Soleil Mouvant

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Image de Printemps 2016

Payern est assis à l’arrière du bateau. Il regarde la mer, sombre, visqueuse. Il n’aime pas cette eau. Il n’aime pas les profondeurs cachées sous le miroitement des vagues. Maintenant, le bateau se range le long du quai. Le moteur s’épuise dans la manœuvre. Autour de lui, on se bouscule, on crie, les hommes portent des sacs de toile, les femmes tiennent des enfants par la main. Il est le dernier à prendre pied sur le quai. L’air est chaud, sec, mais il est encore respirable.

Aujourd’hui, la cible s’appelle Sophie Brocken. Quarante-sept ans. Blonde. Elle doit arriver par la navette de 12 h 12.
Il a encore deux heures devant lui. Il s’assied à la terrasse du Café Jaune, à l’angle du quai, commande un expresso, sort un bouquin de son sac. Il a toujours aimé les romans policiers. Le monde qu’ils décrivent lui semble si éloigné de la vie qu’il mène. Son métier n’a rien de romanesque ; tuer des gens ne lui apporte ni plaisir ni dégoût. C’est juste un métier très bien payé. Suffisamment pour qu’il puisse désormais se passer de travailler jusqu’à la fin de ses jours.
Il a décidé qu’aujourd’hui ce serait son dernier contrat, et rien ne pourra le faire revenir sur cette décision. Il aurait juste aimé que ce dernier contrat se passe dans d’autres conditions. Il n’aime pas tuer les femmes. Et puis il n’aime pas travailler sur une île. Trop de risques, pas assez de solutions de repli. Mais ce dernier contrat est aussi le mieux payé qu’il ait jamais eu. Il s’imagine un instant revenir sur cette île dans dix ans, portant un gros sac de toile, pestant contre des enfants qui seront les siens.
Il porte le café à ses lèvres, grimace. Beaucoup trop chaud. Les passants défilent devant la terrasse, une serviette sous le bras ou une glace à la main. Un enfant pleure quelque part. On entend des sonnettes de vélo dans la rue principale.
Il se penche sur le côté et sort une pochette cartonnée de son sac. Il l’entrouvre à peine et jette un regard à la photo qu’elle contient. Sophie Brocken a les yeux bleus, la peau claire. Un visage de femme à l’aise dans la vie. Elle vient sur l’île pour marcher. Elle portera un sac à dos vert, assorti à sa casquette, et des chaussures de randonnée. Il n’en sait pas plus.
C’est le meilleur moyen de bien faire son travail : considérer les individus comme des organismes à la complexité réduite, ne rien savoir de leur passé, de leurs envies, de leurs peines.
La navette vient de contourner la jetée. Elle approche dans un halo de chaleur. Des ombres se tiennent sur le pont, serrées, unies dans la même impatience. Encore des cris d’enfants, des pères harassés. Le moteur gronde, l’écume s’épaissit à l’arrière du navire. Et déjà, les premiers passagers défilent devant lui. La cohorte habituelle, bruyante et malgré tout disciplinée.
Payern s’est levé. Tout en paraissant s’intéresser au plan de l’île affiché sur un panneau, il découpe la foule en petites unités et classe mentalement chaque silhouette. Lorsque Sophie Brocken apparaît dans son champ de vision, il n’a aucun doute : c’est elle. Sac à dos vert, casquette verte. Lunettes de soleil. Le pas souple et affirmé. Il la suit à distance.
Elle s’arrête pour manger une glace sur la place de l’Exil, alors il la dépasse et va s’asseoir plus loin, sous l’un des eucalyptus poussiéreux qui encadrent la place. Les mouvements de la foule sont incertains. Des touristes font la queue aux comptoirs des vendeurs de pizzas, d’autres s’affairent autour des loueurs de vélos, certains mangent des sandwichs assis sur des bancs.
Sophie Brocken est repartie du même pas en croquant les derniers morceaux de son esquimau. Elle quitte le village par la porte de l’Arène. Le chemin longe maintenant une côte escarpée, loin des longues processions qui se dirigent vers les plages à l’ouest du port. Un promontoire surmonté d’une construction massive ferme cette crique rocheuse.
Sophie Brocken est déjà à mi-chemin du Fort Saint-Georges. Ils sont seuls. Il se dit qu’avec un peu de chance, ils seront seuls aussi dans le fort. La prochaine navette est à 13 h 10, dans une demi-heure. C’est exactement le temps qu’il lui faudra pour tuer la femme et revenir au port avant que le corps soit découvert et que les autorités mettent l’île en quarantaine.

