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Taliahwhisper

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JOUR X SANS C-
Les employés du service psychiatrie me regardent d'un air pitoyable, comme ces petits enfants africains et indiens qui crèvent de faim ou de maladie à la télévision. Pourtant, ces pauvres gosses ont tout à m'envier, me dirait Charlie, sauf qu'en attendant ce n'est pas eux qu'on va enfermer. D'habitude, je ne plains pas autant, je ne sais pas ce qui me prend, désolé.
J'ai envie de leur crier ma haine à tous ces personnes, ma haine immense pour le monde à ces gens qui ont le loisir de vivre. Malheureusement, ça leur donnerait une raison de plus de me retenir prisonnier de ma chambre.
Mais pourquoi avait-il fallu que Dame Nature me fasse si sensible, si timide, si solitaire ? Charlie, elle, m'avait compris dès le début. Elle savait dès la première fois que j'étais un cas difficile. Pourquoi fallait-il que les meilleures personnes que la Terre ai portées meurent si tôt. Toujours trop tôt.
Une larme roule sur ma joue, mais je reste de marbre, déambulant parmi les murs d'albâtre du service. Je suis flanqué de deux infirmières, qui sont prêtes à me planter une seringue de tranquillisant au moindre geste suspect. Comment je le sais ? Je connais cet endroit .
Ma mère n'a pas douté une seule seconde de sa décision quand elle a appris le mort de Charlie une heure seulement après moi. Me connaissant en tant que fils suicidaire, elle a directement appelé le service, tandis que je me vidais paisiblement de mon sang dans la baignoire. Les secours ont enfoncé la porte aux frais de ma maternelle et m'ont sorti de l'eau juste avant que je meure. Dommage. Les sons de ce moment-là, tant que je me souvienne étaient lointains et même le hurlement si familier de ma mère ressemblait à un murmure. Les secours m'ont ensuite fait un massage cardiaque puis un bouche à bouche. J'ai quand même été satisfait que ce soit la femme qui s'y colle et pas les deux malabars qui lui servaient de collègues. En fin de compte, son odeur était infecte, trop sucrée, comme si elle était tombée dans une cuve de dragibus. Je me souviens être revenu à moi en toussotant tandis qu'un des gars me hissait sans efforts sur un brancard. Du haut de mes un mètre soixante-dix pour cinquante-cinq kilos, je n'étais pas un balaise, je vous l'accorde. Désormais, les cris hystériques de ma mère étaient audibles. Je me demande souvent comment c'est possible de crier aussi longtemps sans reprendre son souffle. Néanmoins, j'entendais aussi les sirènes de leur camion. Deux sons formant la mélodie parfaite de la fin. Les voisins, qui entendaient sûrement cette bien plaisante musique devaient se dire « Quelles conneries il a encore fait celui-là ? » ou « Heureusement qu'ils ne sont pas comme ça les gosses, hein Mary ? » et dans des cas vraiment spéciaux « Je plains la mère de Simon. ».
Ma vision était trouble mais dans ma tête défilaient néanmoins des séries de souvenirs.
Charlie, assise sur la balançoire, ses longs cheveux bruns se balançant en suivant la brise ; Charlie qui mangeait sa première barbe à papa ; Charlie pleurant la mort de son chien. Charlie. CHARLIE.
Réalité, O'Hara. Réalité. Charlie. Morte. Plus de Charlie. Plus de rire cristallin à mes blagues pourries. Plus d'odeur de cannelle. Plus personne ne m'ébourifferai mes cheveux trop longs. Jamais. Fini.
Et moi, condamné à broyer du noir dans une chambre pour le restant de mes jours. Ma fin était proche. Je me donnais trois mois. Pas un de plus.

Je suis enfin installé dans ma chambre après ces cinq heures passées dans le cabinet du « psychiatre », cette personne censée essayer de rendre tes fardeaux moins pénibles avec quelques cachets. Pas cette fois, il a fallu que le gars m'interroge. J'ai vainement tenté de lui expliquer mais son regard en disait long sur ce qu'il notait dans son fichier informatique. Bref, pour lui je suis qu'un pauvre gosse paumé qui a mal tourné.
Sans surprises, ma chambre est blanche, épurée avec le strict nécessaire. Aucun ornement n'apporte un semblant de gaieté à cette pièce monochrome et froide. Cela est censé ne pas ranimer mes tensions, disons, pas catholiques. Je remarque néanmoins que chaque objet coupant, tranchant ou susceptible de me blesser -que je me blesse volontairement- est soigneusement recouvert de mousse, comme les rebords de mon lit ou ceux de mon minuscule lavabo.
Ils ont dû bien s'amuser pendant quelques heures à tout recouvrir.
