Songe d'été

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Écrivain amateur de 17 ans, amoureux de l'horreur, j'écris de nombreuses petites œuvres depuis quelques années  [+]

Aviez-vous déjà pensé à être un poisson ?

Vous en avez déjà vus, qu’ils soient domestiques, sauvages ou bien numériques. Car oui, en quelques clics sur une souris (qui n’en est pas vraiment une) nous pouvons obtenir un aquarium comme fond d’écran sans tous les désagréments d’une authentique boîte hermétique remplie d’eau. Pas besoin de les nourrir, pas besoin de nettoyer, pas besoin de changer d’eau ou de surveiller les êtres qui y séjournent pour y déceler une pointe de fin de vie dans leurs habitudes. Quel drôle de passe-temps que d’observer la vie d’êtres dont le sort ne dépend que du bon vouloir (ou plutôt de l’assiduité) de leur maître, n’est-ce pas ?

Mais un autre passe-temps autour des poissons pourrait vous poser un petit problème : la pêche. Malgré le fait qu’il y a plusieurs milliers d’années, cette pratique permettait de nourrir et de marchander, celle-ci est devenue par la suite un loisir, comme tout autre sport ou divagations permettant d’empêcher l’ennui. Quoi de mieux donc que de menacer la vie d’êtres d’un naturel innocent pour son propre plaisir ?

Il est tout aussi vrai que j’ai pêché, tout autant que j’ai péché, pendant ma jeunesse : mon grand-père m’emmenait dans un village, non loin de chez moi, bordé par un affluent du Rhin. La rivière agitée avait, sous un soleil d’été, des reflets verdâtres dus aux longues algues composées de feuilles effilées photosynthétiques. L’Ill, bordée de saules pleureurs qui élançaient leurs lianes vers l’eau, accueillait des barques échouées, au bois gondolé par l’eau qui s’y infiltre, et qui bougeaient lentement et ondulaient parfois au gré du courant. Certains petits poissons, que l’on appelait des gobies d’après mon grand-père, nageaient à contre-courant et en petits groupes tels une meute affamée. Papi nous trouvait alors un endroit frais, dans l’ombre portée d’un arbre, et y déposait l’équipement : les cannes, les seaux, les bottes, les hameçons, les appâts et sa vieille boîte. Cette même boîte, sur laquelle une assise amovible en cuir rouge était installée, lui venait de son propre père qui lui avait appris à pêcher. On aurait pu s’asseoir dessus pour ne pas avoir ces douloureuses sensations au niveau des lombaires en fin de journée mais personne ne le faisait, comme si nous honorions la mémoire de la personne qui l’avait eu en premier. Il sortait aussi une boîte trouée d’un vert anglais, aussi vert que l’herbe qui entourait la berge, dans laquelle gesticulaient une multitude de larves de mouches rouge-rose, jaunes ou blanches qui n’avaient qu’un point noir fin en guise de tête et deux trous noirs de l’autre en guise de trous de respiration. Après avoir enroulé le fil en nylon autour de l’hameçon, qu’il mouillait au préalable avec sa langue pour le passer plus facilement dans le chas, il me demandait de sortir quelques larves pour les empaler avant de les noyer. Mais bien avant d’envoyer la ligne, il faisait tremper brièvement des vieux bouts de pains dans le seau avant de les lancer aux poissons. Soudain les poissons, ou du moins les bêtes aquatiques qui séjournaient dans le lagon vert, se manifestaient et l’on pouvait apercevoir des ondulations différentes de celles du courant, des ondulations rondes, des bulles d'air qui remontaient à la surface et aussi des couleurs plus ternes tournoyer autour de la nourriture flottante.

Il se tenait derrière moi, sa main sur la mienne, il faisait lentement virevolter la canne au-dessus de nos têtes. Il me conseillait, montrait du doigt les endroits où la prise serait plus simple pour en avoir plus, guidait mon geste pour attraper le poisson qui se débattait et qui courbait la canne. L’abondance des petits gobies remplit le seau assez rapidement : une vingtaine d’habitants tournoyaient dans un fond d’eau fraîche tandis que les autres gisaient immobiles, comme morts, auprès de leurs camarades. Malheureusement, et aussi fort heureusement pour montrer l’humanité du matériel que l’on utilisait, l’hameçon se détachait régulièrement et finissait, sans doute, sa course dans l’estomac d’un poisson, ou encore accroché à sa mâchoire, ou juste emporté par le courant jusqu’au fond de la rivière.

Après plus d’une heure, mon grand-père me demanda si je voulais quelque chose à boire car malgré le fait que nous nous abritions à l’ombre d’un saule, l’air qui nous entourait avait l’odeur d’un soleil d’août. Il partit alors vers la voiture, chaleureusement accompagné par les couinements et grincements de ses mocassins beige ayant goûté à l’Ill. Le fait qu’il ne soit pas là me compliqua la tâche : je devais m’occuper seul de rajouter les appâts, d’amener le poisson près de moi pour espérer l’attraper avec l'épuisette de la main gauche. Et ce n’est qu’après quelques malencontreux essais que je fis une découverte : le poisson qui avait gobé la larve de mouche restait immobile, mais tellement lourd que je ne pouvais le tirer sans faire un pas en arrière pour poursuivre mon élan et pour le ramener vers la berge. En fait, je me demandais surtout si ça ne pouvait être un botte ou quelque chose qui, en retenant l’eau, s’alourdissait. Mais ce n’était pas le cas. Car oui, ce que je tirais pesait de plus en plus mais ce n’était pas quelque chose de vivant ou d’inerte. C’était auparavant vivant. Et ce n’est qu’après l’avoir tiré sur la berge que je découvrais un bras, un bras d’enfant qui ressemblait étrangement au mien, qui dégoulinait d’eau sur l’herbe verte. Ce n’est que plus tard, quatre minutes précisément, que je me penchais en avant, mon regard perpendiculaire à la surface de l’eau, pour entr’apercevoir le reste d’un corps qui dansait tant bien que mal au rythme des algues.

