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SDF

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Gaetan Goubau

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Je me souviens de mon adolescence. J'étais un enfant rebelle, en particulier envers mon père, qui représentait pour moi l'autorité.
Je devais avoir 16 ans, et au fil d'une de nos disputes, il me refusa l'accès à la maison. Je devais donc trouver un endroit où loger pour la nuit.

Vous connaissez sans doute tous et toutes cette phrase :

"- Tu respectes mes règles et celles de la maison ou tu t'en vas. "

"- OK, je me tire. "

Je suis effectivement parti. J'ai essayé de joindre sans succès des amis à moi pour me loger cette nuit là, mais personne ne répond :

On est en pleine semaine, et il fait presque nuit,environ 18h30,mais surtout, il fait très froid.

En colère contre le monde entier, je pars vers la gare de la ville la plus proche : Je ne sais pas où aller, mais j'aurais chaud dans le train, c'est le principal.

Je rentre dans le premier train qui entre en gare, sans regarder sa destination et m'assoupis : la fatigue avait raison de moi.

"-Hey ! HEY ! "

Je me réveille en sursaut. Et toise mon interlocuteur d'un air peu chaleureux.

" - Votre titre de transport je vous prie.. ça fait 20 minutes que ce train est au terminus, vous auriez pu être emmené au dépôt ! "

Le sommeil ayant quelque peu calmé ma furieuse fierté, je fus ce qu'un enfant de 16 ans, perdu dans la nuit et sans repères fait :

J'ai pleuré.

J'ai expliqué en sanglotant au contrôleur ma soirée, ma dispute, et ma colère.

Il comprend. Il compatit.

" - Allez, tu es loin de chez toi. Je te mets dans le prochain train qui te ramène chez ton Papa, et arrivé à la gare de Bruxelles-Midi, appelle-le, qu'il vienne te rechercher."
"- Merci.. ", cet homme venait de me raisonner en quelques secondes, juste parce qu'il prenait le temps de m'écouter.

Entré dans le deuxième train, il est déjà 22h15, et pas un seul message de mon père. Je suis vexé qu'il n'ai pas l'air de s’inquiéter. ( avec le recul, je comprends que c'était pour me donner une bonne leçon )

Mais ma fierté m'empêche de l’appeler ou d'envoyer un message.
Je me rendors.

" Mesdames et Monsieur, nous arrivons en Gare de Bruxelles-Midi, les correspondances de ce train sont.. "

Réveil en vitesse, je cours hors du train, les portes se referment derrière moi.. Me voilà à Bruxelles-midi.

Bon, il est temps de ranger son orgueil et d'appeler Papa, il est 00h45.

Je compose le numéro, sélectionne le bouton vert, mais aucune sonnerie ne retentit. Sa boîte vocale me répond immédiatement. Il a coupé son GSM !

J'étais seul, et la gare, de nuit, n'était pas un endroit sûr pour un gosse bien habillé et à l'air perdu.

Je regarde autours de moi, en tentant de faire fonctionner mes méninges. Le panneau de la police. Oui ! Il devaient sans doute déjà avoir eu à faire face à ce genre de problème !
Je me dirige donc vers l'antenne de police de la gare.

Il n'y a personne, je passe à l’accueil, et la dame me demande la raison de ma venue, en pleurs et perdu, je lui raconte tout : Comment je me suis énervé, comment Papa m'a demandé de respecter ses règles, comment je suis effectivement parti, ce qui s'est passé dans le train et son téléphone coupé.

"Asseyez vous, un agent va vous recevoir."

Quelques minutes passent.

" Bonsoir Monsieur G, je suis l'agent de garde, veuillez me suivre, s'il vous plait. "

Son bureau est petit, à l'image de la minuscule antenne de police de la gare : il doivent s'ennuyer beaucoup.

" Alors.. expliquez-moi tout, calmement, je ne vais pas vous juger."

Je recommence a raconter mon récit, et me rends compte de plus en plus de ma bêtise, je ne suis qu'une tête de mule... je regrette.

" Oui.. écoutez, vous êtes jeunes et devez avoir un endroit où dormir, on va lui téléphoner ! Avez vous son numéro fixe ? "

Non, je ne le connaissais pas par cœur.

" Ce n'est rien, je vais le retrouver, quel est son nom ? "

Je lui transmets.
Quelques minutes plus tard, il finit par trouver.

" Voilà, je lui téléphone.. "

De l'autre coté du bureau, j'entends retentir les tonalités, puis la voix fatiguée de mon père, mais pas assez fort pour comprendre ce qu'il dit.

