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Si c'est toi.

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Aëlys D. K.

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De ça, tu en étais sûr. Jamais plus Charles ne briserait ton cœur en deux. Tu serais fort, en te tenant sur la berge, observant de loin la tempête qui faisait rage au large. On ne t'y prendrait plus, à tomber dans les bras de cet homme, de ce fou qui passait son temps à mettre ton existence en pièces, à sans cesse recommencer, encore et encore, sans qu'il ne veuille cesser. Bon Dieu, tu n'étais pas de ces personnes qui revenaient au premier claquement de doigt. Et pourtant, c'était là le constat le plus affligeant auquel tu aies été confronté, durant ta triste vie. Les valises en main, tu étais prêt. Tu avais parqué tes vêtements, avait effacé toute preuve de son existence dans cet appartement qui puait la trahison, et c'était une cigarette au bout des lèvres que tu t'étais penché par-dessus le balcon, pour observer silencieusement le monde d'en bas. Dans ce foutoir, au milieu de moutons innocents, il y avait un Loup qui chassait. Il y avait celui qui représentait tout pour toi, qui avait fait de cette ville son lieu de prédilection. Celui qui te brisait une nouvelle fois en ne rentrant pas ce soir-là. Ce n'était censé être qu'un repas comme un autre, sans rien d'autre que quelques paroles banales à échanger, et des draps à ensuite partager dans une étreinte chaleureuse. Mais non. Parce que Charles avait d'autres choses à faire. Ah ! Tu n'avais pas besoin d'être un idiot pour comprendre ce que cela signifiait. Il était ailleurs, probablement à la recherche d'un autre que toi, à la recherche d'un homme qui saurait probablement mieux le satisfaire. Un homme qui serait enfin capable de lui donner tout ce qu'il désirait, un moment torride sans aucune autre finalité qu'une nuit à partager. Et rien d'autre. Tu le savais pourtant, John, en t'engageant dans cette voie sans issue, qu'il n'y avait pas de place au sentimentalisme. Qu'il n'y avait pas de place pour des regards appuyés, pour des baisers demandés. Il n'y avait, à vrai dire, que de la place pour deux corps dans l'extase de la frénésie d'un moment à deux.

Tu serrais alors tes doigts sur la barrière du balcon, et John, tu avais senti ton cœur se comprimer si fort dans ta poitrine, si fort que ça en faisait mal. Tu te sentais inutile, certainement pas assez bien, incapable de rassasier ton amant. Tu avais l'impression de donner, de donner encore, sans ne jamais recevoir qu'une froide indifférence en retour. Juste une étreinte glacée, quand le temps de l'accouplement était venu, quand l'appétit de Charles était devenu trop dévorant pour qu'il ne puisse l'assouvir seul. Là, face à l'immensité de la ville qui respirait sous tes doigts, tu fermas violemment les yeux pour ne pas te pencher un peu plus en avant et plonger. Ce n'était que physique. Ça n'avait jamais été que cela. Tu te sentis soudainement si stupide, et tu laissas tes doigts blanchir sous la pression qu'ils exerçaient. Tu n'en pouvais plus, de vivre un mensonge pareil, parce que chaque jour faisait un peu plus mal que le précédent, même si tu n'avais pas encore, jusque-là, compris pourquoi. Chaque jour lacérait le torse de bandes sanglantes, et ça saignait, c'était un flot continu qui jamais ne voulait cesser. Chaque jour, tu avais la sensation de mordre un peu plus la poussière, et cet homme, lui, continuait de te maintenait la tête sous l'eau. Il fallait que tu prennes tes valises, que tu partes. Que tu oublies, que tu refasses ta vie. Alors tu laissa ta cigarette faire le grand plongeon, celui qui tu n'étais pas capable de faire toi-même, et tu la regarda tournoyer dans le vide, avant de retourner à l'intérieur. Avant de saisir tes bagages, entendant tout à coup la clef tourner dans la serrure. La Bête était de retour.

