Silence Death

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La lune brillait de milles couleurs lorsque j’entrai dans ce bureau. Il faisait froid et j’avais du mal à respirer. Cependant je m'encourageai à poursuivre mon incursion. C’était ce soir ou jamais. J'en avais bien conscience.
Il ne me vit pas venir et la surprise sur son visage me le confirma. Sans qu’il ne m'invite je pris place sur la chaise qui faisait face à la sienne. En raison de mon état, je m'appuyai sur la chaise avant d'y prendre place. Voilà ce à quoi j’étais réduite. Je n’étais plus qu'un être obligé de faire le moindre de ses mouvements avec lenteur. Lenteur pour éviter la douleur. Du moins sur le plan physique bien sûr. Car pour ce qu'il en était du plan psychologique, même sept réincarnations ne pourraient en venir à bout de ce que mon cœur éprouvait.
- Je suis venue me confesser, lui dis-je. Je pense que c’est ce qu'il faut. Mais je t'en prie. Ne me juge pas. Écoute seulement ma souffrance.
- Te confesser ? Me demanda-t-il étonné. Je ne sais pas si tu as oublié mais je ne suis pas un prêtre ! Je suis journaliste Carine !
- Oscar... Je ne l'oublie pas. Si je te parle de confession c’est pour un motif. Je t'en prie. Ne parle plus et contente-toi de m’écouter... Ce soir j’ai besoin de me libérer...
D’un hochement de tête, il me signifia qu'il ferait comme je le lui avais dit. Cela m'arracha un petit sourire. Cette docilité, cette soumission était ce qui m’avait toujours plu chez Oscar Zannou. Grand journaliste, activiste pour les droits de la gent féminine, il aimait écouter et était de fait un très bon confident. Et ce soir, il allait recevoir toutes mes confidences...
- Oscar, toi et moi nous nous connaissons. Si je puis dire je te connais encore plus que Grâce ton actuelle épouse. Comment ne pas te connaître alors que nous sommes nés et avons évolué dans le même environnement ? Te souviens-tu des pluies diluviennes qui rendaient nos voies impraticables ? Te souviens-tu de la pollution dans laquelle nous allions à l’école sous le chaud soleil de 15 h ? Oui je sais, tu n'as pu oublier. Ce soir je viens vers toi pour te parler du passé. Mais rassure-toi je vais parler également du présent. Et pourquoi pas ? De l’avenir aussi... Bien que j’ignore si j’y aurai droit.
Je pense que même si nous nous connaissons parfaitement, il convient de faire une présentation rapide. Ce n'est certes pas nécessaire mais je suis sûre que je délierai plus vite ma langue et que tu me comprendras plus. Car, si tu me connais depuis l’enfance, je ne suis pas sûre que tu aies eu conscience de mes réalités.
- Carine, pourquoi ce ton dramatique dans ta voix ? M'interrogea Oscar qui baignait dans l'incompréhension. Tu as droit à un avenir ! Tu es si jeune ! Pourquoi n'y aurais-tu pas droit ? Qu'as-tu à confesser de si grave ?
L’écouter me rappeler tout ce que je n'aurais bientôt plus me brisa encore plus le cœur. Sans que je ne puisse me retenir, je versai des larmes. Quelques larmes ajoutées à celles que j’avais déjà versées dans le passé. Reprenant contenance, je séchai mes larmes. J'avais vécue en victime ces derniers temps. Il était hors de question que je continue de l’être lors de mes derniers jours sur Terre... Ignorant volontairement les questions d'Oscar, je repris mon monologue, me promettant à moi-même de ne pas m’arrêter. Je savais qu'Oscar voulait des réponses. Toute mon histoire les lui apporteraient.
Mon nom est Carine DOMINGO. Fille d’un quartier populaire du douzième arrondissement de Cotonou, je suis née à le jour de notre Indépendance un an avant ce millénaire. Oscar, je sais que je ennuie mais il est important de se souvenir. Nos vies liées par ton amitié pour mon grand-frère Hakim est l'une des rares choses qui me restent actuellement. Tu sais tout comme moi que nos premières années n'ont été que misère et plaintes.
