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Sentiments d'un autre temps

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Rémi Renaud

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Première Partie

Une passerelle entre terre et ciel, suspendue dans le vide, perdue de près, comme de loin, dans un océan de béton. Au cœur de la méga-cité, un homme : un anonyme, un solitaire, l'archétype de ce que le vingt-cinquième siècle a fait de plus triste et banal. En cette heure bien tardive, l'individu est en quête de compagnie. Une femme qui, payée à l'heure, saura donner libre cour à tous ses fantasmes. Malheureusement pour lui, cet homme veut contenter un désir bien trop inaccessible en ces temps difficiles : être aimé.

Il pénètre dans un immeuble décrépit et désolé. En apparence, on pourrait croire le lieu abandonné, en réalité, les gens ne veulent pas se montrer. Nous sommes ici à la Tour du Plaisir, soixante-neuf étages où tout à chacun est libre de s'offrir des plaisirs tout aussi éphémères que artificielles. Notre homme s'avance dans le hall. Derrière un comptoir, un homme est près à le recevoir. Derrière lui, la liste des chambres libres et occupées. On peut y lire que deux-cent soixante quatre chambres sont prises en ce moment même. L'homme s’interroge : combien d'orgasmes simultanés sont en train de se produire en cet instant précis dans cet immeuble ? Cette pensée le fait sourire.
─ Que puis-je pour vous monsieur ? demande l'homme derrière son comptoir. Une fille, je suppose ? Cela tombe bien, nous en avons une grande variété, de tout age, de toute ethnie et de toute physionomie. Que préférez-vous ? Une blanche ? Une noire ? Une asiatique ?
─ Euh, cela n'a aucune importance.
─ Vraiment ? Très bien ! Qu'elle genre de poitrine voulez-vous ? Grosse ? Petite ? Pomme ? Poire ? Espacés ? Élancés, peut-être ?
─ Écoutez, cela ne m’intéresse pas de savoir à quoi elle ressemble. Tout ce que voudrais, c'est qu'elle soit...
─ Qu'elle soit ?
─ Quelle soit... quelle soit humaine !
Ça y est, le mot était lâché. Il se sentait toujours un peu honteux à ce moment là.

Le silence se fit, aucun des deux hommes ne dit mot. Celui derrière le comptoir avait le regard fixe, vide, incrédule. Il arrivait souvent qu'on lui fasse des demandes originales, étranges, voir complètement illégales, mais là, c'était une première. Une humaine, cela n'avait aucun sens. Lui, il n'avait que des androïdes. Tout le monde dans la ville, n'avait que des androïdes. Un instant, il se dit que ce client lui avait peut-être fait une plaisanterie. En l'observant attentivement, il comprit que ce dernier était sérieux.
─ Écoutez monsieur, nous n'avons pas de femme humaine dans cet établissement. Premièrement parce qu'il est impossible d'en trouver, et deuxièmement parce que cela est formellement interdit ! Qu'est-ce qui vous a fait croire que nous en aurions ?
─ Je n'en sais rien, vous êtes le cinquième ou sixième endroit du genre que je visite. Je me dit qu'à force de chercher, je finirais bien par trouver.
─ Je vois » dit l'homme, rassuré. Il avait eu peur que ce client soit venu sur des "on dit". Ce n'était visiblement pas le cas. Si les autorités avaient entendu une telle rumeur, ils auraient fait fermer ce commerce dans l'instant et ad vitam æternam.
─ Je peux voir à votre tête le désarroi qui s'empare de vous ! Nos femmes ne sont peut-être que des machines, mais je vous promet que vous ne verrez pas la différence. Elle sont comme des vrai, à la différence notable qu'elle ne résiste pas. Sauf bien sûr si vous le leurs demandez, j'ai certains de mes clients qui aime ça. Et vous, qu'est-ce que vous aimez ?
─ Non, ce n'est pas pour moi. Désolé de vous avoir dérangé. Au-revoir.
─ Hé attendez ! Vous m'avez l'air d'être un gars sympathique. Je vous en fait une à moitié prix, qu'est-ce que vous en dite ?
L'homme devint hésitant. Même s'il n'était pas venu pour ça, une fille à moitié prix, cela ne se refusait pas. Et puis, il se dit que cette fois, ce serait peut-être différent.