C'est alors que les moindres détails te revinrent en mémoire. Chaque lieu de cet appartement, chaque objet, chaque souvenir ici était puissant, et avait contribué, en un sens, à former l'histoire que lui et toi partageaient. Mais non, vous ne partagiez rien, rien d'autre que la chaleur d'une solitude que vous vous répartissiez si tôt la nuit tombée, quand vous n'étiez pas capable de dormir en solitaire. Pourtant, ce n'était pas faute d'avoir essayé, d'avoir posé des questions en fixant ce tendre visage au cœur des ténèbres de la nuit, quand plus aucun mensonge ne pouvait être dit, quand vous n'étiez plus que deux êtres tremblants des plaisirs de la chair. Alors John, tu te disais « je tombe, je tombe, je tombe tout autour de toi ». Et la chute faisait mal. Les chaises. Combien de temps aviez-vous passés sur ces chaises, à parler de tout et de rien, riant autour d'un verre de bourbon ? Un temps ridiculement long. Le canapé. Lieu de vos étreintes, lieu de rigolades, de plaisirs non négligeables, de -... stop. Stop, c'était trop douloureux. Parce que toutes ses images que tu avais en tête, John, n'étaient que des facéties. C'étaient là des fantômes, des illusions que tu avais pris plaisir à t'inventer seul.

La table du salon. Lieu de partage, d'échange, de repas préparés avec tendresse, pendant parfois des heures, dans l'espoir de lui arracher un sourire de complaisance, ce petit rituel que vous aviez instauré où tu faisais naître l'ébauche d'une collation pour que ton ami la dévore alors joyeusement. Il avait la télévision, que vous regardiez parfois, sans rien faire d'autre que d'écouter le boîtier numérique, en vous fichant de ne pas s'unir pour ce soir, l'un contre l'autre, simplement fondu dans la chaleur de l'être aimé. Aimé ? Ha. Là était le problème. Les sentiments, cette triste ritournelle qui n'avait jamais franchi le pas de cette porte. L'attachement était à sens unique. Et cela faisait partie de tes certitudes, John, ça faisait de ce que tu portais en toi. Jamais, ô grand jamais, Charles ne t'aimerait. Voilà. La vérité était une traîtresse, claquant au visage comme une gifle douloureuse. Tu devais partir d'ici, John. Bien heureusement, tu pouvais aménager dans l'heure. Ta nouvelle demeure t'attendais, tu avais juste voulu jouer au plus stupide, à attendre le dernier moment avant de mettre un pas devant l'autre et de franchir la falaise qui te fixait. Tu devais faire le dernier pas restant. Ce serait une maison où tu serais seul, mais là-bas, la tromperie ne serait pas maître des lieux. Toi-même tu ne signifiais rien, après tout, alors ton départ ne serait qu'une autre personne qui foulerait de ses pieds le sol étincelant de cet appartement. Rien. Tu n'étais rien, juste une personne de plus. Le chemin se fit alors dans un silence total, alors que John, tu dépassais ton ami, un air grave sur le visage. Si sérieux tout à coup. Si grondant, si adulte. Tu n'avais plus rien du petit animal perdu que tu étais en arrivant dans cette ville. Alors tu ouvris la porte, te retourna, prêt à tendre une main néanmoins amicale à Charles. Tu le lui devais bien. Et c'est là que tu t'arrêtas, te figeant, croisant les iris dorés qui te dévisageaient.

Et tu réalisas.

Oh mon Dieu. C'était ça.
C'était si évident, pourquoi n'y avais-tu jamais pensé avant ce moment ? Vous vous teniez face à face, à vous regarder dans le blanc des yeux, et tout ce que tu pouvais te dire, John, c'est que rien n'avait jamais été plus clair que ce moment. Que toutes les atrocités qui avaient entravé ton chemin n'étaient rien, que ta précédente existence d’aventures n'était rien. Toute ta vie, tu avais attendu ce moment. Ce moment fatidique, où les cœurs tombaient à terre, où le doux fracas de la réalisation venait sonner le glas à tes oreilles. Et en ce moment, John, tu refusas de passer le moindre instant supplémentaire sans Charles. Quelque chose s'était passé en toi, comme si tout ce que tu avais pu un jour ressentir n'était rien. Bon sang, plus rien n'avait d'importance. Le monde pouvait bien s'effondrer sous tes pieds, tu n'en avais rien à faire. Tu avais essayé, perdu, avais été déçu, avait eu mal, étais tombé à genoux. Mais c'était bien terminé, à présent. Maintenant, il était temps de se relever, de prendre sa propre existence en main, et de la guider sur le chemin qui venait de s'ouvrir sous tes pieds. Une vie t'attendait, au-delà de ses remparts. Toi, l'homme à la tignasse rosée, tu avais l'impression de respirer pour la première fois, ainsi. Alors tu te permis de prendre une grande inspiration, si puissante qu'elle dit éclater quelque chose en toi, à l'intérieur de ton torse. Quelque chose qui se brisa, et donc les échos se répercutèrent jusqu'au-delà des nuages. Tu l'aimais. Mon Dieu ! Tu étais tombé amoureux de Charles ! C'était aussi évident que le ciel était bleu, aussi évident que l'herbe était verte. C'était aussi évident qu'une simple poignée de main. C'était clair. Depuis le premier moment, depuis la première seconde. Depuis que tes yeux avaient croisé les siens.