Sophie Brocken vient d’entrer dans l’ombre du porche. Payern presse le pas. Lorsqu’il passe le porche à son tour, la femme n’est plus dans la cour. Il entend des pas dans l’escalier de l’unique tour.
Le Fort Saint-Georges est une construction sommaire qui appartenait autrefois au système de défense de l’île. La plupart des gens ne se donnent pas la peine de le visiter.
L’escalier est obscur, étroit. Les pas se sont tus. Où est-elle ? Payern est maintenant à l’étage, dans une salle où des meurtrières laissent passer des faisceaux de lumière blanche. La salle est vide.
Un couloir, sur la droite. Payern se précipite. Il a entendu des pas. Il entre dans une autre salle, vaste, lumineuse, avec de larges ouvertures sur la forêt.
La femme est là, penchée à une fenêtre. Payern a déjà son Glock 17 à la main. Il allonge le bras. Sophie Brocken n’a pas bougé. Elle va sans doute basculer dans le vide lorsque la balle de 9 mm Parabellum viendra se loger à la base de sa nuque.
À cet instant, un hululement grotesque résonne sous les voûtes du vieux fort, suivi de rires et de cris. Payern se retourne. Des adolescents viennent d’entrer dans la première salle.
Il a déjà rangé l’arme dans son sac. Plutôt que d’avoir à se trouver face à face avec sa victime, il fait demi-tour et va à la rencontre des adolescents, trois gamins et une fille qu’il salue d’un clin d’œil avant de plonger dans l’escalier obscur.

Dehors. Soleil blanc, lumière étale, cruelle. Payern ferme les yeux. Il n’aime pas cette chaleur. Il n’aime pas non plus quand les événements ne lui obéissent pas.

Sophie Brocken sortira du fort un peu plus tard, la démarche toujours aussi vive, le visage toujours aussi lisse.
Payern s’est caché dans le bois de pins qui domine le chemin du littoral. Il la regarde s’éloigner en direction du nord de l’île. La côte est moins escarpée de ce côté du promontoire, elle abrite quelques criques étroites où des baigneurs profitent du calme et de l’isolement.
Difficile de tuer une femme dans ces conditions. Il est trop tard, d’ailleurs. Le prochain bateau pour le continent est à 15 heures. Payern se contente donc de la suivre à distance. Il lui laisse parfois plusieurs centaines de mètres d’avance.
Dans cette partie de l’île, il n’y a qu’un seul sentier, celui qu’ils suivent, et il serpente entre des buissons, des hectares de buissons épineux et serrés, et des sous-bois opaques encore moins pénétrables.
Un groupe de coureurs, visiblement harassés par la chaleur, et à peine plus rapides que lui, le dépassent peu avant le phare des Oberlés. Payern n’est pas mécontent de trouver un peu de monde pour s’intercaler entre lui et sa victime.
Sophie Brocken s’arrête quelques instants au pied du phare pour boire à sa gourde et regarder la vue. Puis elle repart.