Économiquement, nous étions faibles et très tôt il a fallu trouver le moyen de s'en sortir. Ma condition de femme s'est très vite révélée comme un poids. Pardon ? Tu me demandes de ne pas tenir ce genre de propos ? Tu es risible Oscar ! Pardon ? Insinues-tu que je suis trop agressive ?
Sauf le respect qui est tien, je n'ai jamais été agressive. Au contraire, j'ai joué la carte de la soumission trop longtemps au cours de ces vingt dernières années de vie. Excuse mon flot de paroles. Cependant je ne regrette pas de dire que mon identité sexuelle a pesé sur moi. Laisse-moi te rappeler le bien fondé d’une telle affirmation.
Tu n’es pas un gamin. Tu connais notre culture et tu maîtrises les polémiques qui y sont reliées. Tu as bu dans le verre des grands et tu sais à quel point la femme est diminuée par la tradition. Elle n’est qu'un simple objet de satisfaction sexuelle et une poule pondeuse. Voyons Oscar ! Ne sois pas outré ! Oui, tu as raison. Les choses vont changer. Mais à quel moment ? Oh.... Tu joues la carte du futur proche. Eh bien continue de te leurrer. Comme le dit ce bon vieux dicton, il n’y a pas plus aveugle que celui qui refuse de voir.
Il nous faudra encore plus de combats pour parvenir à une réelle émancipation de la femme. Bien, il faut que je te dise le pourquoi de ma visite. Je viens te confesser mes péchés. Aujourd’hui je viens telle une fidèle devant son curé. Je considère ton bureau comme un confessionnal. Et des secrets j'en ai beaucoup à livrer.
Par où commencer ? Bien sûr ! Par le plus important. Oscar, il faut que je te le dise une bonne fois pour toute. Ne dit-on pas que la confidence noie la douleur ? Eh bien, j’espère qu’en me confiant, je pourrai les chasser de ma vie. Que je pourrai m'en aller tranquillement....
Il est temps de tomber le masque Oscar. Je suis ce soir face à toi en qualité de meurtrière. Oui, tu m'as bien entendue. Ce n’est pas une blague et oui, je mesure l'ampleur de mes paroles. J’ai tué. J’ai tué pour me libérer. Si je puis dire, j'ai tué pour vivre.
- Tu... Tu as tué quelqu'un ? Me demanda-t-il avec assez de mal. Mais pourquoi Carine ? Qui as-tu tué ?!
Ah.... Tu veux savoir qui j'ai tué et pourquoi. Ne t'en fais pas. Je suis justement ici pour tout te dire. L’identité de ma victime ne t’est pas inconnue. Oui, tu le connaissais mais peut-être pas comme je le connus.
Je te promets que je n’ai pas voulu. Je n'ai jamais voulu le haïre. C’est de sa faute si tout ça est arrivé... Je comprends que tu veuilles en savoir plus mais il faut que tu me laisses parler Oscar. Je dois t'expliquer comment tout est parti en vrille. Comment il... Comment il a volé ma vie...
Te souviens-tu de l’annonce de mon admission au baccalauréat ? Comment l'oublier ? En ce jour heureux, j'ai décidé de faire l’impensable pour nous autres. J’ai décidé de faire une fête géante. Te souviens-tu de l’ambiance, des cocktails, de l'euphorie ? Moi je m’en rappelle. Je n’oublie pas aussi comment les gens m'ont critiqué. Ils se sont tous demandé d’où j'avais eu cet argent. Naïvement je leur avais répondu que c’était une aide providentielle.
Bien qu’à l’époque elle parut l’être à mes yeux de jeune fille à peine majeure, mais aujourd’hui je peux affirmer que c’était un piège. Un horrible piège dans lequel je suis tombée et dont je ne peux plus sortir à présent... Où en étions-nous ? Ah oui ! La fête ! Cette belle fête qui annonçait en réalité ma descente aux enfers.