C'est alors que tu compris, une fois de plus. Nul besoin d'aller si loin. Nul besoin de rejoindre ces contrées si éloignées. Le Paradis était déjà là. C'est alors qu'il réalisa. Nul besoin d'aller si loin. Nul besoin de rejoindre ces contrées éloignées. Le Paradis était déjà là. Il prenait des allures tendres, des allures de démon, celui qui tente, celui qui attise, celui qui attriste. Il prenait l'allure d'un homme, qui avait mis ton monde en miettes. Qui en avait écrasé les morceaux avec le bout de sa botte, avant de s'asseoir et d'en recoller les pièces, unes par unes. John, tu avais été façonné, remodelé, réinventé. Et tu te tenais aujourd'hui devant ton créateur. Pas cet étranger qui t'avait écrit, non, mais bien un autre écrivain, un qui avait usé de ta plume pour faire de ta vie un rêve éveillé. Tu te tenais devant la seule personne capable de t'élever, autant que de te détruire. Autant de pouvoir entre les mains d'un seul homme était dangereux, et pourtant... et pourtant, jamais tu n'avais plus eu confiance en quelqu'un. Oh oui, tu lui donnerais tout, si tu pouvais. Sans aucune concession. Sans un regret. Alors tu déposas les armes, celles avec lesquelles tu avais tant combattu. Et c'est là, les genoux à terre, que tu supplieras de ne plus jamais perdre tout ce que tu n'avais pas. Pas encore une fois. Tu prierais. Tu hurlerais. Tu te débattrais autant qu'il le faudrait. Tu parlerais, ne te laissant jamais faire.

« Ne me prenez pas tout ce que j'ai. Ne me prenez pas tout ce que j'ai. Ne me le reprenez pas. Regardez tout ce que nous avons traversé. Regardez donc ! Observez, cette vie que nous avons bâtie, nous, pauvres mortels, regardez ce que nous avons fait avec les armes que vous nous avez délivrées. Regardez comme nous sommes un. Laissez-moi vivre à ses côtés, même si j'ai mal, même si parfois, c'est trop dur. Rien ne sera jamais plus douloureux que de le perdre. Si vous saviez. Comme mon cœur bat pour lui. »

Alors le priant était là, à genoux dans ton propre esprit, ne pouvant plus te défaire du Destin qui t'étais soudainement imposé. Oh bon sang, et quel Destin. Si l'on pouvait te promettre, maintenant, que jamais plus les choses ne changeraient, que tout ça resterait aussi immuable que ce simple regard que vous partagiez, alors John, tu aurais aspiré à cette vie, et tu te serais abandonné, les yeux fermés, te jetant dans le grand bain. Oh oui. Tu serais tombé, te serait probablement noyé, mais n'était-ce pas la plus belle des morts ? Tu serais mort d'amour, si tout cela devait disparaître. Ton cœur se serait disloqué, les morceaux se seraient envolés au grès du vent, le dispersant dans les champs et les forêts, et jamais plus il n'aurait été entier. Jamais plus tu n'aurais été toi-même, jamais plus tu n'aurais été capable de simplement te lever et marcher. Respirer serait devenue la tâche la plus ardue au monde. Tu n'aurais plus été rien, rien d'autre qu'une coquille vide qui aspirait à un peu de vie, rien d'autre qu'un simple homme qui n'aspirait qu'à être de nouveau réuni, de nouveau entier. Oh. C'était ça.

Entier.