J XVII sans C-
Mes tensions reviennent. Ne me sentant pas de forme à les arrêter et juste par plaisir, je me tape la tête contre le mur le temps - interminable, heureusement- qu'un membre du service ne me stoppe en m'administrant un sédatif.
Au fait, ma chambre ne comportant aucune fenêtre -vous comprendrez-, je n'ai pas vu la lumière du Soleil ou de la Lune depuis ce qui me semble être des mois alors que je ne suis ici que depuis une semaine. Seule la lumière dans le couloir me permet de distinguer le jour de la nuit.
L'ennui est mon quotidien. Mes affairées activités de la journée balancent entre boire, manger, me vider -élégant !-, dormir, pleurer et me taper la tête contre le mur.
Puisque dormir -sous sédatifs, bien entendu- ne me fait plus rien ressentir, mon temps éveillé est habité par mes tensions grandissant de jour en jour. Je vais même me permettre de réhabiliter le dicton « Qui dort dîne » en « Qui dort sous sédatifs ne ressent plus rien, même plus la tristesse d'avoir perdu Charlie ».
Oh, mais quel con ! Merde. MERDE. Pourquoi ? POURQUOI ?
Génial, maintenant, mes yeux sont humides et mes joues striées de larmes. Et cette infirmière qui arrive dans cinq minutes... Encore une chose qu'elle va pouvoir noter dans son calepin aux pages déjà noircies puis dans mon dossier où il se devrait d'être inscrit :
CAS RÉELLEMENT SANS ESPOIRS UNE PROCÉDURE D'ABANDON DE SON SAUVETAGE INEFFICACE EST EN COURS. MERCI DE VOTRE COMPRÉHENSION.
Qu'est-ce que je donnerais pour que ce soit vrai ! Que tous ces putains de psys de merdes arrêtent d'essayer de percer mes failles à jour !
Je n'ai qu'une faille. Une plaie béante qui fait que chaque pas est plus douloureux que le précédent. Une plaie invisible, certes, mais bien présente.
Charlie. Charlie. Charlie. Charlie. Charlie. Charlie. Charlie. Charlie. Charlie. Charlie.
Son prénom me martèle la tête en boucle.
3 mois avant le jour M
Encore et toujours les mêmes images. Un sourire angélique lorsqu'elle est assise sur la balancelle. Deux yeux noisette qui pétillent devant un Stephen King. Le goût de ses lèvres sur les miennes. Des larmes qui créent des sillons sur ses joues. Une odeur envoûtante de vieux bouquins.
Ma tête émet un bruit sourd contre le mur tandis que je m'acharne. J'aperçois la poignée de la porte s'affaisser et l'infirmière rentrer. Elle est à la limite entre le vulgaire et le ridicule avec ses grosses traînées de fond de teint orange, sa bouche rose pétant et ses cils noirs collés les uns aux autres en pâtés monstrueusement laids.
-Bonjour, me dit-elle gaiement avec uns voix mielleuse out à fait insupportable.
Je ne prends pas la peine de lui rendre son salut.
-Donnez-moi les médocs.
-Tu veux que j'appelle le psychiatre?
-Sortez, murmurai-je.
-Comment? Je...
-SORTEZ! SORTEZ PUTAIN DE MERDE! LAISSEZ MOI EN PAIX.
sourire. yeux. lèvres. larmes. vieux livres. livres. livres. livres.
Elle sort précipitamment, oubliant l'habituel discours sur la nécessité de ce traitement sur l'amélioration de mon état mental. Je pense que toutes ces merdes de traitement pour le "moral" ne sont qu'une façon de nous faire espérer à une éventuelle "guérison". Mais la "guérison" ne vient que si l'on en a envie. Il faut de la volonté à "guérir". Ce que je n'ai en aucun cas puisque j'utilise la moitié de ma dose d'antidépresseur pour me constituer une réserve pour le jour M dans la doublure de mon oreiller.
J'estime le temps à ce que ma réserve s'emplisse suffisamment pour provoquer l'arrêt du cœur à environ 3 mois. Bon Timing. Prépare-toi, C.
Quelques jours avant le J M-
Plus que quelques jours avant le jour M. Je vous laisse deviner à quoi cette lettre correspond.
J M Demain-
Maman est venue aujourd'hui. Elle n'a pas pu rester. Dès qu'elle m'a vu elle a fondu en larmes.
Vu mon état, ça se comprenait: Tout mon corps, du sommet de mon crâne à la pointe de mes orteils est couvert d'ecchymoses (le mur), mes cheveux sont hirsutes, mes cernes prononcés, mes yeux injectés de sang. Mes ongles sont rongés jusqu'à la chair.
