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Simul et Singulis

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Corinne Torrelli

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15 janvier 1622.

15 janvier 1822.

15 janvier 2018.

Le 15 est mon talisman.

Car il est des rituels exhausteurs de saveur de la langue française, comme peut l’être un miel de thym ou d’avocatier. Car il est des dates qui enfantent des génies incontestés, aimés de tous, tels Jean-Baptiste Poquelin dont la naissance se célèbre chaque avènement d’année, Place Colette à Paris. Et ce depuis presque deux siècles, que le temps passe. Fête épicurienne au secret d’une fameuse maison, que dis-je, d’une institution : La Comédie Française, pleine de mystères, véritable sérail sous seing privé.

L’escalier magistral de la Ruche, le damier noir et blanc du sol, la splendide salle Richelieu sous les pampilles des lustres de cristal; puis soudain cette galerie d’illustres signatures de notre littérature flamboyante, voire plus sombre, mais toujours si éclairée. Cinquante nuances du feu au noir.

L’Esprit français plane, avec un E majuscule. Les esprits jouent et se chamaillent. Valse folle de ces bustes alignés - anachronique et surréaliste - tandis qu’ils s’apostrophent dès qu’acteurs, spectateurs, guides et visiteurs s’éloignent, les laissant enfin entre eux le soir venu. Cercle des poètes jamais disparus de nos cœurs.

Alors que l’obscurité inonde la Galerie des Bustes et que des formes évanescentes sortent des murs sous une lune voyeuse, cachée par l’ondulation d’une tenture grenat je les entends, les épiant presque, ceux qui jamais ne me trahissent, mes écrivains chéris :

-- Pour sûr c’est moi, Alexandre, le père. Ma truculence n’a d’égal que ma tignasse. Libre et libéré, j’assume les plis de mon cou de taureau, pareils à ceux de ma large chemise béante. Diantre Alfred, ne te sens-tu point prisonnier de ta mèche parfaite, de ta barbe admirablement taillée et de ce ruban nouant tes carotides?

-- Nullement cher ami, car la mélancolie m’habite et j’aime la tristesse, la résignation. Seuls mes personnages se permettent des ‘Caprices’. Mes yeux contemplent le vague, le vague à l’âme.

-- Hum, ‘badiner’ n’est vraiment pas ton fort. Moi j’ai inventé un langage, le Marivaudage, et n’en suis pas peu fier! Ton Figaro y souscrirait sans nul doute, n’est-ce pas Pierre-Augustin?

-- Messieurs, messieurs, que sont ces mièvres considérations face à La Révolution. Et qui mieux que notre maître à tous pour en louer le lyrisme? Camarade Victor, nous t’écoutons.

-- Certes ma barbe impose respect et distance, mais ne vous fiez pas trop à mes airs de sage, paternel et paternaliste. L’insolence de Gavroche serre encore mes poings. Car « quoi qu’on en dise, la Révolution Française est le plus puissant pas du genre humain depuis l’avènement du Christ ».

Au bout de l’étrange corridor où parlent les fantômes, où grimacent et rient les visages de plâtre, où la lumière rime avec les ténèbres au son du violoncelle, une cage de verre. Surgie de nulle part dans le triangle isocèle d’un rai lunaire. Immobile. Tremblant parfois sous quelques spasmes organiques. Une haute boîte transparente posée là. A l’intérieur? Un fauteuil.

123 x 68 x 82 cm. Un fauteuil de bois à la brune peau en lambeaux telle une mue d’Ouroboros, ce serpent de légende qui se mordant la queue rejoint l’infini en un double anneau. On dirait les deux salles contigües de Claude Monet au Musée de L’Orangerie, sur la Place de La Concorde. J’y allais auparavant d’un coup d’aile, admirer les Nymphéas puis perdre la tête face à la Grande Roue. Mais je préfère le cadre et l’ambiance de La Comédie Française. 

Quatre roulettes noires sous le siège sacralisé de Molière. Le dossier mobile en a porté puis tué des Argan. Des centaines. Disparus les uns après les autres. Par épuisement ou manque de talent? Allez savoir. Le ‘nez’ d’Olivia a capturé dans la cire blanche d’une bougie une certaine odeur de sang, celui craché par le génie agonisant. Son sang séché sur le cuir et le noyer, sur fond de crin.

