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Si le fou persévère dans sa folie

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Santiago Cuervo

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À Myriam

Ça lui a pris alors qu’il était en train de faire la vaisselle. L’eau chaude inondait le bol du Thermomix et anesthésiait ses doigts endoloris par le froid. Progressivement, avec la sensation de glisser dans un immense toboggan, comme ceux des parcs aquatiques de son enfance, il ne sut plus s’il rêvait ou s’il était réveillé ; s’il rêvait qu’il faisait la vaisselle dans ce qui pouvait être une représentation de la cuisine de leur maison, un lieu rêvé où se seraient superposées toutes les cuisines qui avaient compté pour lui ; ou s’il était réellement en train de laver consciencieusement le précieux bol du non moins précieux Thermomix que son épouse avait payé en dix fois sans frais. Dimitri avait cette sensation grisante et tellement dérangeante de perdre pied, de s’enfoncer dans l’irrésolution, et une voix au fond de lui le prévenait que, s’il plongeait trop profond dans ce trouble, il risquait de se perdre pour de bon. Laetitia lui rappela de ne pas nettoyer le Thermomix avec la face grattante de l’éponge et Dimitri, s’accrochant à ce bout de réalité comme à une corde lancée dans un puits, réussit à regagner la cuisine, la vraie, meublée chez Ikea, et ce dimanche soir mélancolique, veille de travail et fin d’un week-end plutôt actif.
La chose recommença plusieurs fois. Un jour, il était couché sur la méridienne du canapé, son coin de canapé attitré, il somnolait devant une émission de coaching quelconque quand il nota la présence d’un inconnu à ses côtés. Il s’agissait du présentateur de l’émission, pas exactement lui, mais une version sommaire de Stéphane Plazza, sur son canapé, en train de faire du gringue à sa femme, qui était allongée à l’autre bout du sofa familial. Dimitri se doutait que cet homme n’était pas vraiment là, du moins le soupçonnait-il ; par contre, il ignorait s’il s’était endormi et fantasmait la dernière image télévisée qu’il avait vue avant de sombrer ou si ce putain de présentateur venait de s’immiscer dans sa vie de couple. Surtout, il se dit qu’il aurait dû le savoir, il aurait dû savoir s’il convenait de se donner une pichenette à la base du crâne pour remettre ses idées en place ou bien sauter au cou de l’étranger avant qu’il ne déshabille Laetitia sous ses yeux. Pire, Dimitri pensait qu’en croyant étrangler l’avatar de Stéphane Plazza, il aurait pu se retrouver à califourchon sur la poitrine de son propre fils, qui n’avait pas école à cette heure-là – sa montre indiquait une heure moins le quart. Malheureusement, une chose semblable arriva quelques jours plus tard.
Dimitri assomma un pompier volontaire qui venait lui proposer un calendrier vaguement racoleur, où des types posaient torse nu ou chevauchaient leurs lances à incendie – il avait feuilleté l’objet en essayant de retenir un fou-rire, il s’était même dit que ces connards étaient le genre de Laetitia. Ce jour-là, Dimitri ouvrit la porte, écouta attentivement le petit speech du pompier, ou plutôt l’absence d’argumentation du pompier, qui trouvait sans doute normal qu’on donne leurs étrennes à ces hommes et femmes dévoués. Le pompier auquel avait affaire Dimitri était un homme d’une trentaine d’années, barbu, beau comme un dieu, dont l’uniforme bleu et moulant aurait donné des envies de feu de forêt à n’importe quelle ménagère. Dimitri ne reconnut pas son environnement, il ne reconnut pas la rue sur laquelle donnait son pavillon, il ne reconnut pas la pelouse impeccable des voisins, le chien qui aboyait en face ; il se trouvait de toute évidence dans un univers parallèle créé par son imagination. Le pompier le regardait fixement, sans sourire, il avait commencé à ouvrir sa pochette pour recevoir le don de Dimitri. Dimitri se saisit d’une brique dont on se servait apparemment pour coincer la porte d’entrée et fracassa le crâne de l’homme. Il avait toujours rêvé de se payer un play-boy.