Il monta à l'étage que l'homme lui avait indiqué. La chambre était petite, trois mètres sur quatre, avec un coin salle de bain. Il n'y avait pas besoin de plus pour s'adonner à la fornication, pensa l'homme, à la fois gêné et excité, comme à chaque fois qu'il se retrouvait dans ce genre de situation. Il retira son par-dessus avant de le déposer sur le porte-manteau prévu à cet effet. Deux petits yeux noirs l'observaient depuis son entrée dans la pièce. Leur propriétaire était allongée sur le lit, ses longs cheveux ramenés en arrière, dans une tenue ne laissant que peu de place à l'imagination .
─ Alors chérie, que veux-tu que je te fasse ? La pipe ou la totale ? À moins que tu ne préfères quelque chose de plus particulier. Dis-moi ce qui te ferait plaisir !
De près, elle faisait vraiment humaine. Sa peau, ses yeux, sa voix, ont s'y méprendrai. Notre homme était habitué. De près, elles font toujours vrai, mais dés que l'on les serre dans ses bras, l'illusion se brise. Il avait beau essayé de penser à autre chose, la caresser avec délicatesse, faire abstraction de ce qu'il savait d'elle ; rien n'y faisait, il ne pouvait s’empêcher de penser à l'armature en carbone, aux composants électroniques et aux matériaux de synthèses qui faisaient d'elle ce qu'elle était : une simple machine.

Pourtant, il essayait. Il l'embrassait, la léchait et la pénétrait, bien plus par affection que par réel besoin physique. Il finit par jouir, elle par simuler l'orgasme. Elle le faisait très bien, mais il savait que ce n'était là que tromperie et supercherie. Il était triste et en colère ; non pas contre elle, mais contre lui-même. À quoi pouvait-il bien s'attendre ? C'était toujours la même chose. Pourquoi ne pouvait-il donc pas se contenter du sexe comme tout le monde ? Pourquoi avait-il tant besoin d'amour ? Il aurait aimé être comme tout les autres et être insensibilisé par cette société incapable de vendre autre chose que du factice. Il n'y arrivait tout simplement pas, il avait besoin de chaire, de vrai chaire.
─ Alors chéri, tu veux qu'on le refasse ? Tu as encore le droit de me faire tout ce que tu veux durant les dix-huit prochaines minutes.
─ Y comprit te tuer ?
─ Si tu veux, mais il y a un supplément à payer. » répondit elle le plus calmement du monde. Elle ne ressent rien, comment veux-tu que je ressente quoi que ce soit en retour, pensa t-il, perplexe.

Agacé, il se leva et se rhabilla. Elle ne dit rien, elle n'a pas été programmé pour.
─ Allez, salut, dit-il, dans le vide.
─ Salut, répondit-elle, vide.
Il descendit les escaliers. Il aurait pu prendre l’ascenseur, mais il avait préféré les escaliers. Il n'avait pas réfléchit sur le moment. Cela s'était décidé comme ça. S'il devait le refaire, en réfléchissant cette fois-ci, sans doute qu'il referait le même choix. Il est de ceux qui prennent l'escalier et non-pas l’ascenseur. Il est de ceux qui préfère la réalité à la facilité. C'est d’ailleurs ce qui fait tout son malheur.

Une fois à l'extérieur, il pleut. Cela ne l’empêchera pas de marcher. Il aime bien la pluie, c'est une des rares choses encore naturelle en ce monde. Il va rentrer chez lui, il n'a plus que cela à faire. Chez lui, le vide le renvoie à sa solitude, cent quatre-vingt cinq mètres cubes d'une propreté artificielle et d'une blancheur impersonnelle. Son seul compagnon est un chien, un chien robot. Les canidés, les vrais, se sont éteints il y a maintenant deux siècles, comme à peu près toutes les autres espèces, qu'elles soit animales ou végétales.

À force de façonner le monde pour lui, l'homme l'a rendu inadapté à tous les autres occupants de la Terre. Seules les machines savent vivre dans ce nouveau monde. Quoi de plus étonnant ? Il a été conçu pour elles. Elles qui sont nées de la paresse des hommes. Elles qui lentement ont su faire passer l'homme du statut de maître à celui d'esclave. Elles qui ont prit le contrôle du monde car il était beaucoup plus facile de leurs laisser tout gérer. Elles sont devenues la norme, et le vivant, la marge. L'humain est ainsi devenu une aberration au sein de sa propre société. Les machines peuvent tout faire. L'homme ne sert plus qu'à une chose, donner un but aux machines, un sens à leurs existences. Les existences des hommes, quant à elles, n'ont plus de sens depuis bien longtemps.