Olivia. Etrangère pourtant à ce lieu, je l’ai observée puis appréciée à la dérobée, acceptée même dans l’exercice de son art. « Olivia, vous ne faites pas des parfums, vous créez des odeurs », s’extasie Eric le Maître de maison. Jusqu’à ce qu’elle frôle l’accoudoir du fauteuil de mon Molière, exprès pour elle sorti exceptionnellement de son cocon vitré. Elle n’avait pas le droit, j’ai failli… Mais l’arrivée d’Eric stoppe net mon dard aveuglé. Elle n'est pas passée loin.  

A l’heure glaciale où les bustes redeviennent statues, le saint fauteuil se fige sous sa cloche d’éternité, l’aube du 15 janvier prépare le rite annuel en l’honneur de l’auteur du ‘Malade Imaginaire’. Tous les membres du prestigieux théâtre de la Place Colette vont débouler dans la galerie et se grouper autour du meuble décati à l’aura d’or, pour la traditionnelle photographie. Une de plus à la collection initiée il y a fort longtemps déjà.

Mais chut, trêve de bavardages, les voilà, mes amis comédiens. Voici la troupe! L’ensemble de La Comédie Française fait bruyamment irruption dans une ronde, roulement de tambours, tintement de verres, accolades, éclats de rire, éclats de verve. Son bonheur devient le mien, l’espace d’une joyeuse communion. Son talent immense, idem, je le vampirise.

« Simul et Singulis » sur toutes les lèvres, les Abeilles du Français, artistes, joueuses, habitées, humbles, unies, nourries au sein de Dame Création, composent un essaim hétéroclite en ce cérémonial lundi, journée d’hommage au héros incontesté des lieux. Père, célèbre pair, modèle, héritage pour inspiration future.

Le 15, c’est mon numéro d’ouvrière dans la colonie. Il me portera chance, oui un jour moi aussi… Hélas dans ce brouhaha, qui prête attention à ma présence? Seule une tache rouge sur le cou d’un buste témoigne de ma visite nocturne. Si les gens savaient.

Mots, vers, prose, rimes, tirades improvisés fusent du tac-au-tac en joute jouissive entre comédiens; flot verbal de haute volée par tant d’esprits raffinés, tonitruants, éloquents, par autant de don de soi passionnel, limite obsessionnel. Une musique sacrée bourdonne en écho entre les pierres séculaires. Du miel pour bouches et oreilles, qui me fait oublier mon besoin d’exutoire. Que revienne enfin l’apaisement salutaire.

Ainsi chaque travers humain, du plus lamentable au plus louable, fût épinglé par la plume franche d’un Molière trop lucide pour être satisfait. On se ressemble, Poquelin et moi. Moi diva, j’aurais pu jouer tous les rôles. Orgueil, crédulité, ambition, hypocrisie, justice, pingrerie, espérance, jeunesse et vieillesse, générosité, ruse, trahison, les hommes, les femmes, humour et amour. Mes antennes réceptives frémissent, la joute reprend de plus belle :

-- Par ma foi, il y a plus de quarante ans que je dis de la prose sans que j’en susse rien, et je vous suis le plus obligé du monde de m’avoir appris cela.

-- Il est de faux dévots ainsi que de faux braves.

-- Pour être dévot, je n'en suis pas moins homme!

-- Couvrez ce sein que je ne saurais voir. Par de pareils objets les âmes sont blessées. Et cela fait venir de coupables pensées.

-- Donner est un mot pour qui il a tant d'aversion, qu'il ne dit jamais ‘Je vous donne’ mais ‘Je vous prête le bon jour’.

-- Ceux de qui la conduite offre le plus à rire sont toujours sur autrui les premiers à médire.

-- Le mépris est une pilule qu'on peut avaler mais qu'on ne peut mâcher.

-- Il n'y a en amour que les honteux qui perdent.

-- Et vivre sans aimer n'est pas proprement vivre.

-- L’amour sait se venger des mépris que l’on fait de lui.

-- Les langues ont toujours du venin à répandre.

-- La solitude effraie une âme de vingt ans.

- Quelle nouvelle? Le petit chat est mort.

-- Il faut qu’il ait tué bien des gens pour s’être fait si riche.

-- Un silence, voilà qui est suffisant pour expliquer un cœur.

-- L’allégresse du cœur s’augmente à la répandre.

-- Presque tous les hommes meurent de leurs remèdes et non pas de leurs maladies.

-- On ne meurt qu'une fois et c'est pour si longtemps!

-- Buvons, chers amis, buvons : le temps qui fuit nous y convie; profitons de la vie autant que nous pouvons.