Aux urgences de l’hôpital Edouard Herriot, il reçut la visite d’une charmante infirmière, sosie de Laetitia, qui lui parla comme s’ils se trouvaient à une terrasse de café, ou autour d’une table lors d’une réception de mariage où l’on place arbitrairement les invités – « vous venez pour le marié ou la mariée ? [...] Ce confit de canard est délicieux, étonnant pour un traiteur si bon marché. [...] Vous aussi vous connaissez Benoit ? [...] ».
— Vous aussi vous êtes intolérant au lactose ? 
— Ça me donne des maux d’estomac effroyables. 
— Et vous avez toujours cette impression d’être dans un rêve ? 
— Pas dans un rêve. Coincé dans un sas entre le rêve et chez moi. 
— Ça se passe toujours chez vous ? 
— Pour le moment oui. 
— Vous faites quoi comme travail ?  
— Je suis travailleur indépendant. 
— Ça consiste en quoi ? J’espère que je ne vous embête pas avec mes questions. 
— Pas de problème. Je crée des sites collaboratifs et je conseille ensuite sur leur usage ou leur potentiel productif. 
— Hum. 
— Un psychiatre va venir me voir ? 
— Il devrait être là d’une minute à l’autre. 
— J’ai vu un psychiatre après mon opération. Il m’a dit que mon état nécessitait plutôt un psychologue. Il n’avait aucun traitement à me proposer. Là, je crois que je suis bon pour la camisole de force. 
— Votre opération ? 
La camisole de force n’est plus utilisée dans les hôpitaux psychiatriques depuis longtemps, les entraves tout au plus. Dimitri n’aimait pas ce box des urgences dégoûtant, jaune pisseux, pourtant désinfecté dans les moindres recoins ; des consoles en plastique couperosé tiraient leurs tiroirs obscènes, des sondes dans leurs emballages, étiquetés « déchoc ». Trois heures que Dimitri détaillait l’endroit, se demandait à quoi servait ce presse-seringue antédiluvien, tentait d’atteindre le bassinet posé sur un chariot, juste pour voir s’il était encore libre de faire ses besoins sans demander la permission à quelqu’un. Enfin, Laetitia arriva, paniquée, ravissante ; son tour de coup blanc écru et sa doudoune rose bonbon lui donnaient des airs de patineuse artistique livrée aux notes brutales de juges professionnels. Dimitri demanda immédiatement :
— Comment va le pompier ? 
— Ça va. Quelques points de suture. 
— Pas de traumatisme ? 
— Pas de traumatisme. 
— Évite de mettre le feu à la maison ces prochains mois. 
— Très drôle. 
Quand le psychiatre pointa le bout de son nez, après une heure et demie d’attente supplémentaire, il surprit Dimitri et Laetitia en train de s’amuser avec le tensiomètre, comme des sales gosses désœuvrés ; Laetitia gloussait tout en pianotant sur l’écran accroché à une potence tandis que Dimitri faisait parler l’appareil, à la façon d’un ventriloque, chaque fois que le brassard se gonflait – l’infirmière l’avait réglé par erreur pour qu’il prenne la tension de Dimitri toutes les trois minutes.
— Eh bien, vous avez l’air d’aller bien. 
Dimitri ne répondit rien à cette remarque dénuée de tout professionnalisme et réprima une pensée raciste que lui suggéra l’accent étranger du psychiatre – roumain sans doute. Dimitri n’est pas raciste mais les blagues racistes l’amusent, c’est stupide et insidieux, il le sait très bien. Quelques minutes plus tard, Laetitia expliqua à l’équipe soignante – formée du psychiatre, de la charmante infirmière de la psy de liaison, d’une aide-soignante qui se battait avec le tensiomètre pour le faire taire et d’une stagiaire de troisième année :
— Dimitri a fait un grave accident vasculaire il y a six mois et il a dû être opéré en urgence. Depuis, ce n’est pas vraiment la joie. Il dit qu’il vit en sursis et que plus rien ne sera comme avant. J’ai d’abord cru qu’il faisait une dépression. Il a vu un psy mais le psy lui a conseillé de voir une psychologue, pour parler. Il n’y est jamais allé. Vous pensez bien, à quoi bon pleurer sur l’épaule d’une inconnue ? 