Dans ce monde où seul l'artificiel à sa place, la procréation naturelle, jugée trop aléatoire et pas assez contrôlable, a été bannie. Et quoi de plus efficace pour la rendre impossible que de supprimer les femmes ? Seuls les hommes ont donc subsisté, la totalité des nouvelles générations étant conçu en laboratoire. Les gens n'ont plus de parents, c'est la nouvelle règle. Comment ressentir des émotions quand on a jamais été amené à aimer ou à être aimé ? Ainsi, beaucoup d'hommes sont devenus complètement insensibles. Quant à ceux qui le sont malgré tout, ils n'ont qu'à souffrir en silence ; à l'image du héros de cette nouvelle, condamné à se morfondre dans sa solitude cybernétique ; enfermé dans sa prison d'acier et de carbone, pouvant avoir accès au nec plus ultra de la technologie, mais à qui ont refuse le plus primitif des désirs. Comment survivre dans une société où les arbres sont en polymère de synthèse parce que les vrais n’existent plus ? Comment être en accord avec un monde dans lequel ce sont des nano-robots qui assemblent le dioxygène parce que ce sont les seules choses sur Terre encore en mesure de le faire ? Comment supporter un monde dans lequel le rapport physique entre homme (le dernier encore possible) est interdit car jugée contre-productif ? On ne peut accepter toutes ces choses. Pourquoi les accepte t-on quand même ? Tout simplement parce que l'on a plus le choix. L'homme a construit sa propre cage. Il peut être fière de sa solidité.


Seconde Partie

Deux jours plus tard, dans les décombres de la vielle ville, notre homme est en quête d'un endroit bien précis. Ici, nous sommes dans l'avant vingt-deuxième siècle, dans la ville inférieure, celle que la montée des eaux n'a pas oubliée. Dans cette zone, il ne reste que des ruines et quelques bâtiments entretenus par ce qui se fait de plus infréquentable en matière d'individu. Vous ne verrez pas la police dans ce secteur, elle n'est pas chargée de s'occuper des zones de guerre. Cela vous montre bien le courage de cet homme qui, pour trouver ce qu'il cherche, est prêt à venir s'aventurer dans un coin pareil. Le lieu qu'il recherche est un ancien hôpital. C'est l'agent d’accueil de la dernière tour du plaisir qu'il a visité qui lui a indiqué le lieu. L'endroit est aussi vaste que lugubre. Il a été reconverti en élevage. Quant à savoir ce qui y est élevé, il n'est pas certain que vous vouliez le savoir. Notre homme, lui le sait. La perspective d'y aller ne l'enchante que faiblement. C'est son désespoir et sa morbide curiosité qui l'ont fait venir. Il fallait qu'il voit ça de ses propres yeux.

Un homme le reçoit, le fait payer d'avance et le conduit ensuite dans une petite salle. Là, il le laisse faire ce qu'il a à faire. Il a quinze minute. Notre homme en sera bien incapable. Ce qu'il voit lui a coupé toute envie, si ce n'est celle de s'enfuir. Ici, ce que l'on élève, ce sont des femmes. Elle sont créées dans des laboratoires clandestins dans le seul but de servir aux hommes ne sachant se contenter de robot. Elles sont stériles et leurs capacités cérébrales sont réduites au minimum. Il y en a de tout âges, de six à quatre-vingt dix ans. Celle que l'homme a face à lui, doit avoir une vingtaine d'années. Elle est nue et allongée sur un lit. Immobile, elle attend que cela se passe. C'est un légume, il pourrait faire ce qu'il veut qu'elle ne s'apercevrait de rien. C'est la première fois de sa vie qu'il voit une femme et celle-ci ne fait naître en lui que du dégoût. Il préférait les robots ; c'est dire la tristesse de la situation.