" Bonsoir Monsieur G, je suis l'agent **** de la Zone Bruxelles-Midi Gare et j'ai votre fils, Gaëtan, près de moi.. "

Mon récit me semble encore plus ridicule sorti de la bouche de ce policier.. je suis un enfant gâté et idiot.

".. donc, il serait sage que vous veniez le récupérer, nous n'avons pas de locaux où l’accueillir pour cette nuit.. "

Ses yeux se froncent imperceptiblement, mais assez pour que je remarque qu'il est étonné.

" D'accord, merci bien Monsieur, je lui transmets. Une bonne nuit."

Il raccroche mécaniquement et me regarde l'air un peu hébété.

" Je suis désolé mon garçon, mais ton père ne viendra pas. Il m'a dit que tu devais apprendre à assumer tes décisions, et légalement, je n'ai pas le droit de le forcer à venir te chercher. Tu n'as pas le choix. Je crois que le plus sage serait que tu ailles dans la salle d'attente de la gare, il y a des SDF, mais ils ne sont pas méchants, va te reposer petit. "

Je le remercie, me lève et sors de la pièce, complètement abasourdi.

Papa ne viendra pas.

Je me dirige de l'autre coté de la gare, où les salles d'attente sont chauffées la nuit, et je découvre une facette de la gare que je n'avais jamais vu : La salle d'attente était un vrai dortoir, peu de clochards dormaient, mais ils étaient silencieux comme si cet endroit était un temple.
Seules quelques quintes de toux venaient couper ce silence respectueux.. mais, à mon sens, très pesant.
il restait quelques banquettes de libre et je poussait la porte, peu rassuré.
Un gamin bien habillé, au milieu de ces gens qui ne possèdent rien, je risquais de me faire voler.
Je m'avance vers la banquette la plus éloignée d'eux, instinctivement.
A mon passage, deux d'entre eux me disent un "bonsoir" peu convaincants et rocailleux.
Je m'installe sur la banquette, d'abord assis, mais après quelques minutes de lutte, la chaleur ambiante a raison de moi et je me couche, m'endormant les mains dans les poches.

" Hey, petit ? "

Un homme de type maghrébin me regarde en me tapotant l'épaule.

Je recouvre peu à peu mes esprits et me rappelle où je suis, je me lève d'un coup, vérifie mes poches : tout y est.

" Tout va bien ? "

Je lui réponds à la positive, sur la défensive. Je lui demande pourquoi il me réveille.

" Ben ça va être l'heure du déjeuner gamin, ils vont arriver ! Bon, je vais pisser et au fait, enchanté, je m'appelle Rachid. "

Il s'éloigne en boitant légèrement vers les toilettes, mais sans son paquetage : Ils se font confiance, ou bien il est bête. Je remarque en effet qu'ils se redressent tous péniblement après une nouvelle nuit inconfortable, ce qui doit être le lot de leurs vies respectives chaque soir.

Je n'ose leur parler, mais je les observe tous, cette dizaine de personnes qui se lèvent calmement, selon ( il semblerait ) un rituel bien précis : Une quinte de toux, un bref étirement, on s'allume une cigarette et on se redresse en attendant ce " Ils" .

Oui.. "ils vont arriver" .. qui ?

Rachid revient, l'air soulagé.

" Hey gamin, tu ne m'as pas dis ton nom. "
J'hésite, méfiant.

" Gaëtan, je m'appelle Gaëtan."

Il sourit, un vrai sourire, comme je n'en avais plus vu depuis longtemps.

" Hé bien, enchanté Gaëtan, qu'est ce qui t'amène avec de pauvres clochards comme nous ? "

Je suis gêné , je ne sais pas s'il est sérieux où s'il se moque de moi.
Je décide tout de même de lui expliquer.

" Ah oui, moi aussi j'avais des problèmes avec mes enfants, mais mon fils est avocat au pays, maintenant. Courage gamin, tout à l'heure, tu va dormir au chaud dans ton propre lit."

Je culpabilise. Il est sympathique et je l'ai jugé trop vite.
Je lui demande qui est ce "ils".

" Tu vas voir Gaëtan, il se passe ici des actes de bonté que les gens qui ne vivent pas dans la pauvreté ne peuvent connaître. "

Il a des tournures de phrases habiles, ce n'est pas un crétin, pour sûr.

Je me demande ce qui a bien pu lui arriver, mais j'ai le tact de ne pas lui demander.