Elle dit cette dernière phrase en regardant Dimitri, comme on tance un gamin par une ironie bon marché. Dimitri, retombé en enfance comme tout malade gravement atteint, se taisait et tentait de dessiner sur son visage un sourire sardonique.
— Notre médecin traitant a évoqué le stress post-traumatique, mais depuis quelques semaines, Dimitri se comporte bizarrement. Il est comme absent ou alors complètement apathique. Parfois il me répond alors que je ne lui ai même pas posé de question. Et maintenant, il y a ce pompier. Je commence à avoir peur pour notre fils. 
Dimitri voulut insulter Laetitia, la traiter d’imbécile fielleuse, parce que leur fils n’avait rien à craindre de lui, mais il s’abstint, il aimait Laetitia et ne l’outragerait jamais. Le docteur Constantin Brutar manifesta son trouble par un haussement de sourcil. Il ne comprenait pas bien comment un syndrome de stress post-traumatique pouvait entraîner une dissociation si prononcée. Il dit à voix haute, pour lui-même, occultant la présence du principal intéressé :
— On ne devient pas schizophrène à quarante ans.
Au fil de l’entretien, le docteur Brutar constata que Dimitri s’arrêtait brutalement en plein milieu d’une réponse, puis sombrait dans une tristesse insondable, comme s’il n’avait pas eu la force d’achever sa pensée. Quarante-et-un an, aucun antécédent psychiatrique, un SPT modéré, de récents accès supposément psychotiques : dès lors, Dimitri devint un cas passionnant, une espèce de version bêta de la folie. Il fut interné dans un service spécialisé, Les Arbousiers, de la clinique Chatelroussin. Le traitement qu’on lui administra, des neuroleptiques principalement, se révéla assez vite efficace, et il fut envisagé de laisser Dimitri regagner son domicile. Mais le docteur Brutar s’y opposa.
— Comprenez, Madame, le cas de votre mari est inédit. C’est comme si quelqu’un pouvait revenir de la mort pour nous dire à quoi elle ressemble, ou de l’enfer, la comparaison serait plus exacte. Votre mari semble démarrer une crise psychotique, il parle lui-même de cette impression de ne plus être capable de distinguer la réalité de son fantasme, mais cet égarement ne dure pas. Nos entretiens m’ont montré que Dimitri souffrait de troubles schizophréniformes très courts, particulièrement courts, de l’ordre de quelques minutes, alors qu’habituellement, ces troubles durent minimum quelques jours et s’estompent grâce à un traitement médicamenteux approprié. Dimitri revient de l’enfer et il est capable de nous décrire précisément tout ce qu’il a vécu dans cet état ! Imaginez-vous les champs que cela ouvre ? 
— Que proposez-vous ? 
— Je veux arrêter son traitement et l’observer durant une semaine. 
— Dimitri n’est pas un cobaye. 
Ils étaient quatre dans la même chambre, une grande pièce aux murs blancs, avec une immense fenêtre grillagée. La hauteur sous plafond était impressionnante, on se serait cru dans un château. De toute évidence, l’hôpital était un très vieux bâtiment, qu’on avait dû rénover des dizaines de fois, mais qui gardait la trace de son grand âge, de son passé d’asile d’aliénés. Dimitri se souvint de Vol au-dessus d’un nid de coucou de Milos Forman, et il sourit comme s’il profitait de la griserie d’un tour de montagnes russes. Ses camarades de chambre passaient leurs journées à dormir et, quand ils ne dormaient pas, ils attendaient le sommeil, un peu comme on attend anxieusement le bus qui doit conduire en lieu sûr.
