avoir quelqu’un au bout du fil. Après lui avoir expliqué la situation, mon interlocuteur m’a fait comprendre que toutes les équipes d’interventions étaient déjà sur le terrain et que nous devrions patienter environ une trentaine de minutes avant de recevoir de l’aide. J’ai demandé à madame si elle pensait pouvoir tenir ce temps, elle me répondit que oui, alors nous avons patienté.
Nous avons vraiment patienté mais 2h plus tard, il n’y avait toujours personne. Alors j’ai rappelé les pompiers. Je n’arrivais plus à contrôler ma panique, alors dès que j’ai eu quelqu’un au bout du fil, j’y ai déversé toute ma détresse
Antoine : Allo, Monsieur, madame, ça fait 2 heures ! 2 heures qu’on vous attend, ma femme a mal, elle est mal, svp vous êtes où ? s’il n’y a pas de véhicule, dites-moi, on va se débrouiller, mais ne nous demandez pas d’attendre, ne nous faites patienter cadeau pardonnez !
Le pompier au téléphone : Calmez-vous monsieur, vous êtes où ? nous vous envoyons une de nos équipes.

Antoine : Je vous ai donné ma position il y’a 2 heures, Attécoubé, Cité Fairmont, Djoulabougou, au bout du quartier, là où il y’a la boutique bleue.

Le pompier : (surpris) Nous étions dans cette cité, il y’a une demi-heure pour une vieille femme qui avait un malaise et votre numéro était indisponible. Ce n’était pas vous ?

Antoine : Ahi ? si c’était moi, vous pensez que j’allais vous rappeler ??? Je vous dis ma femme, vous me dites vieille femme, je vous ai dit qu’elle est vieille ? Est-ce que vieille femme peut accoucher ? non ce n’était pas nous.

Le pompier : Ok calmez-vous, nous vous envoyons une autre équipe, elle sera là dans une heure maximum, calmez-vous.

Antoine : Eeeh Dieu, 30minutes, ça a fait 2 heures et 1 heure-là, ça sera combien ? mon frère, pardonnez on vous attend, pardonnez ma femme va mourir pardonnez venez vite pardonnez.

Le pompier : calmez-vous on sera là dans pas longtemps
Après avoir raccroché, je suis retournée auprès de ma dame, qui était sur le lit en train de grimacer. Quand elle me vit, elle fit un petit sourire forcé malgré la douleur qui se percevait bien sur son visage. J’avais l’impression d’être plus panique qu’elle. Je me demande parfois d’où lui viennent sa force et son courage...
Il était minuit passé de 25 minutes et il n’y avait toujours personne à l’horizon, aucun pompier, pas d’appel reçu, rien de rien, j’ai donc décidé de sortir et de trouver de l’aide. Avec cette situation, je n’avais même pas remarqué qu’il pleuvait dehors...
Où pouvais-je bien trouver de l’aide sous cette pluie et à cette heure ? chez les voisins ? peut-être... je suis donc allé frapper à la porte des voisins ? Après 3 bonnes minutes à tambouriner à leur porte, je vis le voisin sortir enfin.
Antoine : Voisin pardon, j’ai besoin d’aide, ma femme va accoucher, j’ai appelé les secours mais depuis ils ne viennent pas, pardon aide moi.
Il me demande de l’attendre et part chercher sa femme, une dame que j’apprécie vraiment, soit dit en passant. Cette vieille Awa m’a plusieurs fois apporté son aide quand ça chauffait comme on le dit.
2 minutes plus tard, nous étions chez moi. Quand la vieille Awa a vu madame, elle est ressortie au pas de course, pour aller appeler une autre de nos voisines, afin de s’occuper de madame.
Pendant ce temps le voisin avait joint un de ses amis qui habite à l’entrée de la cité et qui possédait une voiture. Ce dernier m’a demandé de le rejoindre pour qu’ensemble, nous puissions revenir prendre madame. Voici donc comment je me suis retrouvé à marcher à 1 heure du matin dans le quartier, en partance pour la maison de ce Monsieur, bravant le couvre-feu et la pluie. Sur mon trajet alors que j’étais complètement plongé dans mes pensées, j’ai rencontré une voiture dont les phares m’ont ébloui, qui pouvait bien se promener à une heure pareille ? était-ce enfin les pompiers ? juste ciel !!! ou peut-être le voisin qui venait à ma rencontre ? j’espérais en tout cas que c’était quelqu’un qui pouvait me sauver et m’aider à sauver ma femme.
Qui pouvait bien se promener à cette heure, en pareille situation et surtout sous cette pluie ?
Était-ce les pompiers ? en tout cas je l’espérais bien, je priais intérieurement pour que ce soit le cas ou pourquoi pas l’ami de mon voisin qui venait à ma rencontre. J’espérais en tout cas que ce soit l’aide que j’attendais. Grande fut ma surprise et ma frayeur quand je me suis rendue compte que c’était une voiture de police, qui patrouillait sous cette pluie.
J’ai pensé un court instant à aller vers eux pour leur demander de l’aide mais pour une raison ou pour une autre... j’ai plutôt choisi de me cacher et de les laisser passer, je ne voulais pas qu’ils me voient car les explications allaient trainer en longueur et la seule chose que je voulais en ce moment c’était atteindre la maison de mon bienfaiteur et revenir aider ma femme.
Malheureusement pour moi, ma cachette ne fut pas la meilleure parce qu’en faisant demi-tour, les phares de la voiture ont projeté la lumière sur moi et les policiers m’ont vu. C’est dans ce genre de situation que l’on prend les meilleures ou les pires décisions de notre vie. Et celle que j’ai prise sur le coup était vraiment mauvaise.
Ne me demandez pas pourquoi mais j’ai décidé de fuir, je me suis donc mis à courir pour échapper aux policiers. Mais ces derniers m’ont très vite rattrapé et pour me « maitriser » l’un d’eux m’a assené un coup dans les côtes (petite parenthèse, ces gars apprennent à donner des coups dans les pierres ou quoi ? leurs coups font vraiment mal ! on ferme la parenthèse)
C’est ainsi que je me suis retrouvé à donner des explications à des policiers à 2h du matin, à genoux, sous la pluie en plein couvre-feu.
Policier 1 : Tu viens d’où ? Tu ne sais pas qu’il y a un couvre-feu ? Pourquoi tu cours ? Tu es venu voler ? Où voulais tu aller voler ?