Conclusion collégiale d’Eric, Danièle, Laurent, Didier, Denis, Guillaume, Michel, Bakary, Suliane, Adeline, Noam, Dominique, Pierre et compagnie. Je les connais tous, novices ou anciens, pourtant tous m’ignorent.

En ce 15 janvier 2018, manquent à l’appel Gisèle et Robert. J’ai déposé mon sceau carmin sur leur cou. Ils m’acceptaient gentiment dans leur loge, quand je frappais au carreau après une escapade en zigzag parmi les Colonnes de Buren. Jusqu’à cette fin 2017 où ni l’un ni l’autre n’a daigné ouvrir sa fenêtre. Je ne pouvais laisser passer l’affront. Jugulaire gonflée, regard horrifié. Fin de la relation. J’ai eu de la peine.

Belle cérémonie ma foi ce matin, une réussite. Gentilhomme Molière, que serions-nous sans vous? Ne m’abandonnez pas... Déjà la nuit tombe et mon vol saccadé se hâte vers la ruche du toit de l’Opéra Garnier, la reine me surveille. Elle désapprouve ma folle passion du théâtre dans sa démesure, sa langue recherchée, son geste précis, sa puissance retenue, ses envolées mystiques ou excentriques.

Oh une fois, une fois seulement quitter mon ridicule costume rayé jaune et noir pour me draper du rouge sang de la robe de Phèdre, signée Christian Lacroix. Une robe somptueuse dessinée et conçue spécialement pour Martine, dans ce rôle ambigu comme le fil d’un poignard. Ca passe ou ça casse. Je n’ai pas supporté son triomphe. Sa carrière s’est arrêtée. Son pouls aussi. Pour elle, nulle peine.

Et alors? Même un insecte méprisé a le droit de rêver, de rêver de monter sur les planches avec le panache d’un Cyrano De Bergerac. A sa façon, il a parlé de moi dans « un instant d’infini qui fait un bruit d’abeille ». Nulle trahison vis-à-vis du taulier de La Comédie Française, puisqu’Edmond Rostand écrivit cette unanimité : « Molière a du génie ».

Mon génie à moi, j’ai férocement envie de le crier comme on lâcherait un taureau dans une arène en sueur, pleine à craquer. Sachez que je maîtrise le répertoire classique, ce matin encore connaissais-je par cœur les répliques des personnages. Je ne permets à personne d’en douter. La reine endormie, je reviens ici la nuit me cacher dans un pli de rideau, m’enivrer de l’odeur de cette scène légendaire que ma minable condition m’interdit de fouler. Parfois j’en pleure, j’enrage, parfois j’ai envie de tuer. Je tue par pulsion, piquant à chaque LA triomphal, celui des cymbales au bout d’un crescendo. Un cou, deux cous, trois coups, « je touche ».

Les bustes sont mes complices, fantômes à midi et réels à minuit. Je marque ces gorges pâles de mon poinçon, une goutte sucée sur mes victimes. Après tout, Diafoirus pratiquait bien la saignée. Je ne fais que perpétuer l’œuvre de sieur Molière, sa tradition. Et ce fichu gardien qui nettoie la mouche rouge de la statue, ignorant qu’il s’agit de la signature d’un jugement rendu. Pauvre bougre. Ne voit-il pas qu’elle saigne, la statue? Ne sait-il pas pourquoi je saigne? Incomprise, que n’ai-je la gloire méritée? J’entends les applaudissements, les rappels…

Je salue. Rideau.

 

Les bustes ont cessé de saigner mystérieusement, le gardien a changé, les comédiennes ovationnées chaque saison enflamment les planches, Eric ne déplore plus de décès dans sa troupe, les artistes continuent et continueront de nous toucher, avant ou après la naissance de Molière en 1622. 2019 pointe le bout de son 15 janvier, répétitions et préparatifs en cours.

Attention… clic! Un cliché de plus dans la collection du Français, autour du fauteuil de Molière protégé derrière son armure de verre. Grâce à un zoom 65x, on entrevoit un point rouge sur l’accoudoir usé : une coccinelle assoupie. Elle rêve, dans sa belle robe de velours rouge. Elle rêve qu’elle joue Phèdre devant un parterre fleuri où la brise du soir vient rappeler l’âme de Racine. Mais le spectre de Molière n’est pas loin, à travers l’odeur d’une bougie subtile. Cuir, crin, sang, noyer.