Le mot avait été lâché. C'était ça. Entier. Le mot avait été lâché. Les émotions étaient là, à fleur de peau, courant le long de ta colonne vertébrale, te mettant des petits papillons dans le fond de l'estomac. Ça remontait le long de tes vertèbres, ça faisait relever chaque centimètre de ton épiderme, qui semblait se tendre vers son centre magnétique. Et qui mieux que Charles pour en représenter l'épicentre. Il avait été tout, depuis la première seconde. Depuis cette poignée de main dans la nuit froide, depuis votre premier sourire, votre premier baiser. Y avait-il seulement une chose plus belle que celle-ci ? L'amour pouvait être froid et cruel. Mais il était espoir. Il était beauté, il était violence, il passait en ces terres pour les ravager, et ne laisser derrière lui que le renouveau du printemps. C'était un crépuscule, un abîme dans lequel toi, John, tu venais de tomber, t'abandonnant les bras ouverts. Si l'on disait qu'il fallait parfois faire le premier pas, alors tu venais de courir sur le bord de la falaise, pour te laisser porter par les vents. Tant pis pour les rochers affûtés. Tant pis pour le remous des vagues. Tant pis pour l'écume destructrice. Tant pis si tu saignais en tombant au sol. Et tant pis si John, il restait plus de toi qu'un tendre souvenir. Parce que toi, maintenant, tu t'en fichais de tout cela. N'existait plus que Charles, Charles et ses grands yeux dorés qui parlaient. Ils racontaient une histoire que vous n'aviez pas encore vécue. Ou peut-être était-ce déjà le cas ? Les notions d'espace et de temps étaient floues, décousues, rien d'autre ne te rattachait à la réalité, simplement cette connexion, cet échange entre deux paires de pupilles qui, désormais, ne pouvaient plus être éloignées les unes des autres. Ce serait trop affreux, trop douloureux. Non. Non, plus jamais une seule seconde, une seule minute, un seul instant. Plus jamais loin de ses bras, loin de sa chaleur, loin de sa douce voix grave qui rassurait quand les tourments de la nuit étaient trop présents, quand ils blessaient parfois plus que les actes. Quand tout était sombre, et que la seule source de lumière n'était que deux grandes mains tendues.

Alors John, tu avais regardé au fond des yeux de Charles, plus loin que ce que ses pupilles voulaient bien laisser comme maigre indice, et ta respiration s'intensifia à mesure que tu essayais de comprendre. De comprendre cet homme qui s'était fermé aux sentiments. Alors John, tu regarda au fond des yeux de Charles, plus loin que que ses pupilles voulaient bien laisser comme maigre indice, et sa respiration s'intensifia à mesure qu'il essayait de comprendre. De comprendre cet homme qui s'était fermé aux sentiments. Par dépit ? Non, c'était trop facile, pas assez hargneux. Par peur ? Plus probable. Parce qu'au fond, malgré tout ce qu'il était, Charles n'était qu'un être fait de chair et de sang, sûrement blessé par les effluves de l'amour, mais il n'avait dû connaître que celui qui arrache le cœur. Celui qui détruit, pille. Fait saigner. Tu avais alors en face de toi ce fantôme, cet être désincarné qui pouvait bien prendre la fuite, un jour. Qui pouvait tout simplement se volatiliser en ne laissant derrière lui que le doux souvenir d'un contact, d'une seconde d’incandescence, et la nostalgie d'un sentiment que tu avais peut-être réussi à approcher de près, ne serait-ce qu'un peu.

Ne pas le brusquer, ne surtout rien faire d'irréfléchi. Ne rien montrer, se cacher, sourire simplement, et lui tendre la main. L'écrivain te rappela alors un petit animal blessé et terrorisé, et la lumière se fit dans ton esprit, John. Il était effrayé. Effrayé d'ouvrir son cœur à un amour qui pourrait de nouveau tout ravager dans sa vie. Sans doute avait-il déjà beaucoup perdu, et ne voulait-il pas perdre plus. Alors pour se protéger, il s'était enfermé dans sa carapace, avait construit des murs autour de lui, des murs aujourd'hui quasi indestructible. Il était possible d'aimer cet homme, mais il était presque impossible d'espérer que ce sentiment soit réciproque. Parce que donner son amour signifiait s'abandonner, libérer les chaînes dans lesquelles le brun s'était plongées. Et rien que l'idée devait totalement l'effrayer, au point d'en perdre la tête. Alors non, non, il ne deviendrait pas fou. Tu allais t'en assurer, toi petit médecin, au prix de ta propre vie si c'est ce qu'il faudrait. Tu le garderais au creux du cocon chaud de tes bras, lui assureraient des mots doux pour le calmer, l'aider à sourire encore un peu. Et si un jour il devait alors se servir de ton enseignement pour ouvrir son cœur à quelqu'un d'autre, alors il est sûr que tu te briserais en deux, comme un fétu de paille, mais tu lui ferais un signe de main pour l'encourager. Comme une mère qui pouvait regarder son enfant marcher pour la première fois. Si c'était là ce que tu étais destiné à être, alors d'accord John, tu accepterais ton sort, un sourire au visage. Si tu devais être celui qui aiderait Charles à retrouver confiance en l'amour, pour s'abandonner contre le cœur d'un autre, alors qu'il en soit ainsi. Tu te donnerais, ton être, ton cœur, ton âme. Et si Charles ne voulait pas que tes membres, que ton corps, et non pas cet organe vital, pulsant, qui pourtant battait pour lui, alors d'accord. Plus rien au monde ne t'effrayait, si cet homme était à tes côtés.

