Science-fiction

il y a
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Toute ma vie a été bercée par la littérature, la poésie, et le théâtre. J'ai pris la plume très tôt, et bien que légère elle donna du poids à mes mots, qui devinrent des récits, des  [+]

Du haut de son bureau situé dans un bel immeuble Haussmannien, au 16 avenue de l'Opéra,
Monsieur Degrassi pestait et vociférait :

— Il n'y a plus un seul auteur valable dans ce pays ! Que de misérables écrivaillons, des plumitifs sans envergure, des rêveurs qui prétendent à la gloire ! À la gloire mon cul, oui ! Je t'en foutrai moi, de la gloire ! Le dernier manuscrit que j'ai reçu n'aurait, s'il avait été édité, même pas pu rembourser l'encrier et la plume ! Voilà ce que j'en fais, moi, de cette paperasse sans valeur !

L'éditeur ouvrit grand la fenêtre et y balança d'un geste une bonne centaine de feuilles. Une calèche qui venait juste de s'arrêter devant cette bâtisse cossue reçue cette pluie inopinée de papiers.
Au même moment, Alice, la secrétaire, fit son entrée avant même d'avoir toqué à la porte et d'y être invitée :

— Monsieur Degrassi, votre rendez-vous vient juste d'arriver, je le fais entrer ?
— Dites-lui d'attendre, je remets un peu d'ordre dans ce fatras !
— Bien Monsieur Degrassi.

— Ne vous inquiétez pas, dit-elle au jeune auteur, contrit dans sa redingote noire et écrasé par son haut-de-forme, il a l'air méchant au premier abord, mais c'est un homme bon avec un cœur grand comme ça...

— Alice !!!
— Oui Monsieur Degrassi !
— Faites entrer mon rendez-vous !
— Oui monsieur Degrassi !... bonne chance, je croise les doigts pour votre roman.

Timidement, le jeune homme avança vers l'éditeur, un barbu hirsute.

— Bien le bonjour monsieur Degrassi, je...
— Asseyez-vous jeune homme, je n'ai pas beaucoup de temps, je vous écoute, de quoi parle votre histoire ?
— C'est l'histoire d'un capitaine, le capitaine Nemo. C'est le commandant d'un vaisseau qui...
— Capitaine ou commandant ? Ça commence mal, votre affaire !
— Je disais, c'est le capitaine d'un vaisseau...
— Ah, il a été dégradé entre temps, poursuivez !
— C'est le capitaine d'un vaisseau qui peut naviguer sous la mer, un sous-marin baptisé le Nautilus.
Sa mission est de débarrasser les océans d'un redoutable monstre marin fusiforme qui envoie par le fond tous les navires. Et puis un jour, un calmar géant va les attaquer et...
— Où êtes-vous allez pêcher une idée pareille ?
— En allant à la poissonnerie du quartier. J'ai entendu des marins parler d'une créature monstrueuse vivant dans les profondeurs, alors j'ai pensé que ça ferait un bon sujet et...
— Écoutez monsieur Verne, c'est bien ça ?
— Oui monsieur.
— Vous êtes jeune, vous avez certainement du talent, alors si j'ai un conseil à vous donner, fréquentez les bibliothèques plutôt que les poissonneries, vous y pêcherez de bien meilleures idées ! Je suis éditeur monsieur, pas marin-pêcheur. Alice, faites entrer mon prochain rendez-vous, au revoir monsieur Verne, et retenez bien mon conseil, si vous voulez avoir une chance de devenir un écrivain célèbre. Un sous-marin qui chasse les monstres marins ! Le problème avec cette jeunesse, c'est l'absinthe !

Sitôt monsieur Verne partit Alice annonça le second rendez-vous :

— Monsieur De Balzac, monsieur Degrassi !
— Asseyez-vous, je vous écoute.

De Balzac posa ses deux valises au sol, et en sortit huit tomes :

