Si Feydeau avait des ailes?

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Depuis que mon corps s’est couvert de sa première couche de duvet, je me suis senti différent de mes congénères. On m’appelait dans ma portée “le philosophe”. Tandis que mes frères et sœurs piaillaient à tue-tête pour recevoir le premier ver rapporté au nid par notre mère, moi je restais coi et stoïque. Et, lorsque la curée était finie et qu’il ne me restait plus que les morceaux les plus coriaces à me mettre sous le bec, ils se moquaient de moi. Mais, moi, je me contentais de gonfler mes plumes et de répondre : “Au pigeon qui a faim toute chose amère paraît douce”.

Cette ascèse depuis mon plus jeune âge fait que je n’ai pas un grand appétit. Et lorsque l’on ne passe pas son temps à courir après les miettes que les humains laissent tomber par terre, ou à fouiller les poubelles en quête de subsistance, on se retrouve avec pas mal de temps libre sur les ailes.

Moi, mon passe-temps favori, c’est de regarder dans les nids des humains. Ils ont des nids étranges, qui ne sont pas fait de branches. Et ils ont ces espèces de trucs, on dirait des ouvertures, mais on ne peut pas passer au travers. Y’en a bien qui ont essayé, mais ils ont eu des problèmes. Paf qu’ils ont fait, en touchant la vitre, puis badaboum sur le sol, complètement sonnés.

Cela dit, si on ne peut pas passer physiquement, on peut toutefois observer. Et ainsi pénétrer en esprit dans l’intimité de ces créatures bizarres. J’expliquerai plus bas dans mon exposé toutes les différences entre nos deux espèces, et les théories que m’ont inspiré mes études.

À cause de ce passe-temps, je me sens parfois plus proche d’eux que de mes congénères. En effet, ces étranges créatures non-volantes ont toutes dans leur nid une fenêtre à travers laquelle ils espionnent le monde, comme moi. Et ils semblent passer leur vie devant, comme moi. Alors que vous, mes frères et sœurs, ne pensez qu’à vous remplir le ventre. Vous n’avez cure de comprendre le monde qui vous entoure.

Bon, sur ce point, les humains sont comme vous. D’ailleurs ils m’ignorent allègrement lorsque je m’amuse à les observer dans leurs nids douillets. Ils préfèrent regarder d’autre humains à travers leur fenêtre intérieure.

Commençons notre étude des humains par l’extérieur, l’aspect physiologique. Vous en avez tous vu. Vous savez donc qu’ils sont d’une laideur affreuse. Pour commencer, ils ont des pattes longues et épaisses, on dirait des cigognes qui font de la rétention d’eau. Ensuite, laissez votre regard remonter, et vous voyez leurs ailes, tellement fluettes que vous ne pouvez qu’être saisis de pitié. Chacune de ses ailes est terminé par cinq rémiges anorexiques. Pas étonnant qu’ils soient condamnés à rester au sol les pauvres ! Non, la nature ne les a pas gâtés, et je n’ai pas fini ! Surmontant ces maigres appendices, horreur des horreurs ! Ils ont en guise de bec une espèce de petite protubérance toute molle. Mais ils ne mangent pas avec. Leur véritable bec est tout plat et se situe sous cette petite protubérance ! J’en ai longtemps fait des cauchemars ! Outre le fait que je me demande comment ils peuvent picorer sans bec, et pourquoi ils ne sont pas tous déjà morts d’inanition, j’avoue que je n’ai aucune théorie pour expliquer l’utilité de la protubérance surmontant leur bec. Peut-être que cela leur sert à la reproduction ? Mais j’espère quand même pour eux, que malgré toute leur bizarrerie, Mère Nature n’est pas allé jusqu’à les doter d’une bite au milieu de la figure !

Ensuite, leurs yeux sont tous les deux situés sur l’avant de leur crâne. Non pas de chaque côté de la tête, comme chez n’importe quel oiseau civilisé. Même les moineaux sont comme ça ! Non, chez les humains, ils sont tous les deux là-devant, sur leur face ronde et glabre, les faisant ressembler à des chouettes galeuses ! Cela dit leur ressemblance avec ces sauvages qui vivent dans les bois s’arrête là. Contrairement aux chouettes, ils ne semblent pas posséder de vision nocturne. Et, tenez-vous bien ! J’ai même vu des humains équipés d’une paire d’yeux amovibles ! En été, ceux-ci sont souvent noirs, mais on voit certains humains porter des yeux amovibles transparents toute l’année !

D’ailleurs, ce qui semble le mieux caractériser les humains, par rapport à nous, ce sont les trucs amovibles. Même les autres créatures bizarres, comme ces perfides matous et bruyants toutous qui nous mènent la vie dure ne sont pas aussi étranges que les humains. Lorsque vous les croisez dans la forêt de béton, alors que vous chassez consciencieusement les quignons de pains égarés, les humains se promènent recouverts de leur plumage. Eh bien, croyez-moi ou pas, mais lorsqu’ils sont dans leur nid, j’en ai vu quitter leur plumage et en revêtir un autre ! Je vous jure ! Ils peuvent muer a volonté, c’est incroyable ! Et, lorsqu’ils vont dormir, ils ont un rituel fantastique. Ils vont dans une petite pièce aménagée dans leur nid qui dispense de la pluie à la demande ! Ces créatures sont magiques. Des fois, je me demande s’ils ne débarqueraient pas d’une autre planète. Sauf que la fois ou j’ai essayé de voler vers les étoiles, pour voir, j’ai frôlé l’asphyxie et l’hypothermie. Alors, imaginez ces êtres cloués au sol voyager dans l’espace ? Quelle bonne blague ! Bref, une fois leurs ablutions miraculeuses, sans l’aide d’aucun nuage, terminées, elles vont s’étendre à l’horizontale sous une grande aile qu’ils partagent avec leur conjoint. C’est comme cela qu’ils dorment, à la merci de n’importe quel prédateur...

