Smile

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En compétition
Image de Printemps 2021
« J’espère qu’elle avait une bonne assurance ! » C’est ce qu’ils ont dit en passant devant la salle de pause. Sur le coup, je n’ai pas vraiment réagi. Les Mains Lisses, elles ont toujours une manière à elles de s’exprimer. Souvent, lorsque j’ai un problème avec ma fiche de paye, je suis obligé de passer devant la porte de leurs bureaux. Parfois, je les entends s’égosiller. De temps en temps, je perçois quelques blagues, quelques apartés humoristiques. Des boutades qui ne font rire qu’eux. Des plaisanteries de cadres. Les Mains Lisses savent être facétieuses. Entre elles évidemment. Nous ne venons pas du même monde. Nous n’avons pas le même humour. Et surtout, ici même chez Smile, on peut rire de tout, mais pas à n’importe quelle heure !

« J’espère qu’elle avait une bonne assurance ! » C’est tout ce que j’ai entendu. Et ça ne m’a pas fait réagir ! Il ne me restait que deux minutes et treize secondes pour terminer mon jus d’orange et mon sandwich club. Chez Smile, on n’a pas vraiment le temps de réfléchir à des choses. Chez Smile, chaque seconde est une miette de pain qui se savoure. Chez Smile, chaque minute de silence est un véritable nectar. Alors j’ai bu sans un bruit, puis je suis reparti plein d’énergie dans la salle aux cartons. Dans cette pièce où j’y ai vécu près d’un tiers de ma vie, les bruits des machines et les échos de la force ouvrière en pleine action occupent mon esprit pendant que mes mains travaillent seules. J’ai rejoint mes compagnons, les Mains Arides. Parce que notre peau est sèche, craquelée par endroits, coupée au bout des doigts. Le carton, c’est pratique, mais c’est vicieux ! Ça vous coupe discrètement. Vous pissez le sang jusqu’à ce qu’on vous le fasse remarquer. D’ailleurs, j’ai failli m’entailler le pouce pour la troisième fois ce mois-ci. La faute à mon collègue qui est revenu de sa livraison de boîtes vides. « Y’ a une crevée ! » Il a hurlé ça trois ou quatre fois. « Y’ a une crevée ! » Il avait une manière bien à lui de s’exprimer. Il était détaché de tout. À vrai dire, il n’y avait pas que ses mains qui étaient arides. Bien sûr, il n’était pas le seul. En revanche, lui, ne savait jamais se montrer très discret. Je lui ai demandé d’être plus clair. Et surtout, d’arrêter de prononcer ce sale mot qu’on se plaît à employer en attendant que le gobelet en plastique se remplisse de café. « Qu’ils aillent tous crever à la Direction ! », « il a qu’à crever avec ses commandes », « mais qu’il crève une bonne fois pour toutes ! Je ne peux plus l’entendre se plaindre ! » En dix ans de carrière, j’ai dû en dire des comme ça pour critiquer des collègues, me défouler contre les Mains Lisses. Ça soulage le temps de le dire. Mais au fond, c’est un langage de con. Et finir vieux con, c’était ce qui m’avait terrifié à la fin de ma première semaine de travail. L’esprit d’entreprise agit comme une entité maléfique. Il s’accroche à notre morale, à nos valeurs, chasse l’esprit de bienveillance. Il aspire toute positivité. Il fait de nous un hôte. Il parle à travers nous. Il vit en nous. Il attend un nouveau venu sur lequel il pourra s’agripper, se nourrir à nouveau, et grandir, encore et encore. « Smile, c’est un peu comme une grande famille. » C’est ce que nous avait dit notre formatrice. Je trouve que la métaphore est mal employée. Smile avait réinventé la figure du monstre. Une seule tête pour un millier de corps. Nous devions tous aller dans la même direction, sous peine de finir démembrés. C’est d’ailleurs ce qui était arrivé à un type qui travaillait à la surveillance de l’étiqueteuse. Personne ne l’avait vu, mais le lendemain, tout le monde avait entendu au moins une fois comment la machine l’avait emporté au bras de fer.

Cette fois-ci encore, personne n’a rien vu. Malgré ça, la nouvelle a circulé à la vitesse de trois mille colis à l’heure. Si je suis aussi précis, c’est parce que les cartons, je les connais que trop bien. Le travail ne m’a pas permis de me rendre sur les lieux de l’accident. Je me suis contenté d’écouter la funeste rumeur. Par un extraordinaire mauvais coup du destin, une Doigts Crispés – pour aller chercher autant d’articles dans la journée, mieux vaut avoir des pinces à la place des mains – s’est retrouvée sous une bibliothèque. Personne n’a eu le temps de compter le nombre de livres qui étaient entreposés dans l’allée R, rayon 4. On peut imaginer le poids. D’ailleurs, jamais personne ne s’est occupé de cette partie de l’entrepôt. Les Doigts Crispés sont sélectionnés selon leurs spécialités. Un jour, j’avais demandé une reconversion professionnelle. Je voulais voir autre chose que des boîtes vides. Vous avez déjà senti l’odeur d’un carton ? À la fin de la journée, vous avez l’impression de vivre dans une cave humide. Aux Ressources Humaines, l’une des Mains Crochues – déformation physique liée à une trop forte utilisation de l’outil informatique – a été claire avec moi. Je manquais de qualifications.