En fait, cette fête a été financée par lui. Lui c’est en réalité mon patron. Grand, bien bâti, éloquent et affable, c'est le portrait que tout le monde a dressé de lui jusqu'aujourd’hui. Lui, il mange du camembert au déjeuner. Dans ses yeux brillent une lueur qui attire. Lui, je l'ai cru quand il m'a dit vouloir m’aider. Ne t'imagine pas des histoires Oscar. Ne me regarde pas comme ça ! Je n’ai pas été sa maîtresse si c’est ce que tu crois....
Non, loin de là. J’ai été l'une de ses victimes. Et c’est pour me délivrer de son emprise malsaine que je lui ai planté ce stylo dans la gorge à 12 reprises. 12 comme le nombre de fois où sa main malsaine s'est égarée sur mes cuisses... 12 fois pour signifier la fin de ce cercle vicieux dans lequel il m'avait enfermée... 12 comme achèvement parfait...
Je ne pense plus qu’il soit nécessaire de tourner autour du pot mon frère. Oscar, toi qui m’écoutes tu sais qu’il s'agit de LUI. Je me refuse à décliner son identité. Ce n’est pas que je ne le veuille pas. C’est tout simplement que je ne m’en sens pas capable..
Tu as raison. Comment puis-je avoir toujours peur si je lui ai ôté la vie ? Eh bien, sache que le viol et l’harcèlement laissent des séquelles. Je ne veux pas prononcer son nom... De même je ne pourrai plus reprendre le cours de ma vie... Je sens que ce n’est tout simplement plus possible.
Depuis tout à l’heure, tu ne cesses de me dévisager à chacun de mes tortillements. S'il y a un trait de caractère que je t'ai toujours envié c’est bel et bien ta perspicacité. Je sais que tu sais. Oui... Il me l'a transmis. N'eut été cela, je ne crois pas que je l’aurais... Effacé du globe terrestre. A quoi aurait-il servi de le dénoncer ? M'aurait-on cru? Dans un pays où c’est toujours la femme qui incite l’homme à la violer, aurais-je eu assez de crédit ? Et puis Oscar, il avait de l'argent... Qu’aurait-je pu faire alors que j’étais sa stagiaire ? On m'aurait tout de suite calomnié et traiter de marie-couche-toi-là. J’ai subie en silence son harcèlement... Depuis le jour où il me menaça de me bloquer toutes les portes pour un métier jusqu’à la nuit d'hier... Je me suis résignée à lui servir mon corps en même temps que je bafouais tous les principes qui faisaient ma personnalité. Je ne voulais pas céder mais la pression et toutes les relations qu'il avait m’ont fait courber l’échine. Au moment où je m'abaissais pour satisfaire ses envies salaces, je comprenais également que je devais disparaître. Me fondre dans le décor de ses nombreuses victimes. Elles sont toutes passées à la casserole et aujourd’hui elles sont heureuses, n'a-t-il cessé de me répéter au moment où je tentais encore de résister... Puis, voyant l’échec de ses tentatives, il s’est montré moins magnanime...
Je suis tombée dans son piège. Et malheureusement, je ne suis pas prête d’en sortir. Je l’ai certes tué hier dans cette chambre d’hôtel numéro 438 mais il continuera encore de me faire du mal. Car lors de nos rapports sexuels, jamais il n'a pris la peine de se protéger... Je déteste le contact du plastique, me dit-il la première fois quand il prenait possession de moi dans son bureau alors que nous étions seuls grâce à ses manigances... J'ai accepté. D’ailleurs avais-je le choix ? C'était cette option ou bien la pauvreté dans laquelle je suis née et dont je commençais difficilement à m'arracher.