Antoine : Je...

Policier 2 : Ne nies pas, tu fais quoi à te promener à 2 heures du matin dans le quartier ? Et sous la pluie en plus ? Les pauvres populations dorment et toi tu passes de maison en maison pour voler.

Antoine : Chef, ce n’est pas ça...

Policier 1 : Ce n’est pas ça c’est quoi ?

Policier 2 : Montes ! tu vas t’expliquer au poste.

Antoine : Non, chef ! ma femme est enceinte, elle va accoucher, je suis sorti chercher de l’aide, j’ai appelé les pompiers depuis 22h personne, ma femme va mourir, pardonnez...

Policier 1 : En plus tu mens !

Antoine : Chef, je ne mens pas, (en pleurant) ma femme va mal, si vous ne croyez pas, je me rendais à l’entrée de la cité, pour trouver un monsieur qui allait m’aider, je ne vous mens pas, ayez pitié, c’est vrai, je ne vous mens pas....

Policier 2 : (s’adressant à son collègue) Et s’il disait la vérité ?

Policier 1 : Il ment ! sinon dis-moi, pourquoi il a fui au lieu de demander de l’aide ?

Antoine : Pour éviter le long interrogatoire qu’on est en train de faire actuellement, chef, ma femme svp, ma femme va mourir, svp, ma femme...
Je ne pouvais plus contenir mes larmes, couché à même le sol, je priais le ciel de me sortir de cette situation en pleurant à chaude larmes pendant que ces 2 policiers discutèrent de si oui ou non ils devaient me croire. C’est à ce moment qu’une autre voiture fit irruption. En levant la tête, je me suis aperçu que c’était l’ambulance, juste ciel !! Ils se sont arrêtés à notre niveau pour se renseigner
Remerciant le ciel d’avoir donné une réponse aussi rapide à mes supplications, j’ai expliqué la situation aux ambulanciers qui ont confirmés ma version des faits. Après avoir présenté leurs excuses, les policiers nous ont accompagnés jusque chez moi avec l’ambulance pour prendre ma femme. Quelle ne fut ma surprise, lorsqu’en entrant dans la chambre, j’ai aperçu la vieille Awa avec un bébé dans les mains. Et notre seconde voisine tenant la tête de ma femme sur ses genoux en lui épongeant le front avec une serviette.
Eh oui, « ma dame » avait accouché à la maison et c’était une magnifique petite fille. Mais madame semblait tellement fatiguée, que les ambulanciers ont entrepris de la prendre pour l’emmener à l’hôpital avec le bébé afin de s’assurer que tout allait bien.
Après avoir remercié mes voisins et voisines qui m’ont aidé, je suis monté avec madame dans l’ambulance. Et escorté par la police, me voici encore dehors en pleine nuit en route pour l’hôpital mais cette fois ci sous le couvert de la police.
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