Soudain, on entend des roulements sur le sol de la gare, c'est bruyant, ça me fait penser aux chariots que les infirmières poussent dans les hôpitaux, ceux avec les médicaments.

" Ah, voilà, tu vas voir petit."

Un énorme chariot à palettes arrive, poussé par un homme souriant. Il y a des dizaines de caisses sur la palette.
Les sans-abris sortent de la pièce, je n'ose bouger, me sentant exclu.

La chariot s'arrête et l'homme va vers les Sdf, en prenant soin de leur serrer la main, tout sourire et de leur demander de leurs nouvelles "aujourd'hui", c'est donc un rituel quotidien.

Ils se mettent en file organisée et l'homme sort des caisses de grands sacs, il en donne un à chacun.
Rachid étant un des premiers, revient vers moi d'un air enjoué.

" Petit déjeuner, Gamin ! "

Je regarde l'horloge numérique sur mon téléphone : 04:45.

Rachid ouvre son sac.

Son sac est rempli de denrées alimentaires.
Du pain, des raisins, de l'eau, du coca, du beurre, du jambon, du fromage.. un vrai butin !

Curieux, je lui demande.
" Mais.. je ne vous ai pas vu payer. "

" C'est normal Gaëtan, ce sont les invendus que cette homme récupère dans les magasins, il les conserve la nuit et vient tous les jours nous les apporter. "

Je suis choqué. L'homme est en quelques sorte le sauveur de ces pauvres hommes, leur apportant quotidiennement de quoi manger. Je remarque même deux pièces de 1 Euro.

Me voyant regarder, Rachid répond à ma question intérieure.

" C'est pour le café, il est à 1 euro dans les machines de la gare. D'ailleurs, va m'en chercher un, si tu le souhaites, et prends en un pour toi " , me dit-il en me tendant les deux pièces.
Ce que je fit.

Cet homme n'avait rien que ces deux pièces, et il avait donné la moitié de sa fortune à un inconnu.

Je découvrais un tout autre univers que les "riches" narraient. Un univers de bonne humeur, de bonté et de simplicité.

Curieusement, un bien plus bel univers que celui dans lequel je vivais, où le matérialisme extrême pousse à l'égoïsme et à la consommation et encore à l'égoïsme, formant le pire des cercles vicieux.

Je reviens vers Rachid avec nos cafés chauds, que je n'eu pas la force de refuser, j'étais éreinté et j'avais froid à cause de cette même fatigue.

" Allez, mange Gamin, profite, car demain tu ne seras plus ici ! "
Il me tend du pain, du beurre et une grappe de raisins que je tente de refuser.

" écoute, tu es comme moi. Humain. Et tu as faim, ça se voit. Alors mange, tu as autant droit à ce déjeuner que moi. Tu ne dois pas culpabiliser de ne pas être dans le besoin, tu dois en profiter et dire merci, ne jamais oublier de dire merci."

J'acceptais son repas. Nous avons mangé goulûment et nous avons discuté de tout et de rien. D'homme à homme, d'humain à humain, aucune classe sociale entre nous, juste ce bout de pain que nous partagions.

Et j'eu cette révélation : C'est dans la pauvreté que la richesse d'un homme se démarque, et l'inverse était malheureusement vrai, dans la plupart des cas.

Ma vision du monde avait changée, et je décidais de donner à mon tour ce que cet homme, Rachid, m'avait donné : De l'humanité, du partage.. de l'amour.
Merci Rachid, tu m'as donné cette nuit-là une bien meilleure leçon que mon père.
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RAC · il y a
Beau & dur à la fois et criant de vérité. Compliments !
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Fleur de Tregor · il y a
Je viens de relire votre nouvelle, avec toujours autant de plaisir. Tous ces gosses de riches (et de moins riches d'ailleurs, mais qui ont tous ces joujoux de luxe (play-station, tablette, mobile, jeux videos, etc.)) devraient faire un séjour dans la rue et apprendre le Système D.
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Fleur de Tregor · il y a
Je viens de relire votre nouvelle, avec toujours autant de plaisir. Tous ces gosses de riches (et de moins riches d'ailleurs, mais qui ont tous ces joujoux de luxe (play-station, tablette, mobile, jeux videos, etc.)) devraient faire un séjour da
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Fleur de Tregor · il y a
Bravo Gaëtan, tu as retenu la "bonne" leçon.
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Other People · il y a
C'est superbe. Simple, si simple, mais narré avec douceur et sincérité. Merci.
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