Silencieuse

il y a
4 min
1
lecture
0
Inspiré du titre "Callaita" de Bad Bunny.

C'est dingue comment, même à l'autre bout du monde, tu arrives à croiser des têtes du passé. Et certaines de ces têtes te marquent, peu importe le temps qui passe.

Durant mes années lycée, je devais prendre le bus numéro 467. À l'époque, sur Rueil, tout le monde le connaissait du fait de sa lente traversée d'une "grande partie" du 92 et surtout de par sa longueur. Deux bus en un, une rareté en ce temps. Pour les jeunes qui allaient au lycée général Richelieu, c'était le seul transport qui te déposait devant la porte de ta classe. Comme tu peux l'imaginer, chaque matin, à chaque sortie de cours, il était blindé et, en plus d'être blindé, il ne passait pas fréquemment. Et quand bien même, depuis le premier matin de seconde où je me suis fondu dans la masse d'adolescents trépignants d'impatience que le vendredi soir arrive enfin, Elle était là.

Elle, j'ai jamais vraiment su qui c'était. Jamais été dans la même classe, jamais fréquenté les mêmes groupes sociaux, jamais osé lui adresser un mot. Et pourtant, Elle, c'est comme si j'entrevoyais toutes les étapes par lesquelles Elle passait au moment où je la croisais.

Les débuts timides de la seconde lors desquels on est presque tous habillés comme des enfants par rapport aux terminales. Du fait de ses premières fréquentations, elle s'essaya au style en vigueur du lycée, petite pseudo-parisienne s'habillant de la tête aux pieds en Claudie Pierlot, Comptoir, Darel au bras et j'en passe. Style de petite meuf dont les parents ont de l'argent en somme. Sauf que, navrement pour Elle, les moyens parentaux n'étaient pas aussi élevés que ceux de ses "copines". Au plus les jours défilaient, au plus ses tenues paraissaient identiques à celles de la veille, au plus ses copines filaient loin d'Elle. À leurs yeux, c'était de la duperie sociale, une trahison esthétique. Chaque matin, je l’observais, terrée dans un coin du bus, silencieuse, un petit morceau d’une solitude jamais expérimentée s’installant dans son cœur.

La première arriva, le passage à une filière spécialisée avec et donc de nouvelles têtes. Elle choisit "L", se mit à fréquenter un groupe que le lycée considérait comme des hippies hybrides, un mélange de Bob Dylan avec du Nirvana et du métal. Moi qui voyais tout cela de loin, moi qui était dans un délire gangsta américain/latino, ça me semblait spécial, très spécial. Fini les tenues BCBG, place aux sarouals, aux pics de métalleux et à la ganja. C'était aussi le début des découvertes amoureuses, masculines et féminines, qui se transposaient à nos rendez-vous matinaux informels dans le 467. Quelques rares matins au bras d'un gars ou d'une fille de son groupe, le reste du temps, toujours cachée dans son coin, à textoter le long du trajet, parfois enjouée, se mordant les lèvres et d'autres fois larmoyante. Vers la fin de l’année, eurent lieu les premiers examens du bac. Aucune idée des résultats qu'elle obtint mais ils la changèrent, ou la forcèrent à changer.

La terminale. Fini les sarouals, fini le groupe amateur de marie-jeanne, Elle s'était un peu "rangée". Jean brut classique, perfecto en cuir à la mode, un sac à main, bottines, la pré-adulte en quête de sa propre personnalité avait été contrainte de devenir femme socialement acceptable. Ça ne lui allait pas, Elle qui pourtant tentait de s'y convaincre. Les fréquentations moins marginales comme pouvaient l'avoir été ses potes hippies, l'apprentissage de la vie en couple avec un rugbyman mécheux, le début des soirées étudiantes dans d'immenses maisons de Buzenval. En fin de compte, l'entrée dans un moule préconçu. Mais nos rencontres dans le bus la trahissaient et puis vint ce croisement, un vendredi soir, dans une de ces soirées.

Je n'y étais jamais invité parce que j'ne trainais avec aucun groupe du lycée. Y'a pas que les hippies qui étaient marginaux à cette époque. Néanmoins, avec mes gars, on aimait s'incruster à quelques-unes d'elles histoire de faire monter l'adrénaline et de combler notre vide noctambule. Je sais plus comment on réussit à se faufiler sans déclencher d’esclandre de la part de l'hôte. On se servit à boire, allâmes draguer quelques gadjis dans le plus grand des calmes, passâmes une bonne petite soirée en somme. Jusqu'au moment où ce fameux rugbyman mécheux, et à cet instant éméché, en décida autrement. Il prit à part un de mes potes, commença à le bousculer pour se faire mousser devant son petit groupe et se prit une bonne grosse tarte dans la gueule avant que des gens ne viennent séparés tout le monde. Une autre altercation eue lieu entre le rugbyman et Elle.

En quittant les lieux, on resta quelques minutes à l'extérieur de la baraque. Elle sortit fumer une clope, éprouvée par cette vie qu’elle détestait. Une copine de son groupe la rejoint et commença à se démener pour la convaincre de revenir avec le bougre, ce qu'elle tentait de réfuter. En vain. On s'en alla vagabonder ailleurs, je ne la revis plus.

Cela faisait quelques mois que j'avais débarqué sur Montréal, en quête de perdition au beau milieu de cette culture américano-européenne si spécifique à la ville. Pas de connaissances sur place, j'étais seul et c'était magnifique.

Une nuit très, très fraîche d'avril, je me suis rendu dans un excellent restaurant que j'avais découvert en épiant les conversations de gens au supermarché. Le Damas, dans le quartier de l'Outremont. L'on m'avait installé au bar dans l'attente d'une table, je sirotais une bière. Et puis, Elle.

Elle sortait de l'arrière cuisine, sûrement pour entamer son service et se plaça à l'entrée pour accueillir les clients. Aucune idée de comment je la reconnue, je savais simplement que c'était la fille du bus. Je laissais couler une trentaine de minutes avant d'aller la voir. J'étais à Montréal, seul, je m'étais défait des jugements du microcosme ruellois. Je pars donc discrètement l'aborder et, comme je suis un con, lui demande ce qu'elle fait ici. Et c'est ainsi que je me suis mis à attendre la fin de son service assis à ma table. Elle me rejoignit, on s'en alla parler dans un bar.

Elle me narra ses déboires à son arrivée au Canada, seule elle aussi, ses galères d'étudiante sans un dollar se démenant pour son indépendance et puis on évoqua longuement nos années lycées, si proches l'un de l'autre mais inconnus. Elle m'ouvrait sa vie et ses pensées à chaque moment où je plongeais dans ses yeux, pas seulement celle qui j'interprétais adosser dans un coin du bus. Un douloureux passé était désormais resté loin derrière. Elle n'était plus silencieuse, Elle n'en était que plus belle.
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,