Solitude

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À la découverte d'un monde cérébro-nodal, ou comment se faire – ou défaire – des nœuds au cerveau  [+]

Image de Hiver 2017
Allongé dans le jardin, sur l'herbe fraîche, petit Tom pouvait imaginer le paysage familier : les rayons du soleil qui doucement venaient le réchauffer, le vent léger qui courait dans les branches et qui semblait rire en caressant les cimes. Le feuillage bruissait sans doute à son passage, chatouillant les plumes des oiseaux qui s'envolaient en chantant de bonheur.

Ah, si seulement petit Tom avait pu contempler cette scène ! Mais ses yeux grands ouverts n'avaient jamais vu la lumière. Il ne connaissait du monde que ce que Marie lui en avait dit. Parfois, elle le prenait sur ses genoux et lui racontait de belles histoires qui le faisaient rêver. Puis, elle le serrait dans ses bras, comme un enfant, et petit Tom ressentait toute l'affection et le trop plein d'émotions qui les submergeaient tous les deux.

Mais Marie n'était plus là. L'avait-elle abandonné ? S'était-elle lassé de lui, comme tant d'autres auparavant ? Comment le savoir ?
Après le départ de son amie, petit Tom avait connu un grand moment de solitude et de désespoir. Il aurait voulu crier sa détresse, appeler sa Marie adorée mais les mots restaient coincés dans sa gorge, les sons refusaient obstinément de franchir ses lèvres.

Cette frustration le rendait fou. Les malheurs ne cessaient de s'abattre sur lui, jour après jour, et devant son impuissance, il ne pouvait que prier pour qu'on lui vienne en aide.

Depuis combien de temps gisait-il sur le sol ? Il s'accrochait à l'image du merveilleux jardin décrit par Marie. En réalité, cet endroit serait peut-être son tombeau à ciel ouvert.

La pourriture se répandait en lui. Au début, cela aurait pu ressembler à de la gangrène, les plaies déjà noires avaient été incisées, plutôt grossièrement, pour s'en débarrasser. Puis comme la maladie persistait, on avait eu recours à l'amputation. De toute façon, cela faisait bien longtemps qu'il était incapable de marcher seul ; être debout et avancer, ce souvenir n'était peut-être qu'un rêve.
Ses mains étaient également inutilisables. Comme ses jambes, elles restaient inertes. Il avait fini par s'y habituer, même s'il regrettait de ne jamais avoir pu passer la main dans les cheveux de sa chère Marie avant qu'elle ne disparaisse de sa vie.

Sans un adieu, sans un mot, elle l'avait oublié, jeté pourrait-on dire, et pourtant, il ne parvenait pas à lui en vouloir. C'était sans doute mieux ainsi. Petit Tom ne voulait pas lui transmettre sa maladie. Même si en théorie, le risque de contagion restait faible, il lui semblait préférable d'éviter tous contact afin de ne pas souiller sa Marie.

Pour lui, selon son diagnostic personnel, il ne s'agissait pas de gangrène, ou peut-être pas uniquement : sa cécité, la paralysie qui l'empêchait de faire le moindre geste sans aide, les larges tâches de dépigmentation, son corps qui se décomposait, comme rongé de l'intérieur... Il ne pouvait s'agir que de la lèpre. Probablement, et heureusement, la forme la moins contagieuse qui attaque d'abord le système nerveux.

Parfois, il se sentait étrangement reconnaissant envers la maladie pour l'insensibilité qu'elle lui accordait. On lui épargnait la douleur dans ses ultimes moments. Il ne lui restait qu'à accepter son sort pour partir paisiblement et peut-être, avec élégance.

Finalement, il était soulagé de ne pas se voir dans un miroir. Son reflet devait être horrible, sinon effrayant, et causer beaucoup de peine à ses proches. En dehors de Marie, il avait peu d'amis, cela n'avait donc plus d'importance. Mourir à petit feu, dans cet endroit chargé de souvenirs, peut-être que cela pouvait ressembler à une belle mort, si cela existe vraiment...

Quelques gouttes de pluie. En cette saison, les averses sont fréquentes. Au début, petit Tom avait l'impression que l'eau qui tombait du ciel était une bénédiction, qu'elle allait le laver et le purifier. Cependant, force était de constater que l'humidité aggravait son mal. Après chaque pluie, les lésions cutanées reprenaient de plus belle, avec davantage d'agressivité.

Petit Tom imaginait le développement inexorable des bactéries qui colonisaient son corps. Il n'était pas médecin, mais les malades sentent ces choses-là. À quoi bon se battre quand l'ennemi a déjà envahi la forteresse ?

D'ailleurs, dès le départ, les défenses de petit Tom s'étaient avérées défaillantes. Il n'en avait aucun souvenir, mais on lui avait raconté que la lame utilisée pour hâter la délivrance, lors de sa naissance, avait été maniée sans ménagement. Une vraie boucherie qui lui avait laissé une large cicatrice sur le torse. L'incision avait été si profonde que son frère jumeau avait été défiguré. Petit Tom ne l'avait jamais revu, il ne savait même pas s'il avait survécu. Personne ne lui avait rien dit, ce n'était sans doute pas bon signe, et il s'était donc abstenu de poser trop de question. Il devait préserver sa propre existence.