Le lendemain de l’accident, j’ai appris que la Doigts Crispés en question était arrivée dans l’entreprise il y a quelques mois. Peut-être bien que ce fut deux ans. Plus tard dans la journée, on a parlé de cinq ans. Ici, le temps n’avait pas vraiment d’importance. Comme on se côtoyait rarement en dehors de nos postes de travail, oublier les autres était facile. S’oublier soi-même l’était encore plus. Une simple inattention. C’est ainsi que les accidents surviennent. Seule la caméra de surveillance avait capté la nature de ce subit effondrement. Des bouquins partout. Pas que des livres de poche, des dictionnaires, des encyclopédies aussi ! « J’espère qu’elle avait une bonne assurance ! »

La dégradation répétée du matériel pourrait entraîner d’éventuelles pénalités.

Allaient-ils réclamer une réparation financière pour quelques pages cornées ? Des bruits de couloirs ont fini par apporter plus de précision à l’affaire. Un mauvais respect des procédures de sécurité avait entraîné le basculement de la gigantesque armature sur laquelle étaient entreposés les livres. L’une des étagères aurait presque sectionné en deux la Doigts Crispés. Certains ont dit que son crâne avait été enfoncé par la chute de quelques gros volumes. Déformé aussi simplement que de la carrosserie. Comment pouvaient-ils en être certains ? Seule la Direction détient ce genre d’information. Les employés des pompes funèbres également ! J’ai décidé de me rendre à l’enterrement. Je n’étais pas obligé de le faire. Je n’avais pas de lien particulier avec cette dame. En plus, il fallait que je sacrifie un jour de congé. Mais j’y suis allé.

Elle s’appelait Catherine. Un de ces prénoms stéréotypés que l’on donnerait bien à des gens lettrés, à des secrétaires, à des bibliothécaires, à des professeurs de français, pourquoi pas. Sa spécialité à elle bien sûr, c’était les livres. Après l’enterrement, un tout petit événement qui n’avait pas intéressé grand monde, je suis allé voir ce qu’il me semblait être le père de Catherine. De naissance, il n’était sûrement pas grand. Ce jour-là, la vieillesse et le chagrin lui donnaient l’apparence d’un nain. Cependant, un tout autre facteur lui donnait l’air d’être littéralement écrasé. Lorsque je me suis adressé à lui, il a soudainement eu l’air de grandir un peu. Ou c’étaient peut-être les marches du cimetière qui provoquaient cette illusion. Nous nous sommes promenés. Il parlait comme s’il venait de sortir d’un éternel silence. Depuis que Catherine travaillait chez Smile, les sujets de conversation se faisaient de plus en plus rares. Chez Smile, parler est une perte d’énergie. Nous nous sommes arrêtés au beau milieu d’une rue cernée par des appartements-clapiers. « C’est là ». Il a pointé du doigt une minuscule porte à côté d’une toute petite vitrine sur laquelle était apposée une grande banderole rouge « À vendre ».

Le lendemain, je suis retourné à mes cartons. Mes mains travaillaient, mon esprit pensait. Je n’oublierai jamais Catherine aplatie par une bibliothèque, écrasée par le tout puissant Smile. Durant ma pause, j’ai ressenti un peu de tristesse à son égard, et surtout, un profond sentiment d’injustice. Smile avait détruit lentement la bouquinerie familiale que Catherine avait hérité de son père en proposant les mêmes ouvrages en plus beaux, en moins chers. Smile s’était montré généreux en lui offrant rapidement un travail en adéquation avec ses compétences. Smile prend tout, Smile redonne, Smile reprend tout. Des jours, des semaines, des mois, des années, quelques mains coupées, des os brisés et deux morts plus tard, je repense encore à cette histoire. Maintenant, j’ai le temps, et plus la force de faire grand-chose. J’occupe ma retraite comme je peux. Lorsque j’en ai marre de ressasser ces vieilles histoires, je vais sur Internet pour me commander des livres que je n’ai jamais eu le temps de lire. Qu’est-ce que je peux faire d’autres ?
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Annabel Seynave- · il y a
J'ai bien aimé, bonne histoire, Yann !
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De margotin · il y a
Joli texte
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Atoutva · il y a
Description bien véridique d'une grosse entreprise inhumaine. Je ne sais si con y parle ainsi mais j'aime bien les noms-catégories que vous donnez (Les Mains Lisses - Les Doigts crispés...)
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Yann Kral · il y a
Une façon de dire que nos corps sont au service de l absurde. Merci!
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Nicolas Auvergnat · il y a
''Modern times'' sauce Amazon... C'est fou, le film de Chaplin est de 1936, et on apprécie bien tous le progrès social qu'il y a eu depuis à lire votre texte presque à la Huxley. Belle saillie !
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Yann Kral · il y a
Huxley quel honneur ! Merci pour le temps accordé 😊
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Nicolas Auvergnat · il y a
Temps qui était libre, et bien employé 😊
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Loic Bzl · il y a
Agréable à lire, écrit avec simplicité et justesse, une critique du monde du travail dans sa globalité, en connaissance de cause, aussi bien pour les petites mains que pour les trops puissantes entités capitalistes.
Mais alors comment faire pour se marginaliser de ce système sans dépendre de personne 😉😉😉😉?

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Alice Merveille · il y a
Un texte très bien construit qui percute.
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AB AB · il y a
Un vrai plaisir de lecture. Le texte est bien écrit et presque poétique. Un bel hommage aux "petites mains".
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Yann Kral · il y a
Plaisir partagé merci!
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour ce réquisitoire acerbe contre certaines injustices de la société !
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Felix Culpa · il y a
Excellent ! J'ai lu cette histoire d'une traite ! Le rythme est prenant ! Vous êtes une belle découverte littéraire ! Mon vote.

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