Sifflez... La Sainte Vierge ne pleure plus !

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Cinq ans pigiste pour un quotidien régional, je pense avoir su écrire dans ma tête bien avant de savoir utiliser une plume (je dis bien une plume !) J'aime les mots tout autant que les fleurs et  [+]

Dans un kimono de soierie rouge et blanc, Carla se penchait au balcon, défiant par son charme et sa jeunesse un environnement impassible, par besoin de calme et d’ascétisme.
L’étroite et triste façade de cet immeuble de quatre étages avait une particularité : ces oriels sans vitres aux balustrades en volutes d’acier : des chefs d’œuvre artisanaux !
A ce niveau, pas de linge suspendu mais deux vases d’Anduses trapus et patinés d’ombres dans lesquels trônaient deux joyeux oliviers. Ce qui donnait à ce troisième un charme ibérique remarqué. Souvent par la fenêtre entrouverte la musique de Bellini et sa douce mélancolie inondait la ruelle quasi déserte. Les chats du quartier appréciaient particulièrement la quiétude et l’opéra et se regroupaient nonchalamment le long du mur ensoleillé de l’autre côté, là où l’atelier désaffecté aux graffitis dégoulinants, se désagrégeait et se végétalisait au bon vouloir des chardons. L’orge des rats, les laiterons y côtoyaient les rince-bouteille et les vergettes. Il fallait vénérer les œuvres sauvages de la nature ; et les quelques riverains semblaient avoir fait de cette ruine en devenir un tableau familier et attachant.
Au fil des saisons, le quartier respectait ces habitudes. Ses habitants n’avaient d’autre choix que de longer le trottoir pour accéder à une place plus vivante et bavarde, où « les autres » semblaient les légitimes clients de la supérette et du café-tabac-presse. Quant au marché hebdomadaire, « les indigènes » de la ruelle Lelièvre, le fréquentait dès l’installation des premiers étals, comme si ils se protégeaient d’une ségrégation imposée par eux-mêmes.
Ces gens étaient semblables au reste de la population ; leur mutisme n’avait rien d’intriguant, leur physionomie, toute pareille aux autres. Leur seule différence c’est le fait qu’ils demeuraient depuis leur naissance près de l’ancienne fabrique de dentelles en déshérence. Que s’était-il donc tramé derrière ce mur rongé par les ans, aux portes et fenêtres obstruées, au portail vert de gris barricadé de planches et de tôles ?
Les anciennes racontaient que peut-être les bruits assourdissants des chariots et des bobines cessèrent quand un tulliste poignarda une ourdisseuse... Un crime passionnel sur délicatesse d’entrelacs de fils ?
Le mystère qui régnait sur cette solitude, installé au cœur des maisons, sœurs de silence, portait plus de tristesse, que de traumatisme d’après catastrophe . La vie dans ces logis était tissée de finesse, de gestes précis, sur une trame de jours de patience. Le quotidien des femmes seules, veuves, fiancées éconduites, célibataires convaincues justifiait que cette rue était entièrement féminine. De Lucette, la doyenne, aux rides si profondes qu’on ne savait si son visage souriait ou faisait une moue de douleur, à Carla, la petite nouvelle, rebelle trop gracieuse ; elles étaient douze femmes esseulées dans leur vie, esseulées dans leur lit. Elles semblaient installées dans ce sectarisme d’émancipation, par choix, par défit ou par obligation, se saluant quelquefois comme des mécaniques, en grève de sentiments : la petite lessive du jeudi, le balayage du trottoir le vendredi, le géranium aux carreaux, et les langueurs de chacune, différentes mais toujours à la même symbolique...
La vie changea un frais matin d’avril. La route fut complètement bloquée : pelleteuses, tractopelles, bennes à gravats, bétonneuses aux vibrations de cataclysme envahirent l’espace. Un cortège monstrueux d’engins de démolition entreprenaient la remise en beauté des bâtiments d’usine. Les grandes manœuvres furent expéditives. Début juin, un gigantesque échafaudage fut installé, une joyeuse armada de peintres et de maçons s’affairèrent au ravalement de la façade.
C’est ainsi que peu avant huit heures les rideaux se soulevaient légèrement, que les chansonnettes et les sifflotis résonnaient aux environs, rythmés par les lissages de truelles et les badigeons de brosses. La chapelle Sainte Anne, épargnée par les rubalises, fut la première à bénéficier d’une nouvelle jeunesse. Son existence était auparavant engloutie dans les broussailles. Des bougies votives commencèrent à faire leur apparition, et l’oratoire, sortit de sa décrépitude. Il devint vite un lieu de rencontres à la fin de journée. Contre toute attente, les femmes farouches se prirent au jeu des papotages, aux échanges sympathiques, ne pouvant esquiver les chassés-croisés des autres chasseuses de hasard.
Le matin venu, les ouvriers reprenaient avec ardeur les embellissements de l’’édifice. Les peintres siffleurs, merles blancs dans leur cage de tubes métalliques, faisaient glisser leurs couteaux et leurs plattoirs avec application. Leurs refrains résonnaient sous le ciel de juin, recouvrant de soleil l’impasse au curieux gynécée. Les métamorphoses étaient stupéfiantes.
Carla avait installé un tabouret derrière le parapet de son balcon. La tête appuyée sur ses avant-bras, elle ne se lassait pas de ce spectacle lyrique et théâtral à la fois. La brunette étrangère, depuis son aménagement, avait pour seul panorama une austère bâtissse et ressentait l’inquiétude de sa dégradation latente. Elle était fascinée par cette soudaine transformation, et surtout éblouie par le rossignol italien qui la saluait avec attention de son casque blanc, au sommet de son élévateur. Elle buvait son chocolat chaud à petites gorgées et pensait que des réveils comme ceux qu’elle vivait ces dernières semaines, devaient durer toute une vie ! Quel joli printemps...
Cette matinée de vendredi fut une désolation pour les riveraines. Elles, qui étaient ravies du brouhaha occasionné par les travaux : le chantier de rénovation avait été démonté aussi vite qu’un jeu de construction ! Les femmes faisaient du porte à porte, leur tristesse faisant fi de leur pudeur. Elles éprouvaient une émotion qu’elles devaient absolument partager : le même vide unanime ! Elles se sentaient comme des fillettes à l’interruption d’une fête foraine.
La manufacture avait chassé ses fantômes, les chats avaient perdu leur abri et Carla essuyait ses grands yeux noirs dans la manche de son haori en soie verte. Admirer le somptueux des immenses locaux était désormais la seule consolation de ce sérail désenchanté.
Le lendemain samedi, jour d’inauguration, tous les volets restèrent clos. Une chape d’abandon, de désillusion, pesait sur l’impasse Lelièvre. Le deuil serait long...