Sa cicatrice lui avait valu nombre de quolibets et de brimades dans l'institution où on l'avait affecté. Des orphelins ou des enfants à problèmes qui, impuissants à changer leur sort, le maltraitaient sans cesse. Même Marie n'avait pas toujours été tendre envers lui, puis au fil des années, leur complicité avait, un peu, guéri ses blessures ; toutes sauf sa cicatrice originelle. Il ne savait quelle faute il avait commise mais la pourriture avait pris place en lui dès sa naissance.

Aujourd'hui, l'entaille était si profonde et noircie qu'il imaginait parfois qu'on pouvait apercevoir l'intérieur de son corps. À quoi ressemblaient ses viscères ? Il avait d'affreux cauchemars à ce sujet alors qu'on ne voyait probablement que des chairs en décomposition.

Dans quel état se trouvait-il réellement ? Il n'avait plus aucune sensation, et sans douleur, impossible de savoir. Son système nerveux était si atteint, depuis si longtemps, qu'il ne percevait rien du monde extérieur. Sans Marie pour le guider, il s'enfonçait toujours plus dans ce Locked-In syndrome où même la vision, le toucher et l'odorat lui étaient interdits. Était-il encore vivant ?

Ah si ! Son oreille interne devait fonctionner correctement, car il se sentit soulevé dans les airs. Pas très haut, non, mais on le portait. Où le conduisait-on ? La curiosité et une forme d'excitation le tiraient peu à peu de son désespoir. Quelqu'un s'intéressait à lui ; il y avait comme un fourmillement là où on le touchait, ou était-ce encore son imagination ?

Bien sûr, on prenait soin de ne pas entrer en contact avec ses plaies, mais petit Tom ne pouvait dire s'il s'agissait de dégoût ou de considération. Peut-être son sauveur ignorait-il que Tom ne ressentait pas de douleur. Allait-il le soigner et lui redonner une existence digne de ce nom ? Chirurgie, prothèses, les possibilités étaient multiples. Petit Tom anticipait avec joie son avenir, maintenant qu'on s'occupait de lui. Il n'était plus seul, abandonné à son sort et voué à une mort certaine.

C'est alors qu'il se sentit tomber. La chute fut brève, il atterrit sur un coussin moelleux. Cependant, il ne comprenait pas ce qu'il lui arrivait. Plus que la peur, un sentiment lugubre l'envahit, comme si on l'avait jeté dans un puits de désespoir, sans fin.

Il devina qu'on refermait un sac au dessus de sa tête. Impossible ! Son sauveur le croyait déjà mort. Petit Tom pouvait imaginer la détresse de son bienfaiteur. Il aurait voulu crier et bouger, mais il en était incapable. La seule personne venue pour l'aider et rompre la solitude allait repartir.

« Sauvez-moi ! Par pitié ! »
Combien de temps avait-il passé dans cet abîme de découragement et d'injustice ? Cette fois, petit Tom sentait la fin arriver. Il ne se relèverait pas de ce coup fatal. Ces instants d'espoir et de bonheur n'étaient qu'une cruelle illusion. Il lui semblait qu'on venait de lui arracher le cœur.

Le sac dans lequel il se trouvait fut brutalement jeté. On allait l'enterrer vivant, dans une fosse commune. Quelle ironie ! Lui qui avait toujours eu peur de la solitude aurait finalement préféré mourir au fond de son jardin tant aimé.

Quelle ne fut pas sa surprise quand il se sentit ballotté. S'il avait pu respirer et sentir l'odeur pestilentielle qui émanait des autres sacs, il se serait sans doute évanoui. Jusqu'au bout, il aura dû subir les mauvais traitements et les persécutions. Même son « cadavre » recevait les pires outrages. Petit Tom en aurait pleuré de honte.

À la fin du voyage, il devina que des flammes léchaient son corps déjà noirci par la maladie. Incinéré.
Si l'eau n'avait jamais pu le laver de ses fautes, peut-être que le feu pouvait le purifier.
Ou peut-être l'avait-on jeté en enfer... Le panneau sur le mur extérieur indiquait : « incinérateur de déchets ».

Petit Tom partit en fumée en pensant une dernière fois à Marie. Sa tête se fendilla, laissant s'échapper de minuscules fragments qui disparurent en un instant, dans un dernier éclat, une étincelle trop vite éteinte. Ses pensées se consumaient avant de retourner au néant, son corps redevint cendres et poussières.

Si seulement il s'était appelé Pinocchio, une fée lui aurait donné la vie et il aurait eu une existence heureuse. Tous les pantins de bois n'avaient pas cette chance, beaucoup finissaient, comme petit Tom, dans un sac poubelle.

Quelles fautes avait-il commises dans sa précédente vie pour que son âme se trouve prisonnière d'un jouet ? Petit Tom ne l'avait jamais su ; de ses jeunes années, il ne se rappelait que son désir de figurer sur l'étagère d'un magasin, entre les poupées et les trains électriques. Un simple coup de cutter dans son torse de bois avait décidé de son sort et transformé sa vie de jouet, qu'il voulait paisible et joyeuse, en destin tragique, son corps rongé par les moisissures.
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Image de Alain Adam
Alain Adam · il y a
Mon vote enthousiaste pour cette oeuvre magistrale! Bravo!
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Solange Gouault · il y a
Merci beaucoup pour ces encouragements.