Shopping exorcism

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J'ai 30 ans. J'aime écrire, et j'écris, depuis l'enfance. J'exerce un autre métier, mais c'est quand j'écris que je me sens vivante, vivante, et heureuse  [+]

Image de Été 2014
Lisa regardait, découragée, les chiffres alignés sur sa feuille. Et voilà ! Encore dans le rouge ! Et en beauté, cette fois. Elle se demandait comment elle allait faire pour payer le loyer, finir de payer ses impôts en retard, rembourser sa cousine qui lui avait prêté de l’argent à la période de dèche précédente... La jeune femme brune se passa pensivement la main dans les cheveux. Elle avait des cheveux longs et bruns, parfaitement lisses. D’ailleurs elle dépensait des fortunes en lissage chez le coiffeur. Elle était aussi parfaitement manucurée et prêtait une grande attention à son apparence. Malheureusement...

Cette nuit-là, Lisa dormit mal. C’était une gestionnaire désastreuse, et elle était terriblement dépensière. Elle était donc habituée aux problèmes d’argent, mais cela la plongeait toujours dans une angoisse terrible. Au matin, elle avait pris sa décision : plus de dépenses pendant trois mois. Plus rien. Nada. Zéro.
Elle se mit en condition comme un boxeur avant un match, pour résister à la tentation : « Tu as tout ce qu’il te faut. De quoi t’habiller. De quoi manger. Tu n’as besoin de RIEN ! » Elle se répéta, s’adressant à elle-même dans le miroir : « De rien - du - tout ! Tu n’as besoin de RIEN ! »
Le matin suivant, Lisa, cuirassée dans ses bonnes résolutions, emprunta la rue piétonne de sa petite ville de province pour se rendre à son travail. Elle affectait de ne pas voir les immenses panneaux marqués « Soldes ! » un peu partout et les vêtements qui lui faisaient de l’œil. Elle ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil à la devanture de sa marque de chaussures préférées. Sur un immense panneau qui occupait toute la vitrine, une femme aux yeux glacés contemplait le client d’un air déterminé et disait : « Vous méritez Pimko ». Lisa se détournait quand, du coin de l’oeil, elle crut voir bouger quelque chose dans la vitrine. Elle se retourna. Rien. Si ! Une étincelle dans l’œil de la femme brune. Sa pupille avait bougé. Sur l’affiche ? N’importe quoi, se raisonna Lisa. Pensive, elle regarda un pull ajouré qui se trouvait près de l’entrée, dans la boutique tant convoitée. Une voix d’acier lui susurra à l’oreille : « Tu mérites Pimko. Tu en as besoin. Tu es laide comme ça. Il te faut ce pull. » Elle se retourna brutalement. Rien. Personne. Une affiche en carton. Une femme en photo.
Lisa se secoua et repartit pour son travail. « Tu ne sais plus quoi inventer pour sortir ta carte bleue, c’est pas possible ! Tu n’as besoin de RIEN. Tu ne dépenses rien, ce mois-ci ! » Se parlant à elle-même et se morigénant, elle bifurqua dans une petite rue. Elle faisait sonner ses talons hauts sur le trottoir pour se rassurer. Elle marchait vite.
Mais le soir... Elle vit distinctement cette fois les yeux des mannequins s’animer derrière les vitrines. Une flamme bleu glacé donnait une vie étrange à ces objets presque humains. Effrayée, elle serra plus fort son manteau rouge vif autour d’elle et décida de longer l’autre côté de la rue. Quelques mètres. Elle commençait à se tranquilliser quand elle eut l’impression de voir un mouvement dans la vitrine d’une boutique de bijoux. Une voix susurrante, glaçante, inhumaine, chuchotait près de son oreille : « Tu ne vaux rien. Achète ça, tu vaudras au moins ce que tu auras au doigt ! » Sur l’affiche « Soldes ! Or, bijoux fantaisie ! », la jeune femme de la photo, qui arborait une alliance flambant neuve et souriait à un bellâtre, se tourna vers elle. Ses yeux brûlaient. Un incendie envahissait les prunelles. « Tu ne vaux rien ! » Hurlait à présent la voix dans sa tête.
