Seule

il y a
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"Ecrire c'est tenter de savoir ce qu'on écrirait si on écrivait - on ne le sait qu'après - avant, c'est la question la plus dangereuse que l'on puisse se poser. Mais c'est la plus courante aussi." ... [+]

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Elle n’avait plus de dents, elle n’entendait plus, elle ne regardait plus la télévision. Elle n’avait rien avalé depuis un an, pas même de l’eau, car le moindre aliment ou liquide risquait de lui provoquer une fausse route et la mort par étouffement. On la nourrissait donc par sonde et on lui glissait des rondelles de citron dans la bouche, pour la rafraîchir un peu.
La petite Pamela secouait la tête en lui faisant les soins. « C’est pas une vie... ». C’était pourtant la sienne. Madame Andard était un être entre parenthèses, ni complètement vivante, et pas totalement morte. Le monde ne voulait plus d’elle depuis déjà trop longtemps, et pourtant, il ne la laissait pas s’échapper. Elle fixait les murs de sa chambre d’un regard indéchiffrable, muette, jamais désagréable. Elle ne laissait aucune empreinte sur les longues journées grises de l’établissement public de santé national de Fresnes. Une sorte d’absence, incarnée.
Contrairement aux autres, la 304 ne recevait jamais de visite, même pas à Noël. Pas une carte pour son anniversaire, rien. Elle était seule, complètement. Et pourtant, lors de la toilette, la petite Pamela voyait bien la large cicatrice qui barrait le bas ventre flétri de la vieille dame. Cette femme avait eu une césarienne, elle en était sûre. Mais Pamela n’osait pas poser la question. Si enfant il y avait eu, il avait depuis longtemps oublié sa mère. À moins qu’il ne soit mort ?
Flora Andard aussi regardait sa cicatrice. Ses yeux fatigués comme le reste lui permettaient d’évoluer dans un monde cotonneux, exactement ce dont elle avait besoin. Mais elle la voyait tout de même, et surtout, elle la touchait, cette trace de vie. La seule preuve qu’un jour, elle avait été réelle, elle aussi. On ne sentait rien bien sûr, mais cela lui faisait comme un petit point dans l’estomac, un petit bond, une drôle de petite chute. Elle avait accouché à quatorze ans. Puis à quinze. À dix-sept, aussi. À dix-neuf ans, elle avait eu son premier bébé à l’hôpital, il l’y avait emmené, c’était ça où elle mourrait. D’où la grosse cicatrice. Quatre enfants qu’elle n’avait jamais connus. Ils n’avaient jamais existé les uns pour les autres. Ça valait mieux pour tous. « Ta mère t’a eue toute seule », dans le Loiret des années 40, ça la fichait mal. Moins que « ton père, c’est ton grand-père », cela dit...
C’est pour cela que Flora Andard avait décidé de se taire. Pour toujours. Elle avait tué le vieux, enceinte du cinquième, à vingt-et-un ans, d’un coup de faux. Elle avait perdu le bébé au quatrième mois, à la maison d’arrêt de Montargis. Et puis elle s’était tue pour toujours, avait refusé de s’expliquer, de toute façon, elle était née enfermée. Parfois, elle se disait que c’était un peu bête, que ce cinquième bébé, il n’aurait pas pu lui enlever, au moins un. Mais non. Tant pis. Maintenant, elle attendait la mort, enfermée dans cette prison qui n’était pas la pire qu’elle ait connue. Seule, et bientôt libre, espérant que quelque part, ses enfants aient pu mener une vie heureuse sans avoir jamais entendu parler d’elle.
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Saleté de vie. Quel texte fort et sauvage !
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Les Histoires de RAC · il y a
Terrible... & terriblement bien écrit, compliments ♫
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Laurence Debril · il y a
Merci beaucoup pour votre lecture <3
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Eva Dayer · il y a
Je découvre seulement ce texte ... un coup de poing !
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Laurence Debril · il y a
Merci beaucoup Eva ! Il m'est cher en effet.
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M. Iraje · il y a
Noir, c'est noir ... !
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Blackmamba Delabas · il y a
Enfermée à jamais !
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Laurence Debril · il y a
Oui c'est la mort qui la libèrera.
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Mome de Meuse · il y a
Littéralement bouleversant. J'aime beaucoup la sobriété de votre plume pour laisser place à cette vie saccagée.
Je reviendrai vous lire, Laurence.

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Laurence Debril · il y a
Merci de tout coeur <3

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