— Vous permettez que j’enregistre nos entretiens ? 
— Faites. 
À chaque fois que Dimitri regagnait sa chambre, il fixait son attention sur les battements de son cœur, assis dans le lit médicalisé, la pire de toutes les machines, moitié mollesse, moitié inconfort, une chimère dans laquelle aucune personne saine n’accepterait de dormir, ou de vivre, les malades vivent dans ce genre de lit. Il attendait la visite de Laetitia, il la sommait de venir ; rien ne devait l’empêcher de lui apporter un peu de l’insouciance de l’extérieur, ni les enfants, ni le boulot, ni cette angine tenace qui lui embrasait la gorge ; Laetitia était à son service, toute absence ou tout désintérêt aurait été interprété comme le début d’un désamour.
— Laetitia me traite d’égoïste. Il parait que depuis que je suis rentré à la maison, je veux dire après mon opération, il parait que je ne pense plus qu’à moi, que je rapporte tout à moi, à mon sentiment personnel, à ma situation. Il parait que je devrais aller mieux, que si je persiste à survivre au lieu de vivre, c’est que la vie m’a vaincu et que je n’ai finalement aucune force morale. C’est sans doute vrai. Mais ce que Laetitia feint d’ignorer, c’est que nous sommes tous égoïstes, c’est là le principal trait de l’humain. Je ne peux pas imaginer que quelqu’un vive uniquement pour les autres. Si nous nous lançons dans la philanthropie ou dans un métier comme le vôtre, c’est toujours pour des raisons qui se révéleront forcément égoïstes. Laetitia est tout aussi égoïste que moi, avec son souci extrême de la propreté, avec ses listes, cette façon de s’occuper de la maison, des enfants. Elle n’a pas de vie intérieure, c’est tout. Il faut que la maison soit parfaite, pour que les autres en restent pantois, ou, en tout cas, pour qu’ils n’aient rien à redire. À redire de quoi ? À qui ? Vous savez ce qu’est la charge mentale ? Demandez à Laetitia. Je suis égoïste forcément, car je me retrouve coincé avec moi-même, dans les mille cinq cents centimètres cubes de mon crâne. J’ai l’impression d’être enterré vivant. Et si quelque chose, quelqu’un m’avait piégé, enfermé dans une sphère tapissée de pointes acérées, me contraignant à l’immobilité ? Qu’y a-t-il au-delà de cette sphère, de l’univers même ? Vous ne vous êtes jamais posé cette question ? Personnellement, je vois un désert blanc comme une page vierge, une lumière qui absorbe tout, on se joue de moi, Dieu me châtie parce que je refuse de dévoiler son secret au monde. Si Dieu existe, il a dû cesser de croire en nous, c’est peut-être cela qui explique que nous soyons tant à nous sentir perdus. Quand je vous parle, que je vous vois enregistrer notre conversation, si vous voulez savoir mon sentiment exact, c’est comme si ma tête se fracturait et que je voyais quelqu’un voler mes pensées, comme des pilleurs qui vous cambriolent alors que vous êtes attaché, incapable de les stopper. Je crois que je me sens impuissant et que je n’arrive pas à faire le deuil du pouvoir qui était le mien avant. Laetitia dépendait de moi. Je n’avais pas besoin d’être si égoïste, j’avais un pouvoir sur les autres, au boulot, à l’église, chez moi. Maintenant c’est moi qui dépends d’elle. Cette idée m’est insupportable.