Une heure plus tard, ils sont en vue de la plage des Anglais, la première grande plage de la côte ouest. Le relief s’est adouci, le sentier serpente entre des dunes évasées. À l’arrière de la plage, une forêt d’eucalyptus offre des coins d’ombre aux joueurs de boules et de badminton. D’une rangée de cabanons alignés en lisière de la forêt viennent des odeurs de grillades. Et, bien sûr, la foule est là, émiettée, bruyante, joyeuse.
Il est près de deux heures de l’après-midi. Payern a calculé qu’en coupant au plus court, il peut être au village en moins d’une demi-heure. Il n’a donc qu’une trentaine de minutes devant lui pour tuer Sophie Brocken.
Cette dernière s’est approchée des paillotes. Elle regarde les menus, hésite, puis finit par s’asseoir à la terrasse d’un restaurant, le dernier de la rangée de cabanons. Payern préfère rester debout au comptoir d’un vendeur de hot-dogs, d’où il peut surveiller les terrasses de planches ensablées sur lesquelles déambulent des baigneurs en maillots.
Sophie Brocken lit la carte puis elle lève la main pour alerter un serveur. Une fois sa commande passée, elle se met à fouiller dans son sac à dos pour en sortir un étui noir. Après quoi elle se lève, l’étui noir à la main, et se dirige vers l’arrière du restaurant.
Payern a compris. Il se précipite à son tour à l’arrière des cabanons. À cet endroit, entre la forêt et la rangée de paillotes, le vent a creusé une tranchée dans le sable au fond de laquelle les restaurateurs empilent des caisses en bois, des cartons vides, des fûts de bière.
Dissimulé derrière un tas de planches, Payern voit Sophie Brocken ouvrir la porte des toilettes avant de s’enfermer dans le réduit. Il a déjà bondi. En quelques pas, il est face à la porte.
La rumeur de la plage est un peu étouffée à cet endroit, mais les voix des joueurs de badminton sont proches ; il entend leurs cris, il peut même surprendre le choc du volant sur la raquette. S’il n’était pas au fond de cette tranchée, ce serait pure folie que de tenter sa chance dans des conditions pareilles.
De l’intérieur des toilettes viennent des bruits d’eau courante. Payern a le Glock à la main. Dans quelques secondes, Sophie Brocken sera morte.
C’est à ce moment-là qu’une silhouette surgit à l’angle du bâtiment. Un homme qui porte une caisse à bout de bras.
Ils sont à moins de cinq mètres l’un de l’autre. L’homme a vu Payern, il a aussi vu l’arme. Son visage montre plus de surprise que d’effroi. Pour l’instant du moins. Mais il n’aura pas le temps de passer au stade de l’effroi, car Payern est déjà sur lui. D’un coup de crosse dans la tempe, il le met à terre. L’homme a perdu connaissance, et le sang coule sur son front et sur ses joues.
Payern se hisse hors de la tranchée. Il entend la porte des toilettes s’ouvrir. Il se dit qu’il est encore temps d’accomplir ce pour quoi il est venu. Mais au moment où il va se retourner, un cri rauque le fait changer d’avis. D’autant qu’il est suivi d’un autre cri, plus aigu, celui-ci.
Payern se glisse alors dans un fourré d’arbustes et rampe sur quelques mètres jusqu’au bord du terrain de badminton improvisé entre les eucalyptus. Il se redresse. Il n’a pas eu le temps de ranger le Glock dans son sac, il l’a simplement glissé sous son polo.
Mais personne ne le regarde, ni les joueurs occupés par leur partie, ni les familles qui pique-niquent dans l’ombre parfumée de la forêt et qui ont autre chose à faire qu’examiner cet homme qui s’éloigne à grands pas en se tenant le ventre.
Dès qu’il est hors de vue, Payern se met à courir, tout en se disant qu’il avait sous-estimé les difficultés que présentait ce dernier contrat. Tu n’es qu’un amateur, mon vieux Payern. Tu veux prendre ta retraite, mais tu t’es conduit comme un débutant, tu as salopé ton boulot. Oui, un amateur, rien qu’un petit amateur de rien du tout.

Maintenant, il est à l’abri derrière des rochers, au sommet d’une colline qui domine la plage. Il se répète quelques phrases. Ne pas oublier pourquoi il est là. Ne pas oublier pourquoi on le paie. Ne pas oublier que Sophie Brocken doit mourir aujourd’hui, sur cette île. Et peu importe la manière.
Personne ne saura qu’il a dû s’y prendre à trois fois avant de la tuer.
Puis il inspire, bloque l’air au fond de ses poumons, plusieurs minutes, avant de le laisser passer très lentement entre ses lèvres. Au-dessus de lui, le soleil est un peu moins blanc, il vire lentement au jaune. Payern répète l’opération, une fois, deux fois. Se lève. La tête lui tourne un peu mais il se sent calme, froid. Il se glisse entre les arbres jusqu’au pied de la colline.
Où est Sophie Brocken ? À la plage ? Sur un sentier ? De retour au village ? Payern consulte le plan de l’île, qu’il a emporté avec lui. Il s’imagine à la place de cette femme. Que ferait-il, à l’heure qu’il est, et alors que le dernier bateau quitte l’île à 9 heures du soir ?
Payern décide de monter au Télégraphe. C’est une tour ruinée fichée sur une colline au sud de l’île. Un coin isolé, au-delà duquel il n’y a plus rien sinon quelques propriétés privées entourées de hauts murs.