Oh oui. John, tout ce que tu avais tenté de cacher jusque-là te revenait en plein visage. Le vent avait tourné, et ton cœur cognait dans ta poitrine comme une symphonie qui ne voulait s'apaiser, ça tapait, ça hurlait, à t'en déchirer les oreilles. Ça oui, tu pouvais le sentir, tu pouvais presque l'effleurer du bout des phalanges. Le point de rupture, la ligne à ne pas franchir, cette trace imaginaire qu'il ne fallait jamais dépasser, sauf si l'on voulait en payer le prix de sa propre vie. Parce qu'une fois de l'autre côté, il n'y a pas de retour possible. Parce que c'était un aller sans retour, un endroit d'où personne n'en revenait indemne. Mais cet homme, lui, était comme une île au milieu de la tempête. Il était l’œil du cyclone, l'eau fraîche qui dévalait la trachée quand la chaleur se faisait trop violente. Il était la main qui caresse le bas du dos. Il était le souffle du vent. Il était un renouveau, un souffle de liberté. Il était la découverte égoïste que tu gardais caché de tous, parce que tu avais découvert là un trésor qui n'avait pas de valeur quantifiable. Et même sous la torture, même si l'on menaçait ta vie, même si l'on t'enfermais pour le restant de tes jours, même si l'on te privait de tous tes sens et même si l'on t'attachais les membres un à un, jamais tu ne révélerais ton secret. Ce n'était qu'un sentiment personnel, un égoïsme sans bornes. Mais ce que vous partagiez, ici et maintenant, dans ce simple regard, c'était quelque chose toi, John, n'aurais pas troqué, même au plus fourbe des pirates.

La panique avait soudainement soulevé ta poitrine, si fort, si violemment, qu'elle te coupa un instant la respiration. Ça faisait mal. Parce que l'amour, ce sentiment puissant, celui qui révélait les plus forts, celui qui abattait les plus faibles, était aussi une plaie, à cet instant ci. Il était la pelle qui retournait la terre pour cacher les trésors. Il était le pays qui tremble sous les bombes. Il était le gémissement de peur lancé au creux de la nuit, quand les cauchemars se faisaient terreurs, quand l'absence était un poids qui pesait si fort sur nos épaules que l'on en devenait incapable de respirer l'espace de quelques minutes, et l'on se demandait si un jour, cette torture allait se terminer. L'amour était interdit, entre ces quatre murs. Il n'y avait que de la passion, des étreintes sauvages, des cris et des œillades brûlantes. Il n'y avait rien de plus à demander, rien de plus à espérer. Ici, en ces lieux, il fallait entrer mais déposer son cœur à l'entrée, comme l'on y dépose ses chaussures. Ne restait plus que ce morceau de cœur brisé, unique et solitaire, chaud et brillant, que tu tenais au creux de tes doigts. Tu pouvais le sentir, ce petit échantillon, battre contre tes mains glacées. Tu pouvais le sentir, résister, réchauffer comme un beau jour d'été, voulant survivre à tout prix. Il en voulait, il se battait autant qu'il le pouvait, avec la rage de vaincre, avec la rage de vivre. Et elle était là, la tragédie. Parce que John, jamais tu ne te sentirais aussi vivant que lorsque tu vivais entre ces quatre murs. Ceux de Charles. Il n'avait été qu'un auteur parmi tant d'autres, au début, un de ceux dont tu dévorais les récits. Mais c'était maintenant toi qui te retrouvais hanté.