Je ne retenais aucun cri, mais aucun ne pouvait sortir de ma bouche ou de ma gorge malgré le fait qu’un “O” était désormais visible sur mon visage. Le bras, découpé, scié grossièrement restait immobile en face de moi, assis à même le sol comme abasourdi par l’évènement. Mes yeux d’enfants s’attendaient à ce que le bras bouge comme dans les dessins animés. Lorsqu’un super-héros se blesse, il y a toujours un moment où il se soigne d’une façon inexpliquée ou juste inavouable. C’est dans ces moments-là que le temps semble s’allonger, s’étirer encore plus pour que les battements s'amplifient. Plus les coups dans ma poitrine s’intensifiaient, plus ma réalité se dilatait autour de moi, et le bras débuta sa lente descente aux enfers : Mon esprit liquéfiait la chair, mes yeux me montraient un bras putréfié sur lequel ne perlait plus de l’eau cristalline mais une liqueur rouge bordeaux dégoulinante qui venait se poser lentement sur l’herbe. Mes muscles contractés ne parvenaient plus à ressentir la moindre courbature, tout était annulé, annihilé, par cette nouvelle douleur. En fait, je n’avais plus envie de voir, mes yeux souillés me brûlaient comme lorsque l’on les laissait trop longtemps sans cligner. C’est sûrement ce qui m’était arrivé.

Je me retrouvais à genou, l’herbe qui chatouillait ma peau, à regarder mon corps flotter dans l’eau. Oui c’était moi, plus seulement mon reflet. C’était mon propre bras que j’avais attrapé, un autre moi peut-être : je l’espérais. Dans un élan de folie, ou de courage, je repoussais violemment le bras, qui roula lentement vers l’eau cristalline et glacée. Il était chaud, bouillant, non pas à cause du soleil d’été mais parce qu’il venait d’être découpé, il avait gardé cette chaleur humaine. 36,6 degrés Celsius. Ça ne m’effraya pas à ce moment-là

Plouf.

Le bras retombait de là où je l’avais pêché, et la tête penchée en avant, je regardais le membre inerte se noyer lentement en libérant des bulles d’air qui remontèrent à la surface de l’eau. Sauf que...

Quelque chose remontait, passait à travers les algues, s’accrochait à la berge. Mon pouls qui était redescendu lorsque j’avais poussé le membre putréfié dans l’eau, venait de ressurgir encore plus fort lorsque les pulsations vinrent frapper la terre sur laquelle je me tenais. Tout bougeait, tremblait et faisait osciller l’eau de plus en plus fort, créant vagues sur vagues. Ce qui se terrait dans l’Ill venait lentement, peut-être car elle savait que j’étais pétrifié et déjà à sa merci, ou peut-être pour se faire plaisir dans la longue tentation. Je pouvais sentir sa chaleur, sa présence méphistophélique. Un simple mouvement de l’eau suffisait à faire hérisser le duvet que j’avais sur tout mon corps. Mes yeux, fixés sur l’origine de l’onde, commençaient à faiblir, à se fermer. Je...

Il est là. Il me regarde.

Mais j’entendais, loin derrière moi, une musique qui après de longues années me rappellerait, non pas cet horrible moment que je n’avouerais jamais, mais mon grand-père car c’est lui qui m’avait sorti de ce songe sans fin. Il arrivait lentement vers moi, faisant crisser ses mocassins dans l’herbe, il sifflotait en sortant de sa noire voiture. Je retournais ma tête vers lui, il ne voyait rien de ce qu’il se passait, sous mes yeux, sous nos yeux. Pourquoi ?

Plus rien n'était là, une hallucination, une vision, serait-ce réel ? Ma canne restait immobile, à moitié dans le vide avec un poisson agonisant à la fin de la ligne. Aucun bras, aucun monstre, aucune secousse ne venait perturber le coin d’eau. Il me tendait l’eau, d’un air innocent. J’avais changé à ce moment-là. J’étais moins tendu. Je n’avais plus peur. Mais en fait peur de quoi ?

Aviez-vous déjà pensé à être un poisson ?

Vous l’êtes déjà, car tout ce qui nous sort de l’eau, tout ce qui nous fait peur ne reste que peu de temps dans notre mémoire. Une mémoire de poisson rouge qui annihile la douleur.
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Françoise Mellardi-Randolfi · il y a
Bravo!!!
Tu nous emmènes loin.
J’adore !continue!
Bisous

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ZAHIA RANDOLFI · il y a
Heureusement que la fin de l'histoire se termine bien, sinon quelle angoisse !! Tu nous emmènes à chaque fois à la limite de nos sentiments. Bravoooo !!
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Salomé Hethener · il y a
J'adore. C'est presque psychologique et très actuel avec les remises en question de la relation homme-animal :)

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