— Vous croyez donc que je pourrais vous apprendre des choses sur les troubles psychotiques. Vous avez peut-être raison. Je ne sais plus quel philosophe disait : « Jamais la psychologie ne pourra dire sur la folie la vérité, puisque c'est la folie qui détient la vérité de la psychologie ». Vous utilisez encore le mot « fou » ? Tout me ramène à ce fameux égoïsme. Je crois que c’est trop tard pour moi. L’égoïsme m’a avalé, je suis son principal représentant sur terre, j’ai une parole prophétique à annoncer pour lui. Et ça commence par un constat misanthropique. Je dirais que Laetitia ne fait pas vraiment partie de ma vie, j’ai bien une vie, mais à l’intérieur de moi. Tout au plus, je suis parti en vacances avec elle, je voulais des enfants avec elle, et j’en ai eu, mais ma vraie vie, comment dire ? Je suis seul avec moi, tout seul dans ma tête. Vous pensez que tout le monde est dans mon cas ? Cette voix qui nous guide n’est pas qu’une voix intérieure, je ne peux pas la faire taire, ce serait renier ma véritable nature. L’égoïsme a des milliers de choses à dire par mon entremise.
— Ma vie est un mensonge. Je sais que je suis en train de devenir fou, désolé, le mot n’est pas très scientifique, il trahit sans doute des préjugés, ou une vision romantique de la maladie, je ne sais pas. Je laisse la folie s’emparer de moi, je ne lutte plus pour cacher ce que je suis, et ça fait un bien fou, en même temps que ça me plonge dans un abîme effrayant. Je sais que je vais être seul, seul pour de bon, pour de vrai. Dans la vie, nous ne sommes jamais seuls, la solitude est une aspiration impossible, dans la vie, celle des gens, le quotidien, le cours de la vie, nous sommes toujours entourés, ou alors la présence d’autres s’impose à nous. Moi, d’une façon ou d’une autre, j’ai déjà été seul, seul quand on m’a dit que je devais être opéré, et que l’opération ne me sauverait peut-être pas la vie. Les gens, le personnel soignant je veux dire, étaient là, mais j’étais seul, seul sur le lit qui m’a conduit au bloc opératoire. Tout le monde me parlait, me regardait avec commisération ou avec une supériorité lénifiante, ah ces médecins ! mais j’étais véritablement seul, la mort ne nous autorise pas de coéquipier. Vous voulez savoir ce que ça fait de perdre la raison ? Eh bien, c’est comme se trouver dans la chambre de ses parents, à dix ans, on a peur, on veut qu’ils nous rassurent, qu’ils nous expliquent que tout ça, c’était un cauchemar, que ça va aller, et se rendre compte que le lit est vide, que la pièce a quelque chose de changé, la fenêtre est ouverte, les rideaux dansent, ils se soulèvent comme des paupières de tissu lourd, on est seul, on ne se réveillera pas, et on attend, seul, paralysé, qu’elle vienne vous prendre. Elle. Ou il. La mort, la fin, le monstre de votre enfance, celui sur lequel vous n’avez jamais pu mettre un visage, là, c’est le grand jour, il va enfin venir vous prendre. Et vous êtes seul, les autres continuent leur vie, même ceux qui ont prétendu vous aimer, ils ne sont pas là, ils ne peuvent pas être là, personne ne pourrait être là, Dieu peut-être, si vous y croyiez, ou plutôt si vous lui laissiez une chance. C’est ça le pire, je me suis dit : ils vont poursuivre leurs existences sans moi, ils vont être heureux sans moi. Laetitia a raison, je suis égoïste, le pire des égoïstes, je ne veux pas qu’ils soient heureux sans moi, je suis prêt à sacrifier tout le monde à mon bonheur, mais c’est paradoxalement pour être heureux à leurs côtés, vous voyez ? Ce qui est particulièrement idiot, et qui rend ma situation irrémédiable, c’est que je devrais me consoler à l’idée que le monde continue à exister sans moi, que Laetitia et les enfants vivent leurs vies, poursuivent leurs rêves. Quand je sens que je glisse vers la déraison, vers l’à-pic, la falaise, j’ai encore la force de résister, pour Laetitia, les enfants, les observateurs de nos vies, je peux prolonger l’illusion que tout va bien, que tout est normal, mais je vais lâcher, je vais me laisser