Silence ou c'est la corde

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J'aime avec passion les légendes mais c'est surtout la beauté du langage qui m'émerveille. Des heures durant, je joue sur l'instrument des mots. Je les accorde avec amour jusqu'à ce que parfois ... [+]

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Le cœur battant, Étienne était monté jusqu'au dernier étage, celui du grenier, dont il avait subtilisé la clé à un surveillant. Il était formellement interdit de pénétrer dans les combles du lycée. Quand la porte s'ouvrit en grinçant sur ses gonds, l'élève retint son souffle. À travers une lucarne, un pâle soleil d'hiver projetait un mince rayon oblique dans la mansarde noyée d'ombre. Tout d'abord, les yeux d'Étienne distinguèrent un indescriptible bric-à-brac. Chaises cassées, fauteuils éventrés, piles de cahiers moisis à demi effondrées, vieux pupitres entassés là depuis la fin de la guerre. Et au milieu, suspendue au plafond, une forme oblongue se balançait.
L'élève retint un hurlement. Le père Corentin ! Le féroce, le sadique, l'immonde directeur disparu depuis trois jours !
Au lycée, sir Malcolm était le professeur d'arts plastiques. C'était un homme entre deux âges toujours tiré à quatre épingles, vêtu d'un costume sombre, cravaté, les chaussures impeccablement cirées. Il s'exprimait avec un fort accent britannique, mais personne n'osait s'en moquer. Quand il posait sur vous ses yeux d'une couleur indéfinissable, on eût dit qu'il lisait jusqu'au fond de votre âme vos pensées les plus inavouables. Au demeurant, c'était un excellent professeur, respecté de tous. Il initiait ses élèves à la sculpture. Lui-même sculptait des statuettes si réalistes qu'elles semblaient prêtes à prendre vie.
Sir Malcolm intriguait tant Étienne qu'un jour, après les cours, il l'épia par les vitres du couloir. Se croyant seul dans sa classe, l'enseignant avait un comportement bizarre. Il venait de mettre la dernière touche à la statue du père Corentin et tournait autour de son œuvre, lui parlait, un sourire cruel aux lèvres.
Soudain il se tut, l'entoura d'une cordelette, décrocha le crucifix placé au-dessus du tableau et à la place, suspendit l'effigie du père Corentin au crochet. Puis il serra le cou de la statuette dans un nœud coulant. Alors, se sentant observé, il se tourna vers la vitre et, l'air menaçant, fixa Étienne, un index posé sur ses lèvres.
Profondément déstabilisé, Étienne fut incapable de travailler pendant l'heure d'études qui suivit cette scène. Il respectait profondément sir Malcolm et pour rien au monde ne l'aurait trahi, mais revoyait l'étrange rituel auquel son professeur s'était livré et son regard lourd de menaces. En même temps, il haïssait le père Corentin, sa méchanceté, son plaisir à s'acharner sur les plus faibles. « Tiens ! Prends ça bon à rien, ça t'apprendra la vie ! » hurlait le prêtre en leur criblant les doigts de coups de règle en fer. Parfois des accidents survenaient, les doigts saignaient, des ongles sautaient. Bon élève, Étienne n'avait jamais subi de châtiments corporels, mais l'attitude du directeur envers ses camarades le révulsait. Cependant, une peur diffuse ne le quittait pas. Quelque chose de grave était arrivé, il le pressentait.
Sur le seuil du grenier, devenu livide à la vue du cadavre, Étienne resta cloué sur place. Qu'est-ce qui avait bien pu expliquer le geste du directeur, lui qui qualifiait le suicide de péché mortel ? Alors s'éleva une voix plaintive entrecoupée de sanglots.
— Petit, suppliait-elle, fuis sir Malcolm. C'est le diable incarné. Il m'a poussé à me pendre et je me débats en enfer ! Sauve-moi Étienne, sauve-moi mon garçon ! Dis simplement : « Je vous pardonne » et je serai sauvé ! 
— Pas question ! hurla Étienne.
Il dévala l'escalier à toute allure, appelant sir Malcolm. Mais bientôt, ses jambes refusèrent de lui obéir. Au lieu de courir, il se mit à marcher à petits pas saccadés et ne reconnaissait plus les couloirs du lycée.
Soudain, une ombre immense se dressa sur un mur. Celle de son professeur, démesurément allongée.
— Pourquoi tu m'appelles ? chuchota sir Malcolm. Il est mort ! He's in hell ! Are you happy now, guy ? Et tu es loin, loin dans ta vie maintenant. Regarde, c'est la fin, tu vas bientôt mourir ! 
Rendu muet par la peur, Étienne ne répondit pas. Il courut jusqu'à la limite de ses forces, jusqu'à étouffer. Sa course était silencieuse dans ce couloir blanc de silence, blanc de temps immobile. Où était-il ? Pourquoi ne reconnaissait-il plus son décor familier ? L'ombre de sir Malcolm s'évanouit, faisant place à de vagues formes qui s'étiraient sur les murs.
— Attrapez-le ! ordonna l'une d'elles.
Étienne sentit plusieurs bras l'empoigner et l'immobiliser. On lui fit une piqûre, puis ce fut le trou noir.
Étienne reprend lentement conscience. Mais que lui arrive-t-il ? Il a la sensation d'être vieux, très vieux, presque au bout de sa vie, dans un lit d'hôpital ou de maison de retraite. Son corps est comme un vieux bateau cassé échoué dans le temps.
« En quelle année sommes-nous ? » se demande-t-il. « Et quel âge j'ai ? » Il n'ose poser ces questions stupides à l'homme masqué qui s'affaire autour de lui, règle sa perfusion, prend sa tension.