Affolée, elle tourna la tête et marcha en regardant le bout de ses chaussures jusque chez elle. « Qu’est-ce qui m’arrive ? Qu’est-ce que c’est que ce truc ? Peut-être que c’est vrai, que je suis laide, que je ne vaux rien. Non. N’importe quoi. Une erreur, une impression fausse. Absurde. J’ai dû rêvasser sans m’en rendre compte. Ou alors j’ai entendu une conversation derrière moi. Tout va bien. » Elle poussa un gros soupir. Sa poitrine l’oppressait. « J’irais bien boire un verre en ville avec Céline, pour me changer les idées. Non ! On a dit pas de dépense. » Elle jouait pensivement avec une mèche de ses cheveux. « Je n’ai plus rien. Je ne vaux rien... Oui, peut-être que je ne vaux rien, puisque je n’ai plus rien sur mon compte... » Elle se redressa. « Mais qu’est-ce que je raconte ? »
Abattue, Lisa passa un long moment à rêvasser sur son canapé. Puis, comme elle était désœuvrée et ne voulait pas être tentée de sortir se distraire à l’extérieur, elle alluma son ordinateur pour passer le temps. Alors qu’elle trainassait sur Facenet, regardait les photos de ses copines et de ses collègues, les derniers potins sur son acteur préféré, elle crut entendre un murmure. Elle se retourna. La pièce était vide. Bien sûr. Elle se tourna de nouveau vers l’écran. Trois figures féminines occupaient le bandeau publicitaire sur la droite. Trois blondes. Dans leurs yeux, le même incendie. Elles murmuraient : « Achète, achète. Achète des choses. Tu ne vaux rien sans les choses. » Le murmure s’amplifiait. « Achète, achète ». L’une des figures la regarda droit dans les yeux et lui fit un clin d’œil. Puis elle lui chuchota, sarcastique : « Tu ne vaux rien. Rien. Rien ! »
Lisa se recula violemment. Son dos heurta la chaise. Avait-elle crié ? Elle ne savait plus. Elle éteignit son ordinateur, les doigts tremblants.
La nuit suivante, elle rêva qu’elle errait dans un immense magasin, bondé, pendant les soldes évidemment. Elle cherchait la sortie pendant des heures mais ne la trouvait pas. Personne ne faisait attention à elle. Quand elle ouvrait la bouche, aucun son n’en sortait. Il faisait de plus en plus chaud dans le magasin. Soudain, un incendie se déclara au rayon des chaussures. Les flammes montaient, toutes droites. Elle entendit rire derrière elle. Elle se réveilla en sursaut.
Le lendemain, au bureau, il n’était question que des achats faits pendant les soldes. Satanées soldes ! Toutes ses collègues commentaient avec passion les remises faites chez Renga, chez Tam, chez Rika. Justine, en particulier, s’en donnait à cœur joie : « J’ai vu des chaussures gé-niales chez Renga ! Rouges, avec un nœud sur l’arrière. J’y retourne demain, elles sont à – 50%, il faut que je me dépêche ! » Son visage pâle de poupée blonde s’animait de tâches rose clair sous l’effet de l’enthousiasme. Ludivine, une petite jeune femme vive au visage animé, lui dit en fronçant les sourcils :
— Mais Justine, je croyais que tu étais dans la dèche ? Tu ne m’as pas dit que tu avais dû emprunter de l’argent à ton père le mois dernier ?
— Mais c’est les soldes ! Je ne peux pas résister aux soldes ! dit Justine, faussement contrite. Elle fit une moue boudeuse. Lisa crut voir une flamme rouge orangée dans les yeux habituellement bleus de sa collègue. Puis tout redevint normal. Pour un moment.

Lisa n’aurait pu dire comment tout cela avait pu se produire. Tout s’était enchaîné. Elle avait accepté d’accompagner Justine à la pause déjeuner faire du lèche-vitrine, « juste pour regarder ». Première boutique. Un pull rose et un pantalon clair pour Justine. Lisa, elle, essayait de ne pas regarder les vêtements de trop près. Elle entendit murmurer près de son oreille : « Tu crois que tu peux te distinguer ? Tu as besoin d’acheter. Comme les autres. Achète et tu seras quelqu’un. Quelqu’un. Là, tu n’es personne. » Elle se retourna. La rangée était vide. Justine était de l’autre côté du magasin. Personne. A part une affiche avec un mannequin à la moue méprisante et aux yeux qui flambaient. Qui flambaient. Affolée, elle sortit de la boutique en oubliant complètement sa collègue. Autour d’elle des mannequins de vitrine, des affiches gigantesques montrant des jeunes femmes aux formes parfaites, au sourire glacial. Tous leurs yeux s’embrasaient. « Tu ne vaux rien. Tu ne ressembles à rien. Achète. Deviens quelqu’un d’autre. Quelqu’un d’autre ! »