aller au néant, et ça passera par une crise dont vous ignorez encore la violence, je vais enfin révéler ma véritable nature, géant au milieu des nains que vous êtes, je suis appelé depuis toujours à dominer votre espèce, je le sais depuis ma plus tendre enfance, je ne suis pas différent ou incompris, je suis simplement supérieur. Laetitia a été mon ancre, je suis égoïste, elle a raison, la lucidité est un cadeau qu’elle me fait, et que je refuse violemment, ça ne sert à rien d’être lucide, ça rend pitoyable, malheureux. Laetitia ne me sauvera pas cette fois. À part elle, et les enfants parfois, le monde me fait horreur. Dans la vie, on ne peut jamais être celui ou celle qu’on est, mais on est responsable de ce que l’on veut. On passe toute sa vie à attendre ceux qu’on détestera ou bien à quitter ceux qu’on aime vraiment. Aimer, ce n’est pas regarder l’autre, c’est regarder dans deux directions opposées tout en se tenant furieusement la main. Le bonheur n’est jamais caché dans l’inconnu, il est à la portée de nos mains, et nous lui crachons dessus. J’aime Laetitia. Mais l’amour... L’amour ne dure pas longtemps, c’est dans sa nature, il est essentiellement éphémère. Mais le chagrin... Le chagrin dure longtemps. Et s’il dure longtemps, c’est justement pour apprécier l’amour perdu, continuer de le vivre, en négatif. Je me sens fatigué. Je crois que je vais en rester là pour aujourd’hui. 
— « Mes actions, insensées en apparence, étaient soumises à ce qu’on appelle illusion, selon la raison humaine. » C’est de Nerval, c’est mon mantra, j’ai lu Aurélia en classe prépa, avant de faire une école de commerce. Vous saviez que Nerval avait été soigné à la Maison du docteur Blanche ? Vous connaissez le docteur Blanche ? Notre prof de lettres nous racontait que Nerval se baladait dans les rues de Paris avec un homard au bout d’une laisse. Un cliché sur la folie, non ? Et pourtant, aucun cliché n’est abusif quand il s’agit de perdre la raison. Vous avez vu la lucidité de Nerval, mais en même temps son glissement vers la folie. Insensées en apparence. Pour qui ? Les autres, ceux qui incarnent la raison humaine, dont je sais que je ne fais plus partie. Mais j’ai conscience également d’avoir quitté l’humanité, Nerval ne dit pas simplement la raison, il écrit la raison humaine, comme s’il en existait une autre, la sienne, celle d’êtres supérieurs pour qui ces actions insensées ne sont pas illusion. Je m’égare dans l’irréalité mais je commence à comprendre que c’est une porte que j’ouvre vers une autre perception de la réalité, à laquelle mes congénères ne croient pas. Passionnant. Seul un poète fou et génial pouvait décrire la schizophrénie avec autant de panache et de finesse. Le docteur Blanche encourageait Nerval à écrire pour expliquer sa souffrance, c’est comme ça qu’Aurélia et une bonne partie de son œuvre ont été écrites. Finalement, c’est ce que vous faites avec moi en m’invitant à m’épancher devant votre portable. Mais n’est pas Nerval qui veut. Et puis, j’imagine qu’avant de se pendre dans les égouts de Paris, ce qu’écrivait Nerval ne devait plus avoir beaucoup de sens.
Dimitri rejoignit sa chambre pour la dernière fois. Il adressa un sourire plein de pitié à Martini avant de s’asseoir sur son lit. Il redressa son traversin et prit le gros livre qui encombrait sa table de nuit. Taber se leva de son fauteuil, d’où il avait une vue imprenable sur le parc de l’hôpital ; il s’installa à côté de Dimitri et se mit à lire par-dessus son épaule. Dimitri ne s’y opposa pas, il ralentit même le rythme auquel il tournait les pages pour permettre à Taber de suivre plus aisément. C’était vraisemblablement sa dernière soirée dans la chambre 217, le docteur Brutar lui avait signifié sa sortie prochaine. Dimitri rentrerait bientôt chez lui pour continuer à rêver plutôt que vivre. D’ailleurs, quelques heures après, le docteur Brutar reçut Laetitia dans son bureau :
— Madame, je vais être honnête avec vous. Je ne peux rien faire pour votre mari, les médicaments non plus.