Ah oui, une dernière chose. Lorsqu’ils escamotent leur plumage, les humains semblent se diviser en deux catégories. Les plus grands spécimens ont souvent des poils sous leur plumage, sur leurs jambes, leur torse et leurs ailes. Les plus petits spécimens ont deux mamelles sur le haut du torse, comme des vaches, mais pas de poils ni de cornes.

À cause des poils et des mamelles, j’ai formulé la théorie que les humains étaient un croisement d’oiseau et de rat. Je sais que cette idée est loin de faire l’unanimité, mais quand on est un intellectuel, il faut savoir parfois bousculer les idées reçues. Cela expliquerait pas mal de choses, notamment pourquoi leurs nids sont en fait si étranges. Les humains ne vivent pas dans des nids, mais dans des terriers ! Et puis, comme les rats, ils vivent en famille. Autre point commun avec les rats, ils tiennent souvent leur nourriture dans leurs ailes lorsqu’ils parcourent la forêt de béton.

En grande majorité, lorsque les humains se couchent à l’horizontale pour dormir sous leur grande aile, il y a un spécimen de poilu et un spécimen à mamelles. Au début, je pensais que la différence entre poils et mamelles signifiait une différence de sexe, mais pas toujours, j’ai vu des couples de poilus et des couples de mamelles. Cette observation a donc rapidement démonté ma théorie. Des couples de même sexe, incapables de se reproduire et de contribuer à la prolifération de l’espèce, cela défie toute logique. À moins qu’ils ne soient hermaphrodites, mais des oiseaux croisés avec des rats qui seraient aussi croisés avec des escargots, cela semble un peu tiré par les cheveux. Il doit donc y avoir une autre explication...

Voilà donc pour leur héritage de mammifère. Quant à leur héritage d’oiseau, il m’a fallu un moment pour pouvoir émettre une hypothèse. Mais je crois que j’ai enfin mis le doigt dessus. Laissez-moi vous conter cette scène que j’ai surprise l’autre jour...

J’observais par la fenêtre ces deux humains dans leur couche. Ils semblaient lutter sous leur grande aile, plutôt que de dormir. Logique, on était en plein jour. Voir des gens se battre est toujours plutôt distrayant, alors je suis resté un moment à les observer. Comme ils luttaient sous le couvert de l’aile amovible, je ne voyais pas grand-chose, mais c’était marrant quand même. Il y avait un spécimen poilu et un spécimen à mamelles. Soudain, ils ont cessé de lutter, et ils se sont relevés, à l’affût comme des chiens à l’arrêt. Puis, pris de panique, le poilu a ramassé son plumage qui trainait un peu partout sur le sol de la pièce et il s’est enfermé dans l’armoire. Le spécimen à mamelles est resté planqué sous l’aile amovible en tremblant. Soudain, un second poilu est entré dans la pièce. Il a commencé à agiter des ailes, et son bec plat s’ouvrait et se refermait sans arrêt. Le spécimen à mamelles s’est assis dans sa couche, couvrant ses mamelles avec la grande aile amovible. Elle s’est mise elle aussi à faire fonctionner son bec tout plat et à agiter l’une de ses ailes, celle qui ne retenait pas la grande aile amovible couvrant sa peau nue. Le second poilu s’est mis à faire les cent pas dans la pièce, tandis que l’humain à mamelles agitait son bec et son aile. Finalement, le second poilu a ouvert l’armoire, révélant le premier poilu. Les deux poilus ont commencé à se battre, et le poilu qui est arrivé en second a chassé le premier poilu hors de son nid-terrier. Puis le second poilu a continué à agiter ses ailes, et à faire fonctionner son bec en direction du spécimen à mamelles, qui faisait de même. Il y avait dans leur ballet quelque chose d’hypnotique. Ils tendaient leurs rémiges l’un vers l’autre d’un air menaçant. Et ça a duré un moment comme cela. J’étais fasciné. Je me demandais si j’assistais là à leur rituel d’accouplement. Finalement, ils se sont mis à se battre, et le second poilu a fini par jeter le spécimen à mamelles dehors.

Ce jour-là j’ai donc compris que les humains sont un mélange de rat, et de coucou. Ils vivent en famille et se chassent les uns les autres hors de leurs terriers. Arrêtez-moi, si vous pensez que je me trompe, mais, personnellement, je ne vois pas d’autre explication !

Toujours est-il, chers congénères, que je ne puis roucouler suffisamment fort pour vous enjoindre à cesser de vous empiffrer et prendre un moment de temps en temps pour observer la comédie humaine. Leurs actions n’ont pas de logique, et rien n’est plus cocasse que d’essayer de comprendre et interpréter leurs faits et gestes.
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