Sinon, ici tout va bien !

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Ma chère Odile,

Tu dois être bien étonné de recevoir ce courrier manuscrit, alors qu’habituellement nous communiquons par courriel ? Rarement, j’en conviens, car je n’ai pas toujours le temps. Non, mon ordinateur fonctionne bien, pas de problème de ce côté. Il est récent, je l’ai remplacé il y a à peine six mois. Du coup, j’ai la dernière version de Windows. Je te passe les détails techniques des nouveautés auxquels je ne comprends rien. Mais ce n’est pas pour cela que je t’écris. Le sujet n’étant pas là, tu t’en doutes.
D’abord, pourquoi une lettre manuscrite ? Il y a si longtemps que je n’ai pas écrit sur une feuille de papier ! Je te rassure, j’ai pris beaucoup de plaisir à tracer ces « pleins et déliés ». En tout cas, j’ai essayé. Ah ! Nostalgie...
Plus sérieusement, pour ce que j’ai à te dire, je souhaite que ce pli porte mon empreinte. Tu pourras ainsi le conserver. Je t’y invite vivement, et pour la famille et pour les générations futures. Moi qui pratique la généalogie, je sais combien il est estimable de laisser une empreinte de son passage pour nos descendants.
Avant d’arriver à l’objet de ce courrier, je veux que tu saches pourquoi je ne t’en ai jamais soufflé mot ! Tout simplement pour protéger notre mère, car elle m’a fait jurer de me taire. Tu sais qu’elle disposait d’une réelle bienveillance envers toi, la petite dernière. Étant la plus chétive d’entre nous, elle craignait de te perdre. Je crois même que c’était une obsession qui a perduré jusqu’à la fin. Inutile de la raisonner, alors qu’entre-temps tu étais devenue la si « belle femme » que tu es aujourd’hui. J’ai respecté son secret, même si elle m’agaçait avec ses angoisses. J’avoue l’avoir rabroué plus d’une fois. Pauvre femme ! Maintenant qu’elle n’est plus là, et à nos âges, surtout le mien, je puis enfin me libérer. N’y vois surtout rien de méchant. Tu sais combien je t’estime et je te sais suffisamment forte pour encaisser le choc. Mais tu dois connaitre la vérité, et je m’en voudrais de partir sans te la dévoiler.

Je t’en prie, assieds-toi !