— Mais pourquoi ça ?
— Votre mari souffre de folie littéraire.
— Quoi ?
— Autrement dit c’est un écrivain frustré. Et il n’y a rien à faire contre ça. Vous pouvez peut-être divorcer, pour le pousser dans ses retranchements. Il acceptera alors de voir une psychologue qui lui conseillera des sites internet qui seraient susceptibles de publier sa logorrhée. Un français sur trois a un manuscrit dans un tiroir, quelque part chez lui. Il survivra. De toute façon, c’est la seule façon de conclure cette histoire. Je vous souhaite bon courage.
Fin de l’enregistrement.

PRIX

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Lélie de Lancey · il y a
Une grande originalité à travers cette folie et la force des personnages. Merci pour ce bon moment de lecture.
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J.M. Raynaud · il y a
pour le thermomix et Vol au dessus.... mes voix !
moi je ne vous propose qu'un loup : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-loup-qui-se-fit-poete

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Samia.mbodong · il y a
Une écriture soignée et agréable à suivre, et heureusement parce que le propos ne l’est pas toujours. Les états d’âmes de cette personne en train de glisser vers la folie, ou vers un état que personne ne sait définir, sont bien retranscrit, entre égoïsme, violence, dépendance, lucidité, …
Finalement une folie que dont beaucoup serait atteint, un tiers de la population.
Espérons que le narrateur ne va pas se balader avec un crustacé tenu en laisse comme Nerval ;-)
C’est bien vu, Pensez-vous vraiment que tous ceux qui prennent la plume sont fou ? Peut-être. Short Edition est un asile …
Voilà plein d’interrogation pour nous, et vous méritez certainement une meilleure visibilité.
Merci et Bravo
Samia

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Teddy Soton · il y a
Tout de suite embarqué par les protagonistes de ce récit merveillesement bien mené.
Bravo Santiago +5
A mon tour puis je vous inviter à soutenir Frénésie 2.0 merci pour votre soutien :)

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Keith Simmonds · il y a
Tous mes encouragements, Santiago ! Mes voix ! Une invitation
à découvrir “Le Vortex” qui est en FINALE pour la Matinale en Cavale 2019,
et vous ne serez pas déçu ! Merci d’avance et bonne soirée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-vortex-1

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Zouzou · il y a
Pour une vie dans la folie de l'Amour +5 !
En lice Poésie avec ' Au cœur de l'hiver ' si vous aimez...

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Keita L'optimiste · il y a
Je vous encourage en vous offrant mes trois(3)voix. Veuillez en revanche voter pour mon texte sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/apparait-maintenant
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Lyriciste Nwar · il y a
Suis fan
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

·
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Doria Lescure · il y a
Je dois dire que j'ai été happée par ce récit fort bien construit, dense, et porté par des personnages qui nous embarquent dans cette histoire où la folie n'est qu'un prétexte à libérer la parole d'un écrivain. J'avais déjà beaucoup aimé "le monde selon Lucas" et c'est avec plaisir que je vous donne mes voix.
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Santiago Cuervo · il y a
Merci !
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Joëlle Brethes · il y a
De très belles réflexions sur la vie, la folie, l'amour…
J'ai souri à de nombreux passages (tels que "Le pompier auquel avait affaire Dimitri était un homme d’une trentaine d’années, barbu, beau comme un dieu, dont l’uniforme bleu et moulant aurait donné des envies de feu de forêt à n’importe quelle ménagère.) et une chute extrêmement drôle ! ;) ;) ;)
Bonne chance !

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