J'ai appris à faire le "regard du fou" pour faire fuir le personnel de ma chambre. Il m'en a fallu de l'entraînement.
Maman est restée 30 secondes.
A Demain, C.
J M-
Ma réserve est prête. Je n'ai pas encore bu le verre d'eau que l'infirmière m'a si gentiment apporté. Je le garde pour cette occasion si spéciale.
Ma main saisit la vingtaine de cachets dissimulés dans mon oreiller. Leur contact me réchauffe et je parviens même à esquisser ce qui paraît être l'ombre d'un sourire.
Je les prends en 3 fois.
1. Avale. 2. Avale. 3. AVALE.
Effet immédiat.
Je flanche.
Pas de médecins.
Je sombre.
Adieu monde cruel.
Enfin.
TROU NOIR.
Puis tout recommença.
Toute ma vie à partir du jour C.

Quelques jours avant J C-
J'avais déjà manqué plusieurs mois d'école. Peut-être 4 ou bien 5. Tout ça à cause de la fâcheuse tendance de mon père à faire la tournée des bars et... Tout ça parce que ma mère dissimulait ses ecchymoses avec du maquillage.
Tout ça depuis "l'incident".
Le meurtre.
Ces fillettes de mon village qui n'avaient rien demandé. Innocentes. Mauvais endroit. Mauvais moment.
Daniel O'Hara, sortait de chez lui, la démarche chancelante et une substance farineuse au creux des narines. Il était environ 18 heures. Personne en vue dans la ruelle, hormis les deux petites filles qui jouaient au loup. Elles ignoraient que le loup n'était pas l'une d'entre elles.
Je n'arrive pas à effacer de ma mémoire les images de cette pâleur marbrée, de ces corps frêles roués de coups à l'air horrifié.
J'avais tout vu. Tout observé depuis ma fenêtre. Je restais immobile.
Puis j'ai crié. hurlé.
Alors les voisins ont appelé la police. Ma mère n'a pas eu le temps de planquer le "matos" de mon paternel. Elle ne leur ouvrit pas, ils le firent à sa place. Ils savaient déjà tout. Ils attendaient juste une preuve pour l'enfermer. Ils l'avaient eue. Lui, il était en train de planer sur un trottoir, à quelques rues d'ici. Je n'ai même pas été interrogé. Ma mère non plus, car ses marques en disaient long sur son histoire.
J'ai manqué trois mois de collège, mais ils n'ont pas pu me faire redoubler, malgré mes notes catastrophiques et mon "état mental troublé".
Je me suis retrouvé en seconde. Au milieu de tout ce monde, je ne me sentais pas à ma place. Je m'enfermais dans les toilettes à chaque récréation. Il faut dire que le comportement à mon égard y avait joué. Ils connaissaient l'affaire et pour eux, j' étais son double.
Je n'avais, bien entendu, aucun ami. Personne à qui confier mes angoisses. La maison me hantait de cauchemars et ma mère avait un aspect spectral.
J'ai décidé d'en finir une première fois, en sautant du toit de mon lycée. Ça n'a pas marché car le principal m'a retenu.
Maman a compris. Elle a changé de travail et de ville pour son fils très atteint.
Je dois normalement suivre des cours par correspondance, le temps que je me "rétablisse".
Ma mère est subitement devenue modèle depuis qu'il y a eu tous ces changements dans sa vie. Elle s'occupe de moi comme de la prunelle de ses yeux. Je la vois, dans sa chambre le soir, serrer un chausson d'enfant et un verre de Whisky. Je ne lui en voulais pas.
Je me rendais toutes les semaines chez la psy, Mrs Johnson, que ma mère paye environ 200 dollars par mois. C'est sûrement la meilleure psy du monde, elle a tout compris. Elle se contentait de dire à ma mère que j'étais en train de "guérir" et elle me laissait jouer tranquillement aux playmobils tandis qu'elle envoyait des textos à ses deux amants.
Ma mère est ravie.
La journée, je dors, je fais semblant de bosser mes maths, je dessine sur ma ma main avec mon compas et j'écris des histoires.
Elles ne sont aucunement reliées les unes aux autres, elles me sortent de la tête. Ma main s'anime d'elle même lorsqu'elle entre en contact avec le stylo.
Les cauchemars ne m'hantent désormais plus que la nuit, où je me réveille, trempé de sueur.
Ma mère m'a appris que quelqu'un va venir me rendre visite bientôt.
J'écoute It's Time d'Imagine Dragons. Peut-être un signe.

Mains mobiles, Cœurs fissurés, Cicatrices visibles, Stylo abîmé, Mots indélébiles, Page arrachée.
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