— C'est bon docteur, dit l'infirmier à un interlocuteur qu'Étienne ne voit pas, les constantes sont normales. 
— Bien ! répond le médecin. Il faut stopper les hallucinations. On modifie « très petit peu » le protocole.
Étienne reconnaît son accent, ses yeux, sa carrure, jusqu'à ses fautes de français.
— Sir Malcolm, chuchote-t-il, c'est vous ?
— Tais-toi ! répond l'homme en posant un index sur ses lèvres. Silence ou c'est la corde !
Il est sorti de la chambre et n'est pas revenu. Depuis ce jour, Étienne ne dort plus vraiment, ne pense plus vraiment. Son esprit est noyé dans une semi-conscience où fusent en éclairs brefs des scènes de son passé.
Les heures défilent, scandées par les aiguilles d'une grosse pendule accrochée au mur. Parfois l'après-midi, un rayon de soleil égaré dans la chambre le tire comme un bras chaud du lit à la fenêtre. Rassemblant toutes ses forces, il s'y traîne et regarde trembler les feuilles des arbres. La cour... Les arbres... cela lui rappelle une autre cour, d'autres arbres, les jours si tristes de sa jeunesse à l'internat.
Le soir, dans l'encadrement de la fenêtre, les yeux de sir Malcolm sont comme des couloirs où deux chemins s'engouffrent. Deux chemins faits de nuit, de mystère, comme si ses terreurs d'enfant restaient inscrites en creux dans ce regard. Était-il mauvais ? Était-il bon ? Étienne n'en sait rien, pas plus aujourd'hui qu'autrefois. Bientôt la délivrance, pense-t-il. Ces histoires de tunnels qui montent vers la lumière sont-elles vraies ? Et quand on a franchi la limite, qu'y a-t-il ? L'absence totale de conscience, ce qui serait un moindre mal, ou pire, la terreur d'un néant infini ?
Au milieu de la nuit, le corps tout courbatu, les muscles douloureux, Étienne se réveille dans la salle d'études, affalé sur une table. Il a rêvé qu'il était très vieux, dans une maison de retraite, presque au bout de sa vie. En même temps, l'image du père Corentin pendu dans le grenier lui revient en mémoire. Il doit vérifier la réalité de cette vision d'horreur, il veut comprendre. Il se lève, titube jusqu'à la porte, l'ouvre avec précaution, s'engage dans l'escalier qui mène au grenier. La montée semble interminable. Les marches, couvertes d'un revêtement plastifié comme dans un hôpital, se succèdent jusqu'à des hauteurs vertigineuses. Plus Étienne monte, plus ses pieds se font lourds, plus il s'essouffle. Hors d'haleine, il s'arrête sur le premier palier.
C'est alors qu'il sent un regard sur lui. Deux yeux à la couleur indéfinissable suspendent ses gestes, tandis qu'une voix bien connue murmure :
— Silence ou c'est la corde !
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Eric Demens · il y a
Histoire prenante à l'atmosphère pesante, inquiétante avec des personnages à la limite de la folie.
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Silvie DAULY · il y a
C'était le but recherché. Merci d'avoir aimé, Eric.
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J.A. TROYA · il y a
Un récit intrigant, très prenant.
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Silvie DAULY · il y a
Merci d'avoir aimé cette histoire. Bonne soirée à vous.
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Ziad Ben Said · il y a
Faites moi un like et un commentaire dans mon poeme sans titre
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Les Histoires de RAC · il y a
Arrgh ♫
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Silvie DAULY · il y a
J'interprète ça comme un "j'aime". Merci RAC!
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Alban Deroux · il y a
Original et bizarre, cela résume bien cette histoire très bien contée ! Merci
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Silvie DAULY · il y a
Merci pour vos encouragements Alban.
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Virgo34 · il y a
On est pris dans l'histoire...
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Silvie DAULY · il y a
C'était l'effet recherché. Merci Virgo.
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Roger ALCARAZ · il y a
Du rêve à la réalité il y a l'épaisseur d'un trait de plume. Merci.
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Silvie DAULY · il y a
Merci Roger. Bonne journée.
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Conscience Collective · il y a
Heureusement j'ai l'ai lu en pleine journée. 😆 Belle écriture Sylvie. Bravo. Je vous invite aussi à lire mon œuvre Le rêve prémonitoire (Conscience Collective) en lice pour le prix des jeunes écritures AUF-RFI 2022.
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Silvie DAULY · il y a
Merci beaucoup pour votre vote. Je vais lire votre texte.
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Eva Dayer · il y a
"Bizarre , vous avez dit''bizarre ..." Et très original !
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Silvie DAULY · il y a
Merci Eva !
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Joëlle Brethes · il y a
Petit thriller fantastique à ne pas lire le soir... ;)
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Silvie DAULY · il y a
Exact Joëlle ! Merci de l'avoir apprécié.

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