Il n'y avait plus d'échappatoire aux sentiments. Ils s'étaient imposés à toi, toi qui maintenant voulais simplement retrouver la clef perdue de ton cœur pour y enfermer tout ce que tu ressentais. Toi qui avais arpenté les champs de bataille, toi qui avais entendu les balles siffler contre ta peau, c'est bien pourtant Charles qui t'avait abattu. Lui et ses yeux mirifiques. Lui et son sourire qui faisait pâlir les étoiles. Il n'y avait pas une once de cet homme, pas un seul morceau de peau qui ne représentait pas une certaine perfection. Parce qu'entre ses pupilles, dans l'or en fusion de ses iris, John, tu pouvais y lire un avenir dans lequel tu n'avais pas ta place. Dans ses longues mains, celles qui t'avaient tant de fois fait frissonner au creux des ténèbres de la nuit ; quand le ciel revêtait son manteau d'étoiles et que le calme se faisait dans les rues ; il n'y avait pas de place pour les tiennes. Parce que les longues jambes halées de l'auteur, malgré leur longueur et leur souplesse, ne s'enrouleraient jamais autour des tiennes pour te tenir chaud. N'y avait-il seulement eu autre chose que de brûlantes étreintes entre vous ? Cela faisait un mois maintenant, et pourtant, John, tu n'avais pas vraiment la sensation d'avoir avancé d'un seul pas. L'avais-tu seulement senti venir ? Pas du tout. Ça avait été le coup de trop, celui qui arrive derrière la nuque, qu'on ne peut pas prévoir, et qui laisse le ventre à terre, et la bouche remplie de poussière. Il ne te restait plus alors que la force de ta voix pour te relever, pour reprendre ton chemin, pour avoir la force de tourner le dos pour reprendre là où tout avait commencé. Là où s'était arrêté. Alors John, tu laissas ta propre voix s'élever dans ton esprit, sans jamais prononcer la moindre syllabe. Il ne fallait pas parler, pas crier, pas pleurer. Juste penser.

Alors, toi, l'ancien militaire, tu jetas l'éponge, aussi simplement qu'un enfant jetait sa poupée quand il avait fini de jouer avec. Tu te relevas, rendant ton dos droit comme si jamais, jamais, tu t'étais senti abattu parce que tout ce qui venait de se passer dans ta propre tête. Tu ne donnas pas d'étreinte. Ne pleuras pas, ne souris pas. Il ne restait plus que le Capitaine, l'homme qui supportait tous les maux, l'homme fort, celui qui avait affronté la mort en face, qui n'avait pas peur d'un sentiment, il ne restait que l'être humain qui n'avait pas peur de voir ses propres mains maculées de sang. Le sacrifice en valait la chandelle. Le jeu était terminé, désormais. Il n'y aurait que de nouveaux joueurs, mais la partie était achevée. C'était le Game Over, le grand final. Certes, vous vous croiserez probablement encore de nombreuses fois, mais les choses ne seraient plus jamais les mêmes. Vous aviez passé un mois, en ces lieux, cohabitant ensemble, mangeant ensemble, riant ensemble, finissant même par dormir le plus souvent tous les deux. Ensemble. Vous aviez ri, tant ris. Vous vous étiez parfois confié. Vous aviez joué à des jeux idiots, ceux que les enfants adorent en général, et vous aviez livré vos corps à une luxure sans nom. Et pourtant, John, tu te trouvais sur le paillasson de l'entrée avec tes valises à la main, à mi-chemin entre ta nouvelle vie, à mi-chemin du désespoir qui menaçait déjà de t'étreindre de son étau de calamité. Alors tu inspiras, gonflant tes poumons d'une tristesse qui, tu l'espérais, n'étais pas si visible.

« - Encore merci de ton hospitalité, Charles. »

Pourtant, la vie était faites de ça. De hauts, de bas. De poussière et de soleil. Parce que là où la noirceur était reine, il y avait quand même, quelque part, parmi les nuages d'encre, une petite lueur qui attendait. Cette lueur, cette lumière qui donnait encore assez de force pour s'extirper du trou, pour ramper un peu plus loin, laisser un sourire en souvenir, et pleurer au creux des draps froids. Tu déposas alors ton propre cœur devant cette porte, serras la main qui t'était tendue, frissonnant à la rencontre de vos deux épidermes, et tu te retournas sur le départ, faisant un premier pas vers ce qui semblait être une vie ennuyeuse et vide.

Vide de Charles.

C'était fini.
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Grenelle · il y a
J'ai bien aimé mais j'ai quand même trouvé ça un peu long. Il n'y a pas assez de ces je ne sais quoi pour conserver l'attention du lecteur
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