Je n’irai pas par quatre chemins, même si c’est compliqué : papa n’est pas ton père ! Oui, je sais, c’est un peu abrupt. Bien qu’il t’ait toujours tenu pour sa fille préférée, il n’est pas ton « géniteur » ! C’est en fait son frère, notre oncle, tonton Paul, qui est ton père biologique. Tu te souviens de lui ? Examine bien la photo que je joins, vous aviez en commun cette maigreur. Et le regard aussi me semble-t-il. Je ne sais pas si tu t’en souviens, il t’emmenait parfois faire un tour sur sa moto ? Maman était terrorisée, elle redoutait que tu t’envoles. Elle paniquait !
Tu venais d’avoir dix ans quand il a eu son accident, et deux ans plus tard il est décédé des suites. Nous étions tous en pleurs. C’était il y a si longtemps, je l’ai toujours gardé en mémoire.
Je me doute bien qu’une foule de questions t’assaille : comment se fait-il que maman ait fauté ? Est-ce que papa l’ignorait ? Qui prouve que maman a dit la vérité ? Rassure-toi, je me suis posé les mêmes questions. Je vais tâcher d’y répondre dans l’ordre. À commencer par : à quelle date ai-je appris cela ?
J’avais vingt-deux ans lorsque tonton Paul est mort. Un soir, dans un moment de faiblesse sans doute, maman m’a tout simplement dit, après avoir prêté serment de garder le silence, que Paul était ton père. C’est tout. À ce moment-là, je n’ai pas posé de question. Je me suis tue. J’étais aussi dans la peine. Plus tard, je n’ai plus osé aborder cette énigme. Et puis je n’avais pas non plus envie de savoir. Tu étais ma petite sœur un point c’est tout. Plus tard, je n’ai cessé d’y penser. Ce n’est qu’à la retraite, il y a donc cinq ans, juste avant le décès de papa, que j’ai « couru le risque » de vérifier l’authenticité de ce mystère. J’ai donc déroulé le fils de mes recherches dans l’ordre que voici :
Tu es née le 4 juillet 1960. Comme tu n’étais pas une prématurée, tu as donc été conçue neuf mois plus tôt, soit aux alentours d’octobre-novembre 1959. À cette date, nous étions déjà installés en France depuis six mois dans l’appartement de tonton Paul. Papa était encore en Algérie. Il nous a rejoints définitivement fin janvier ou début février 1960. Je ne sais plus exactement. Comme nous cohabitions avec Paul à cette époque... tu vois où je veux en venir ? Que maman, si prude, ait péché t’étonne ? Il y a de quoi ! Sans la cautionner, mais en considérant la situation d’une mère de quatre enfants, qui vit dans une grande promiscuité avec son jeune beau-frère, dans un petit quatre pièces, et dans un pays qu’elle ne connait pas, sans son mari occupé à régler ses affaires ailleurs... Fatalement, dans un moment d’abattement, une faiblesse est vite arrivée ! Enfin, c’est ce que j’ai supposé, bien que je n’aie pas le souvenir de la moindre familiarité entre eux.
En tout cas, je me souviens parfaitement du retour de papa. C’était la fête, tu penses ! Mais je ne me rappelle pas qu’ils se soient disputés à quelques propos que ce soit. Je sais que tonton nous a quittés peu après, et qu’il nous a laissé l’appartement puisqu’il avait trouvé du travail au complexe gazier de Lacq.
Là, je réponds à toutes les questions, sauf à la dernière : les preuves ? Rien de plus simple. Là, petite sœur, je te demande de bien vouloir m’excuser de ma conduite, mais je n’avais pas le choix. À l’occasion d’un repas de famille, chez toi, j’ai fait un prélèvement d’ADN sur ta brosse à cheveux. Et, pour consolider, j’ai également subtilisé ton verre qui portait tes empreintes. Rassure-toi, j’ai pris toutes les précautions requises ! Donc, ne te demande plus où il est passé ce verre. J’ai envoyé le tout à un laboratoire en suisse pour une analyse. Conclusion, voir la feuille jointe, c’est le même ADN que notre oncle, qu’ils ont comparée avec une touffe de ses cheveux. Comme tu le sais sans doute, maman conservait toute une collection de mèches des défunts de la famille dans un petit coffret.
Voilà l’affaire élucidée.
Enfin presque, à un détail prêt qui a son importance tout de même : tu ne possèdes pas le même ADN que maman ! Ce qui signifie que tu n’es pas notre sœur, mais notre cousine. Ça va, tu tiens toujours le coup ?
Du côté de ta mère biologique, je n’ai rien trouvé. Avec le recul, je ne me rappelle pas d’avoir vu maman enceinte de toi. Il est vrai aussi qu’elle l’a été tant de fois qu’on ne faisait plus attention. Alors mystère, qui était ta mère ? Tu n’étais pas encore née, mais je me souviens vaguement que tonton Paul blaguait souvent avec notre voisine de palier, madame Jiménez. C’était aussi une rapatriée, avec plein de gosses. De là à ce qu’elle soit ta mère... Pourquoi pas ? Il y a peut-être quelque chose à creuser de ce côté-là. Enfin, c’est une piste que je n’ai pas abordée, car j’ai perdu leurs traces.
Là où cela se gâte un peu, c’est que mon ADN n’est pas compatible avec celui de maman ! Mais il est concordant avec celui de papa... ou de tonton ? Tu imagines mon étonnement ! Je n’ai pas pu obtenir plus de précision, car je n’avais pas assez de prélèvement de bonne qualité. Et je n’ai pas la moindre envie de déterrer le cadavre de nos parents !
Donc au bout du compte, je ne sais pas si tu es ma cousine ou ma sœur !

Mais qu’est-ce qui compte le plus, petite sœur ? N’est-ce pas plutôt que tu sois ma sœur de cœur, celle avec qui je me suis toujours le mieux entendue ? Pour moi cela ne change rien. Même si nous ne savons pas qui est notre mère, elle sera toujours notre maman. Notre bonne maman ! Et je suis incapable de savoir si nos deux sœurs et notre frère font partie de la même « fratrie ». Je ne leur en ai jamais ouvert. Ça suffit comme ça toutes ces émotions ! Donc seules, toi et moi, nous sommes au courant de cette situation.

Ne te lève pas encore, je passe à autre chose.
Tu me connais, je ne t’écris pas pour que tu me plaignes ni pour me plaindre. Je suis seule et j’ai l’habitude d’affronter seule mes problèmes ! Et Dieu sait que j’en ai affronté ! Tout ça pour t’annoncer que je mourrai demain. Ou après-demain, le temps n’existe plus pour moi. Le toubib me donne plus ou moins six mois. Autant dire qu’il ne s’agit que de quelques jours sachant que tout passe à une vitesse ! Tu comprendras, j’en suis certaine, que je n’ai pas le courage de nommer le nom de ce « bobo ». Non, tu ne vois pas ? Un certain rapport avec la constellation. Ou plus communément, le crustacé qui porte de grosses pinces... Oui, voilà, c’est ça ! Ben oui, ça arrive à des gens très bien. La preuve !
Hélas non, il n’y a pas de rémission ! Mon sort est scellé, et je n’ai rien à regretter. Et puis, quand bien même, vu mon âge !

Ma chère Odile, après toutes ces révélations, je me sens un peu fatiguée. Sans doute aussi d’avoir eu à écrire à la main. Nous pourrons reprendre le cours de nos correspondances par messagerie électronique plus tard. Enfin, si j’en ai la force !

Sinon, ici tout va bien ! (c’est mon trait d’humour)

En attendant, je t’embrasse très fort ainsi que ta petite famille.
Ta sœur qui t’aime.
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