Fin 2018, la cage de verre avait dû être remplacée, libérant, une unique minute durant, le fauteuil tant aimé d’une abeille folle, folle de tragédie. Elle en avait profité alors pour se glisser sous un lambeau de l’accoudoir, retenant son bourdonnement, attendant que la nouvelle cage se referme hermétiquement sur elle. Elle savait que tôt ou tard l’air manquerait. Elle disait ainsi adieu aux bustes de la galerie, à la bande à Hugo. Mais elle était prête au sacrifice de sa vie pour sa passion.

Elle choisit donc sa mort annoncée et se posa là, scellant à tout jamais son destin à celui du père de Célimène, à celui de Phèdre sous l’encre d’un Racine, à celui de Roxane dans son couvent, à celui de tous ces dramaturges fantastiques à qui elle devait tout. Elle, misérable insecte, prisonnière de sa conscience trop lourde à porter. Pourtant Jean Racine considérait son héroïne « ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente ».

Le lendemain au réveil, éberluée d’être encore vivante, elle se sentit bizarrement apaisée, légère, transformée, joviale. Cherchant son reflet sur la paroi vitrée, afin de remettre ses antennes en place et défroisser ses ailes, elle tomba de son promontoire. Serait-ce de la magie ou le miracle du repenti? Son sacrifice aurait-il été sa deuxième chance? Wouah! Son habit rayé de numéro 15 était devenu brillant, soyeux et carmin à souhait. Une vraie robe de diva, de prima donna. La redoutable abeille mue en jolie coccinelle.

Ses nouvelles ailes fonctionnant à merveille autour de son cœur neuf, elle se plut à examiner le siège poussiéreux sous toutes ces coutures. Elle ne l’avait rien que pour elle et, pour la première fois, bénissait le ciel de passer inaperçu. Condition ‘sine qua non’ d’ailleurs afin de pouvoir demeurer incognito dans sa bulle. Les semaines passèrent dans ce huis clos solitaire et idéalisé.

Lors de la commémoration de la naissance de son Jean-Baptiste, heureusement pas un regard ne surprend sa présence, même sur la photo agrandie et encadrée. Rêve en paix, douce coccinelle, sur ton accoudoir favori. Tu n’es plus un numéro mais un personnage romanesque.

Cette nuit-là, au son du violoncelle sous un rayon de lune, tandis que les bustes reprennent leur conversation endiablée interrompue la veille, un petit être affaibli qui n’avait vibré qu’ici, au sein de la Ruche, offre son ultime souffle à un public imaginaire. Sa chair décomposée se mêlera désormais au cuir brun où Molière enfonça jadis ses ongles avant de pousser, lui aussi, son dernier souffle. Pour entrer dans la postérité.

Le 15 comme talisman.        

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Niagara · il y a
Ah enfin ma cousine la voilà la petite abeille !!!!! Franchement tu me surprends à chaque fois c'est trop beau j'adore
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Corinne Torrelli · il y a
et si cette abeille existait vraiment? Je t'attends à Paris pour partir à sa recherche à la Comédie Française :-) Merci de ton soutien. Bisou.
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Valukhova · il y a
Oh ! Quelle magnifique dissertation, au moment où "le Président de la République" se permet de dire qu'il n'y a pas de culture française. Hou ! Lala !... Je n'ai plus de mots, je reviendrai plus tard, vous entretenir d'un temps où l'on écrivait et parlait parfaitement la langue française et que c'était beau, très beau ! C'était une époque où l'on n'avait pas d'ordinateur pour nous corriger, car nous nous corrigions nous-mêmes et, ainsi, nous cultivions la langue française pour que nos mots soient beaux, n'est-ce pas ? Allez, je reviens vous voir dans la journée de cet automne bien plus frais, qui dès le mois d'octobre, nous soulignera l'horizon d'un trait blanc : les premières neiges ! Bravo à vous Corelli !...
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Corinne Torrelli · il y a
merci mille fois, oui nous partageons cette envie de transmettre une langue si belle qu'il serait dommage qu'elle se fasse avaler par des correcteurs d'orthographe pour assistés et des saisies intuitives qui déforment souvent le message. Question de génération...
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Alistair Mac Gregor · il y a
La noblesse des mots se mêle à celle des matières et des personnages. Et on découvre un peu plus la Passion qui fait battre le coeur et vibrer le cerveau fécond d'une auteure amoureuse des mots et de la vie.
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Corinne Torrelli · il y a
merci infiniment pour tes commentaires personnalisés :-) , alors tu t'y mets quand, aux nouvelles?
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