Lorsque Payern arrive devant l’ancien télégraphe, une troupe d’enfants encadrée par des moniteurs à peine plus âgés écoute un vieil homme. Ce dernier porte une veste de velours malgré la chaleur.
Payern évite de se montrer, il contourne la vieille tour.
Le vieil homme explique le principe du télégraphe Chappe aux gamins qui n’ont certainement qu’une envie, celle de filer à la plage.
Un couple d’Allemands arrive à son tour au sommet de la colline. Payern les entend parler. Il imagine le mari, écarlate, en sueur. Les Allemands viennent de son côté. Payern continue son mouvement tournant pour échapper à leur vue. Il se dit qu’il va finir par se retrouver face aux gamins.
C’est alors qu’il la voit.
Elle est en contrebas de la tour, sur un sentier qui descend vers le sud de l’île. Elle est de dos et s’éloigne de lui. Sa démarche est toujours aussi souple, aussi vigoureuse. Payern attend qu’elle soit à une centaine de mètres avant de se mettre en chasse.
Le sentier est à peine marqué. La forêt est dense, sombre. Une lumière poudreuse passe parfois entre les arbres. Ils sont seuls.
Sophie Brocken ne se retourne jamais. Payern comprend maintenant qu’elle est là pour faire le tour de l’île. Puis soudain, il perd la jeune femme de vue. Il accélère le pas et arrive à l’entrée d’une clairière dont le sol a été creusé de larges excavations rectangulaires qui font penser à d’anciennes fondations.
Sophie Brocken est là, sur la droite, au bord d’un de ces fossés. Et elle le regarde.

Lorsqu’il reprend connaissance, Payern est allongé au sol. Il a mal au crâne. Il se relève avec peine.
Il est dans ce qui doit être une cave. Des individus lui font face. Ils sont une dizaine, peut-être plus. Sophie Brocken est là, au centre. Elle avance vers lui ; elle lui parle. Sa voix est lointaine, douloureuse, mais il comprend ce qu’elle dit.
Elle dit qu’ils sont riches, très riches. Qu’ils possèdent des maisons, des bateaux, des avions. Qu’ils possèdent la Terre entière, mais qu’ils s’ennuient. Ils ont fait le tour de tous les plaisirs, de tous les vices. Plus rien ne les excite. Plus rien sauf jouer avec la mort, avec leur propre mort, s’il le faut.
Alors ils ont inventé un jeu. Chacun à leur tour, ils paient un professionnel pour qu’il les tue, ici, sur cette île, au cours d’une journée précise. Unité de lieu, unité de temps, unité d’action. Comme dans une vraie tragédie. Ils appellent ça le « Jour du Grand Jeu ».
Trois d’entre eux y ont déjà laissé leur vie. Oh, il n’y a pas eu de scandale, pas de témoins, tout a été effacé. L’argent sert aussi à ça. Oui, trois d’entre eux…
Sophie Brocken tient maintenant une arme dans sa main droite. Payern reconnaît son Glock 17. Elle lève le bras et pointe l’arme sur son visage.
— Je suis désolée, monsieur Payern. La règle est formelle : le Jour du Grand Jeu doit se terminer par la mort. Et comme vous n’avez pas réussi à me tuer, je n’ai pas le choix, c’est moi qui dois vous tuer. Adieu, monsieur Payern, et merci pour cette exquise journée.

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Nicolas Auvergnat · il y a
Un vrai travail d'écrivain. Chapeau...
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Lindsay Hardy-Mussard · il y a
Quelle chute !
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Thomas Clearlake · il y a
Wouaou, ça dé-po-te ! Merci
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Guilhaine Chambon · il y a
Très beau texte . Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale et si le cœur vous en dit de visiter ma page. Belle journée
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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Mélanie Junke · il y a
Je ne m attendais pas à cela. Super...
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Utilisateur désactivé · il y a
Beau duel et bien écrit.
Sandrine.

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Nicolas Longre · il y a
Merci à tous pour vos commentaires ! :)
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Men Sana · il y a
Bravo ! Le retournement est vraiment bien trouvé !
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Utilisateur désactivé · il y a
Ce texte a été lauréat : je me disais aussi qu'il était d'un très bon niveau...
Sur ma page : "le coq et l'oie" si le cœur vous en dit !

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