Bon enfant comme il le voulut, je me pliai à ces désirs. Et aujourd’hui c'est ce qui me tue à petit feu. Sans préambule je te l'annonce. Je suis atteinte du papillomavirus... C'est triste de l’entendre mais il l'est encore plus dans mon cas. En effet, mon corps n'a pas résisté et il s’avère que j'ai un cancer de l’utérus. Je n'ai plus que deux mois à vivre... J'avais déjà senti les symptômes et j'ai mis ça sur le compte d'un vulgaire paludisme. Paracétamol et autres comprimés moins chers ont été mes traitements. Mais la douleur grandissante et la dégradation de mon cas m'ont convaincue de voir un gynécologue. Et il m'a tout dit. C’est hier que j'ai appris la nouvelle. Tu imagines bien la kyrielle d’émotions qui m'a assaillie. C’est surtout la colère qui l'emportait.
Aussi lorsqu’on s'est vus dans ce motel, je ne me suis pas tue. J’ai ouvert la porte de mon cœur mais il n'a pas su y entrer. Au contraire, il l'a condamné et à jamais. Le harceleur ne s'excusera jamais. Sais-tu ce qu'il m'a dit ? Il s’est contenté de me promettre de me construire une maison et s’engager un bon oncologue pour rallonger mes jours... Comble du sarcasme ai-je pensé à ce moment-là ! Et c’est pourquoi je me suis vengée ! Je l’ai droguée et j'ai veillé à ce qu'il soit éveillé sans pour autant se défendre. Attaché, nu comme un ver, il a subie ma vengeance. Il a hurlé de douleur avant de mourir ; tout comme je le faisais à l'occasion de nos rencontres malsaines...
Je suis fatiguée. Je suis morte à l’intérieur. Morte comme l’est mon bourreau. En ce moment, je suppose que sa famille est en train de le pleurer. Pour tous, il était un exemple et ce n’est sûrement pas prêt de changer. Oui... Des victimes comme moi, il y en a une ribambelle. Mais seront-elles prêtes à sortir de la léthargie et à briser le silence ? Qui sait... Peut-être dans un futur proche... Je veux être optimiste.... Après tout c’est ce qui me reste. Je ne connaîtrai jamais la joie de la maternité... D’ici 62 jours, 4 h et 32 minutes, on parlera de moi au passé. Vingt ans et une belle tombe. C’est tout ce à quoi je serai réduite....
Oscar, il est temps pour moi de m'en aller. J'ai fini de me confesser. J’espère qu'elle n'aura pas été vaine. J’espère que cette nuit je pourrai dormir paisiblement. Je voudrais bien pouvoir effacer les souvenirs de ses mains sur moi.... Effacer également son visage que j’ai laissé à jamais inexpressif et froid comme un glaçon... Mais jusque-là, je n'y suis pas encore arrivée. Je m'en vais Oscar. Je vais rentrer chez moi attendre lentement la mort. Ma maladie est incurable et je vais bientôt trépasser. A toi de me rendre la vie facile ou de la compliquer. En effet, tu es libre d'aller voir la police. Au fond je n'ai plus cure de ma liberté si mon innocence m'a été injustement volée.
Adieu ami. Merci de m'avoir écoutée. Merci de m’avoir permis de parler. Car combien sont violées, harcelées et muselées ? Combien de femmes souffrent-elles en silence dans ces bureaux, dans ces boutiques ou encore dans ces rues ?
- Une multitude... Répondit finalement Oscar avec une mine triste. Carine... Je suis deso...
- Non.. Ce soir je ne suis pas venue écouter des excuses. J'en avais besoin à une époque. Mais ce n'est plus le cas maintenant. Je n'ai plus rien à perdre. Le papillomavirus m'a tout enlevé. Je ne veux pas de tes bons sentiments qui en fin de compte ne changent rien à la situation dans laquelle nous sommes toutes... Laisse-moi partir à présent... Prends bien soin de toi Oscar. Et surtout remercie le ciel de ne pas t'avoir fait femme...
De cette façon, tu ne sauras jamais ce qu'elles vivent. L’enfer dans le silence.

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