A l’automne pointant le bout du nez, il fallut réagir, car la vie envahissait tout l’espace : le musée « Passé de la résille » attirait un flot incessant de touristes et de groupes d’enfants en visite pédagogique. A gauche la vitrine du « Boudoir des promises » mettait en scène des robes princières et de luxueux accessoires pour futures mariées.
Les photophores de Lucette et les fleurs fraîches du matin sur l’autel contribuaient aussi à l’attraction du petit lieu de dévotion.
Carla et deux ou trois voisines travaillaient au salon de thé annexe. « Les frivolités des dames ». Bichons au citron, frangipaniers, mendiants, merveilleux et autres confiseries faisaient la farandole sur des présentoirs à cloche et serviteurs en cristal. On y accueillait des couples gourmands, des rendez-vous de tourtereaux, des adultères présumés, des jeunes-filles bavardes...
Les amazones de tous les âges sorties de leur torpeur s’affairaient entre leur seuil de porte et les boutiques d’en face. Elles revendiquaient en quelque sorte leur contribution à la majesté et à la prospérité des lieux. Il était bon d’entendre leurs rires étouffés de cachotières, cette émotion d’acariâtres victimes, rendues aux plaisirs de l’existence !
Dans ce décor de bonbonnière, se cachait un intrus, un client régulier et ponctuel. Il faisait jaser tant son élégance et ses manières courtoises étaient séduisantes. C’était Donato, qui , en sifflotant « Casta Diva » passait ses commandes à la jolie brune au tablier en dentelle blanche. Il sifflait comme on siffle l’amour...
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