La femme ne se rendrait compte de rien. Peu importe ce qu'il lui ferait, il serait quoiqu'il arrive plus traumatisé qu'elle. Un terrible malaise le prend aux tripes et le fait quitter les lieux en trombes. Il est certain qu'il ne demandera pas à être remboursé ; il est hors de questions de retourner voir ce type. À la place, notre homme décide de marcher dans les décombres des temps anciens, ici dans cette sinistre zone que la nouvelle ville ne saurait voir. Il avance à l'ombre d'immeubles éventrés par le cours du temps, sur des routes à l'asphalte plus craquelée que des terres arides. Il n'est pas rassuré, ce qui montre son courage, car normalement il devrait être terrifié. Si cette zone accueille les ruines de l'ancienne ville, elle accueille également une véritable vermine robotique. Des machines, des androïdes, obsolètes, non-conformes ou détraqués qui, exclus de la ville, se sont retrouvés dans ce lieu de bannissement. Certaines de ces machines, devenu complètement folles, se réunissent en bande pour organiser des jeux de massacres dans lesquelles elles ne sont pas réputées pour leur pitié.

Passant par une ruelle sinueuse, il fini par déboucher dans une sorte de bidonville pour robot. Là, une quinzaine d’androïdes, telles des fantômes, errent dans les alentours, sans but et sans perspective d'avenir. Soudain, l'un deux, visiblement complètement détraqué, aperçoit notre homme et s'arrête instantanément. Dans un bruissement particulièrement irritant, il commence à répéter encore et toujours le même mot : « humain ». Il continue, toujours plus vite et toujours plus fort. Très vite, deux camps se forment parmi le reste des machines : ceux qui s’enfuient et ceux qui rejoignent l'androïde fou en scandant encore et toujours le même mot. Avec la répétition des « humain » se joignent différents sons, des alarmes, des sirènes. Le boucan qui en résulte devient vite insupportable. L'homme se bouche les oreilles du mieux qu'il peut. Il sent quelque chose qui le touche. Il se retourne, c'est une androïde, celle-ci a l'air terrifiée, chose suffisamment rare chez une machine pour que ce sentiment se transmette à notre homme.
─ Il faut fuir ! Ils appellent La Horde. Celle qui détruit les machines et qui tuent les hommes tel que vous !

La Horde, il n'en avait jamais entendu parler, mais il n'avait pas besoin de beaucoup d'information pour savoir que la situation était grave et qu'il était primordiale de fuir. Ce qu'il fait, au côté de sa compagne d'infortune. Ils courent tous deux aussi vite qu'ils peuvent. La Horde arrive bel et bien. Une armée de robots tenant bien plus du monstre que de la machine domestique. Ils arrivent dans un bruit de totale horreur, tel l'enfer déferlant comme une pluie de météore s'abattant sur Terre. La dizaine d’androïdes encore présents sont tout simplement massacrés, mis en pièce à une vitesse déconcertante. L'homme ne vit qu'un instant ce qui se passait derrière lui, cela suffit pour le motiver à fuir de toute ses forces. Tous deux parcoururent un immense dédale de canalisations souterraines avant de se sentir en sécurité. Quand ils arrêtèrent de courir. Il cracha ses poumons et mit un long moment avant de pouvoir reprendre son souffle. Elle le regarda alors, incrédule et lui posa la question à laquelle il s'attendait le moins au monde : « Je peux rester avec toi ? » Elle pleurait et il put lire en son regard une grande solitude et une tout aussi grande tristesse. Il ne sût y résister.

Une fois chez lui, il lui fit comprendre qu'elle pouvait rester aussi longtemps qu'elle le désirait. Elle pleura, une fois encore ; des larmes de joie cette-fois-ci. Il comprit alors ce qu'elle était, une androïde ayant défaillit et qui aura fait l'erreur de ressentir des sentiments. Qu'elle avait dû souffrir dans cet enfer, où on l'avait envoyée comme punition pour ne pas être conforme à ce qu'on attendait d'elle. Alors qu'elle ne devait être qu'une simple machine, elle avait fini par devenir plus humaine que beaucoup d'hommes. Et ils s'étaient enfin trouvés, elle et lui, deux âmes solitaires d'un monde qui n'avait jamais été le leur. Et soudain, son appartement ne lui paraissait plus aussi froid. Elle était venue apporter la chaleur qui lui avait tant manqué. Il la prit dans ses bras et, ressentant alors ce qu'il n'avait jusqu'à maintenant jamais ressenti, eu beau se dire que ce n'était qu'une armature en carbone, des composants électroniques et des matériaux de synthèses, rien n'y fit, il était amoureux.
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