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Soirées « foot »

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Gérard Ambroise

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Alice et Pierre trouvent le premier cadavre par terre, sur le trottoir, devant le portail de leur maison. L’animal est enveloppé dans un sac plastique de chez Carrefour. C’est un chat. Au pelage encore mouillé comme s’il venait d’être noyé. Aussitôt, en se précipitant vers l’intérieur du logement, elle hurle.
Princesse ! Princesse ! Où es-tu mon trésor ?
Les cris cessent dès qu’elle aperçoit la grosse chatte blanche qui s’étire sur un fauteuil du séjour.


Depuis qu’ils ont pris leur retraite de l’Education Nationale, il y a à peine un an, Alice et Pierre se sont établis à Ouistreham où ils avaient l’habitude de passer leurs vacances. Avant ? Ils étaient instituteurs à Trun. Une bourgade de l’Orne, située entre Argentan et Vimoutiers. Ils assuraient, à deux, toutes les classes de l’école primaire. Elle s’occupait des petits, lui se chargeait des grands. Toute leur vie ils ont occupé l’appartement de fonction de cette école rurale. Il y a quelques années ils ont acheté, dans cette station de la côte normande, un coquet pavillon situé dans une rue calme. A mi-chemin du port et de la plage. Nos jardins se touchent.


Nous ne devenons vraiment amis qu’après leur installation définitive. Je les avais croisés plusieurs fois auparavant mais nous n’avions jamais eu l’occasion de sympathiser. Maintenant ils m’invitent souvent à leur table. Presque toujours à l’initiative d’Alice.
- Jacques je viens de mettre un poulet au four. Il est trop gros pour nous deux. On peut compter sur toi pour nous aider à en venir à bout ?
La plupart du temps je m’empresse d’accepter.


J’ai pris ma retraite quelques mois avant eux. Après une longue carrière de clerc de notaire. Il y a huit ans j’ai perdu mon épouse. Cancer du sein. Depuis ? Je m’ennuie un peu. J’occupe la majeure partie de mon temps libre à regarder du sport à la télé. Maintenant qu’Alice et Pierre résident à côté de chez moi nous échangeons des services. Chaque matin je leur ramène le journal en revenant de la boulangerie. Je leur prête, régulièrement, ma tondeuse à gazon et, comme je n’ai plus de voiture, ils m’emmènent une fois par semaine faire des grosses courses dans un hypermarché. A la sortie de la ville, en direction de Caen. C’est en rentrant d’une de ces expéditions hebdomadaires que nous avons trouvé le deuxième cadavre. Encore un chat noyé avec un sac plastique pour linceul. Abandonné devant leur portail. Le troisième ce fut deux jours plus tard. Le quatrième huit jours après. Toujours dans des circonstances identiques.




§




Mes voisins supportent mal cet étrange et angoissant harcèlement. Surtout elle. Désormais chaque fois qu’elle aperçoit un sac en plastique traînant près de chez eux elle fond en larmes. J’essaye de dédramatiser.
Une plaisanterie. De mauvais goût certes. Mais une simple plaisanterie.
- Des chats Jacques ! Des chats ! Tu te rends compte. Il y a des choses avec lesquelles on ne plaisante pas.
A ses côtés son époux se tait. Songeur.


Comme moi ils n’ont pas d’enfant. Le couple qu’ils forment semble très uni. En apparence au moins. En les fréquentant régulièrement je décèle cependant des petits accrocs derrière leur harmonie de façade. Des détails mais...
Alice est folle de Princesse. Elle la traite comme une petite reine. Lorsque l’animal dort sur l’un des trois fauteuils de leur séjour et que je les rejoins pour prendre le café il n’est pas question de le déranger. Pierre doit aller chercher une chaise dans la cuisine et s’asseoir dessus. Pour obtenir des caresses Princesse s’installe souvent sur les genoux de sa maitresse. Par contre la chatte évite, ostensiblement, son époux.


Mais c’est surtout à propos du sport à la télé que leur conflit devient manifeste. Alice ne supporte pas la voix des commentateurs. Des braillements hystériques qui lui donnent la migraine en moins de cinq minutes. C’est ce qu’elle prétend devant moi. Dans le meilleur des cas, lorsqu’Alice est occupée dans la cuisine, Pierre peut regarder un match en coupant complètement le son. Quand elle est avec lui dans le salon il n’a même plus droit à l’image. La télé doit être coupée ou sur une chaîne choisie par elle. C’est particulièrement cruel pour lui qui est dingue de foot. Le plus souvent il doit se contenter de la lecture de l’Equipe pour suivre son sport favori.