— Mademoiselle ? Mademoiselle, je suis désolée, votre carte ne passe pas.
Lisa eut l’impression de se réveiller d’un rêve bizarre. Elle était dans la rue piétonne, environnée de femmes de papier aux yeux de flammes... et brusquement elle était ici, les bras chargés de paquets. Elle baissa les yeux et faillit se trouver mal : elle avait au moins cinq sacs de papier dans chaque main, il devait y en avoir pour une fortune !
— Mademoiselle ?
Elle releva la tête vers la vendeuse. Comment était-elle arrivée à cette caisse ? Elle ne se souvenait pas être entré dans le magasin, ni du visage de la jeune femme qui lui tendait quelque chose.
— Votre carte bleue ne passe pas.
Sans réfléchir, Lisa répondit :
— Activez l’option crédit.
— Vous me l’avez déjà demandé, ça ne marche pas non plus.
— Qu... quoi ?
L’option crédit activait un crédit à la consommation associée à sa carte bleue, d’un montant de dix mille euros. Elle l’avait souscrit la semaine dernière pour pouvoir rembourser sa cousine et payer ses impôts, sans avoir encore eu le temps de faire ni l’un ni l’autre... et il n’y avait plus rien ?
Elle bredouilla quelque chose d’indistinct à la vendeuse et sortit de la boutique, tous ses sacs à la main. Elle rentra chez elle en somnambule. S’assit sur le canapé. Resta là sans bouger.
Elle n’osait pas ouvrir les paquets qui gisaient en tas au milieu du salon. Dix mille euros ? Elle avait dépensé le montant de son découvert (enfin, ce qu’il en restait) et dix mille euros ? Du coin de l’œil, elle regardait les paquets comme des choses mauvaises, des objets maléfiques. Sur l’un des paquets, une femme alanguie regardait dans sa direction. Soudain, les yeux devinrent deux points rouges incandescents. Lisa se mit à hurler.

Justine jeta un coup d’œil songeur à sa collègue de bureau. Depuis quelques jours, Lisa avait changé. Justine avait l’impression que ça datait du moment où elle s’était acheté ces fameuses Louboutin bleu turquoise avec lesquelles elle avait fait baver tout le bureau. Le jour où elle l’avait planté là dans une boutique à l’heure du déjeuner pour réapparaître le lendemain comme si de rien n’était, se pavanant dans des escarpins de luxe. Mettre autant dans des chaussures, quand même ! Depuis, Lisa avait l’air.... différente. Elle avait un drôle de regard.
— Alors, tu te les achètes, ces bottes en cuir vert ? dit Lisa en contemplant ses escarpins bleus avec un ravissement visible.
— En fait, j’hésite... Ça fait quand même cinq cent euros.
Justine en mourrait d’envie, bien sûr, mais son banquier lui avait rappelé, durement, le sens des réalités deux jours plus tôt.
— Tu devrais les prendre. Tu aurais quand même une autre allure qu’avec tes baskets pourries ! lui répondit Lisa d’une voix soudain métallique.
« La peau de vache ! » se dit Justine. Elle regarda ses baskets. C’est vrai qu’elles étaient bien usées et grisouille. Mais quand même ! Est-ce que c’était une raison pour le dire ?
Elle releva la tête. Une drôle de lueur rouge brûlait au fond des prunelles de Lisa, qui souriait d’un air carnassier.
— Crois-moi ! Tu dois absolument te les acheter. Absolument...

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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Louyse Larie · il y a
Et voilà mon vote, bonne chance !
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Diway · il y a
plutôt sympa et agréable à lire, je vote! ;)
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M. Iraje · il y a
Bizarre ! Il me semblait avoir voté, et laissé un commentaire genre histoire de "Botte-people"...
Je repars à zéro et je recommence.

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Sosoya · il y a
Bravo, je te soutiens a fond ...muxus soso

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