— Monsieur De Balzac, c'est une plaisanterie, j'espère, je n'ai pas une année à vous consacrer, soyez bref :
— Monsieur Degrassi, je tiens une histoire incroyable. Il s'agit d'un marquis, Raphaël de Valentin, poursuivit par la malchance. Un jour il se rend chez un antiquaire qui lui propose un talisman, une peau de chagrin, qui va exaucer tous ses désirs les plus fous, mais le revers de la médaille...
— Honoré, mon cher Honoré, je ne doute pas de votre talent, ni de la qualité de votre histoire, mais voyez-vous, ce que je recherche en ce moment, c'est de la science-fiction, comme ce livre de William Wilson : a little earnest book of je ne sais quoi...
Voyez-vous des histoires comme la vôtre, il y en a des tonnes, cher monsieur. Pas plus tard qu'hier j'ai reçu un certain Oscar Wilde qui est venu me casser les oreilles avec son portrait de Dorian Gray. Mais qu'est-ce que vous avez tous avec ces récits de magie, de sortilèges et de monstres en tous genres ? Je veux de la science-fiction, bordel, une histoire qui révolutionne le monde, qui fasse tourner la Terre en sens inverse, qui soit un succès même aux antipodes, je veux de la science-fiction, avec un s comme science et un f comme fiction, c'est pas compliqué nom d'un livre ! Alice, reconduisez Monsieur De Balzac Honoré, avant que nos éditions ne soient déshonorées, et appelez-moi une calèche, je rentre, j'ai assez entendu d'inepties pour aujourd'hui.
— Monsieur Degrassi, il y a un dernier rendez-vous...
— Je n'ai pas le temps je vous dis, appelez-moi une calèche bon sang !
— Monsieur Degrassi, je me permets d'insister !
— Comment osez-vous, je suis l'éditeur et vous êtes ma secrétaire ! Je donne les ordres et vous obéissez ! Faites entrer ! Où est-il ?
— C'est moi monsieur Degrassi.
— Vous ??? Alice ???
— Oui monsieur, moi, Alice.
— Mais c'est une journée plaisanteries, vous vous foutez de moi ?
— Non monsieur, voilà mon manuscrit.
— Alice ! Ça alors, vous écrivez ?
— Oui monsieur, je suis secrétaire.
— Je veux dire, vous êtes romancière aussi ?
— Oui Monsieur.
— Hé bien entrez... heu... asseyez-vous... je vais nous faire deux cafés, allez-y, je vous écoute Alice...
— Cela se passe au 21ème siècle.
— Si loin que ça ?
— Une terrible malédiction s'abat sur l'humanité...
— Vous m'en direz tant...
— Un désintérêt total pour les gros romans..
— Vous avez perdu la tête...
— L'être humain est incapable de lire une histoire de plus de 20 minutes...
— Vous êtes cinglée...
— Certains ne supportent pas plus de 5 minutes de lectures...
— Non, vous n'êtes pas cinglée vous êtes folle...
— D'autres même ne peuvent lire un texte qui dure plus d'une minute...
— Il faut vous enfermer...
— Tout le monde peut devenir écrivain ou poète en quelques minutes...
— Je vous ferai interner...
— Et être lu par le monde entier...
— Non, je vous ferai mettre aux arrêts.
— La qualité, le talent, et la prosodie n'ont plus aucune importance...
— C'est la guillotine qui vous attend...
— Les fautes d'orthographe et de syntaxes dominent la littérature...
— Vous êtes virée...
— Seul le temps de lecture compte, car les cerveaux sont vite saturés...
— Je vous traîne en justice...
— Puis des machines voient le jour...
— Au secours, appelez la police !
— Au pied de chaque édifice, gare, musée, opéra, des sortes de bornes en métal apparaissent...
— Non, appelez un exorciste !
— Des bornes en métal qui distribuent au quidam des papyrus avec des histoires courtes, d'une à 5 minutes...
— Vous êtes... vous êtes GÉNIALE !
— Puis, petit à petit, toute la planète se retrouve envahie par ces créatures métalliques qui distribuent de la culture à petites doses, à des gens pressés, à des cerveaux saturés. Et c'est la fin des maisons d'éditions et du roman papier, des grands poètes et des écrivains...
— C'est du génie à l'état pur !!! Voilà ce que j'appelle un bon sujet, voilà enfin de la vraie science-fiction !!! Et comment allez-vous intituler votre livre, ma chère Alice ?
— 20 000 bornes sur la Terre...
— Ça dépasse les bornes, je signe tout de suite, ça c'est la science-fiction !
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Felix Culpa  Commentaire de l'auteur · il y a
De la science-fiction avec un s comme science et un f comme fiction ...
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Aubry Françon · il y a
Malice et espièglerie dans ce texte un peu poil à gratter quant à notre ère contemporaine où l'instantanéité à supplanter la contemplation, où l'action irréfléchie s'est substituée à la réflexion. Gonflé quand même ce De Grassi de foutre dehors Jules et Honoré :-)
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Felix Culpa · il y a
Merci Aubry, c'était juste un petit récit pour expliquer ces fameuses bornes de lectures, qui ne nous proposent que de courtes minutes de littérature !
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Tess Benedict · il y a
Cela dit, j’aime beaucoup !
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Felix Culpa · il y a
Merci Tess !
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Tess Benedict · il y a
J’adoré Jules Verne à la poissonnerie, un peu moins Balzac déshonoré; le dialogue final est savoureux et malheureusement loin de la science fiction. Dans tous les domaines, y compris professionnels, pour être lu ou écouté, il faut faire (très) court. Catastrophe de la pensée, quand aller à l’essentiel se résume à trois mots-clés.
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Felix Culpa · il y a
Vous avez hélas raison Tess. Je fais partie de ceux, nostalgiques, qui disent que c'était mieux avant, quand on avait le temps d'avoir le temps, et que la technologie n'accaparait pas nos pensées.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Les sujets les plus fous deviennent crédibles sous votre plume théâtrale et on s'y laisse porter par un courant irrésistible !
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Felix Culpa · il y a
Merci beaucoup Ginette d'avoir remarqué le côté théâtral ! Cela me fait très plaisir car jadis j'ai beaucoup écris pour le théâtre !
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Julien1965 · il y a
Ah oui! C’est bien vu, c’est rondement mené et c’est bien écrit. Alice comment déjà ?
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Felix Culpa · il y a
Merci Julien ! Alice... Merveille !
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Julien1965 · il y a
Je l’avais presque deviné...
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Meri Bastet · il y a
bien amené et pas loin de la réalité !
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Felix Culpa · il y a
Merci Meri ! Une réalité qui dépasse les " bornes " !
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Atoutva · il y a
C'est pas faux ! Aujourd'hui, presque tout le monde écrit... !
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Felix Culpa · il y a
Merci Atoutva ! Short nous permet même d'être édité et de gagner quelqu'argent !
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Michèle Mancheron · il y a
Au fait ! c'est nous les écrivains du XXIe siècle qui donnent cinq minutes de lecture. C'était donc prédit !
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Felix Culpa · il y a
Le grand Jules Verne l'aurait certainement prédit !
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Michèle Mancheron · il y a
Magistral ! (Qui avait refusé Proust, déjà ?)
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Felix Culpa · il y a
Merci beaucoup Michèle ! Je crois que ce sont les éditions Gallimard, mais je n'en suis pas sûr !

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