Comme je partage sa passion pour le ballon rond je l’invite chez moi les soirs de coupe d’Europe. Alice est très réticente. Il doit rentrer sitôt le match terminé. Une fois, il y a trois mois, nous nous attardons pour fêter la victoire d’une équipe française. Autour d’une dernière bière. Le téléphone sonne. C’est elle. Elle exige que son mari rentre sur le champ. Le lendemain, par-dessus la haie, il m’avoue en souriant.
J’ai eu droit à un sacré savon.


A un rythme de plus en plus rapide les macabres découvertes se succèdent. C’est toujours Alice qui trouve les cadavres. Et chaque chat crevé déclenche chez elle une crise particulièrement spectaculaire. De chez moi j’entends immédiatement ses hurlements et je comprends aussitôt qu’elle vient de découvrir un nouvel animal noyé. Qui peut leur en vouloir ainsi ? Pourquoi s’acharner sur ces inoffensifs retraités ? Ensemble nous en parlons beaucoup. Pierre estime que quelqu’un veut les forcer à vendre leur maison. Avec lui je me rends à la mairie. Un adjoint nous reçoit. Nous consultons tous les plans d’urbanisme de la commune. Il n’y a aucun projet immobilier dans le secteur où se trouvent nos pavillons. Son épouse, elle, se contente de répéter « Quelqu’un m’en veut. »




§




Le douzième cadavre plonge Alice dans une crise particulièrement spectaculaire. Pierre et moi mettons plus d’une heure avant de parvenir à la calmer. Dans la foulée je les accompagne au commissariat de police. Ils veulent déposer une plainte.
- Viens avec nous Jacques. Tu seras notre témoin. Comme ça ils verront bien qu’on n’a rien inventé.
Nous attendons plus d’une heure avant d’être reçus. Dans un couloir sombre, assis sur de simples chaises. Puis on nous demande de rentrer dans un petit bureau. Le policier chargé d’enregistrer la déclaration de mes voisins garde difficilement son sérieux. Je décèle sur son visage des expressions variant de l’ironie à l’agacement lorsqu’Alice décline, laborieusement, la série des crimes monstrueux dont elle s’estime victime. A la fin le flic a un mal fou à dissimuler son envie de rire. Il se force pour reprendre son sérieux.
- C’est embêtant ce qui vous arrive mais en l’absence du moindre préjudice matériel je ne peux absolument rien faire.
Il nous raccompagne. Sans même rédiger une main courante.


Après cette demande d’aide avortée Alice découvre deux nouveaux chats crevés à un jour d’intervalle. Elle reste sidérée, incapable de ne rien entreprendre. Elle ne parle presque plus. Quelqu’un veut sa peau. Elle en est persuadée. Pierre, lui, supporte stoïquement ce drame. C’est lui désormais qui, avec mon aide, assure la vie quotidienne de leur couple. Ensemble nous installons trois caméras de vidéo-surveillance sur les murets de sa propriété. Tous les endroits où les sinistres paquets ont été déposés sont dans leur champ.


Alice repère une seizième puis une dix-septième dépouille mouillée. Toujours enveloppées dans un sac en plastique. Avec mes deux amis je visionne les bandes des trois caméras. Attentivement. Elles ne révèlent rien de suspect. Le lendemain Alice découvre un dix-huitième paquet. Juste devant le portail de sa maison. C’est Princesse elle-même, étranglée et noyée, qui se trouve à l’intérieur. Pour l’épouse de Pierre c’est le coup de grâce. Il faut l’hospitaliser, en urgence, dans une clinique psychiatrique de Caen. Délire aigu de persécution.



§




Maintenant c’est Pierre qui m’invite lorsqu’il y a une soirée foot à la télé. Aujourd’hui c’est la finale de la coupe d’Europe. Son équipe favorite marque dès la première mi-temps. Nous nous mettons à arroser son triomphe quasi-certain. A la fin du match nous sommes euphoriques. Grisés par la bière ingurgitée. Comblés par le résultat. Sans trop réfléchir je lui lance.
Alors les chats c’était toi ?
Oui.
Et, jubilant, il va chercher deux nouvelles canettes dans son frigo. Des irlandaises, ses favorites.
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