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— Ne reste pas dans mes pattes, Mathilde ! ordonna la mère en bousculant la jeune fille de douze ans.
Mathilde tenta de ne pas tomber en arrière mais ne dit rien, elle était habituée. Elle tint sa licorne en peluche près de son cœur, s’en voulant d’avoir cru pouvoir demander quelque chose à sa mère, pour une fois.
Mathilde entendit sa mère marmonner.
— Cette gamine va me rendre folle.

Mathilde le savait bien, sa mère la voyait comme un échec. Et puisqu’elle était enfant unique, il n’y avait ni frère ni sœur capable de répondre aux attentes maternelles à sa place. Il était exaspérant que sa fille n’invite jamais personne à la maison, qu’elle n’essaye pas de se comporter comme une vraie jeune fille avec des erreurs et des secrets. À la place, Mathilde avait d’étranges loisirs qui ennuyaient sa mère à mourir. Elle était épuisée de toujours la voir avec cette licorne en peluche à la main, et elle maudissait intérieurement le jour où elle l’avait offerte à sa fille, pensant à l’époque qu’elle finirait bien par s’en détacher le temps venu. Mais l’inverse s’était produit.
Pendant un temps, Mathilde avait tenté de plaire à sa mère, elle s’était forcée à être quelqu’un d’autre. Mais comme on dit, chassez le naturel, il revient au galop. Les autres élèves ne souhaitaient pas être ses amis, et aucun d’entre eux n’était attiré par les intérêts de la jeune fille. Ils avaient tous leur groupe de copains et ne désiraient aucunement devoir traîner derrière eux une fille ennuyeuse et trop sage comme un boulet enchaîné au pied d’un prisonnier.
Mathilde avait fini par accepter leur rejet, mais elle souhaitait vivement être acceptée par sa mère pour qui elle était vraiment, aussi différente soit-elle. Peut-être un jour, ou peut-être jamais. Penser à cette éventualité enveloppait son cœur d’un sentiment amer.

Pour le moment, inutile d’en dire plus, Mathilde enfila ses baskets bleues et se glissa hors de la maison en compagnie de sa licorne. Elle longea la rue pavée pendant un moment puis décida de se diriger vers la cité médiévale surplombant la ville : la Cité de Carcassonne. Un trésor des temps anciens ouvert à tous, promeneurs et touristes. Mathilde s’y rendait régulièrement pour se changer les idées et simplement oublier pendant quelques instants l’ambiance désastreuse qui régnait chez elle.
Mathilde n’avait jamais personne pour l’y accompagner, personne dans sa classe ni même au sein du collège ne lui prêtait attention. La plupart du temps, elle avait l’impression d’être un fantôme. Dans la cour, les filles partageaient des rumeurs et des confidences et, plus jeunes, elles avaient joué à la marelle et à la corde à sauter. Quelle que soit l’activité, Mathilde n’avait jamais été invitée. Elle ne pouvait pas se considérer jolie mais ne se voyait pas non plus comme laide ou fade. Elle avait une apparence tout à fait banale.

Certaines fois, Mathilde pensait qu’elle vivait simplement à la mauvaise époque. Qu’elle avait été faite pour appartenir à un autre monde, un autre temps. Qu’il y avait eu une erreur dans le processus et qu’elle devait en souffrir les dommages collatéraux, ici et maintenant. La jeune fille soupira et grimpa les marches d’un escalier couvert de mousse, tenant fermement sa licorne dans ses bras. Ce chemin était un raccourci peu connu et c’était précisément pour cette raison que Mathilde l’empruntait à chaque fois.
Il lui fallut une dizaine de minutes pour se retrouver devant le pont-levis de la Cité, l’entrée principale du monument historique. Il ne cessait jamais d’impressionner Mathilde et il était tellement bien préservé qu’elle pouvait aisément imaginer comment cet endroit devait être animé au Moyen Âge. Son esprit pouvait visualiser les marchands et leurs caravanes, les hommes et les femmes travaillant d’arrache-pied du lever jusqu’au coucher du soleil, les chevaliers sur leurs montures caparaçonnées. Cette image la fit sourire alors qu’elle posa un pied sur le sol en bois du pont-levis pour entrer dans la Cité.
Mathilde savait exactement où elle voulait aller et tourna immédiatement à gauche après le pont-levis. La Cité était entourée de deux enceintes séparées par un espace plat que l’on appelait « les lices ». À l’époque, cette double muraille avait été construite pour mieux défendre la petite ville située dans l’enceinte de la Cité. Dorénavant, tout le monde pouvait se promener le long de ce chemin.
Il n’y avait pas grand monde ce matin, la plupart des gens préféraient visiter l’enceinte intérieure et ses nombreux magasins de souvenirs, sa basilique ou encore son château comtal. Mathilde arpenta le sentier caillouteux puis ses frêles jambes gravirent un escalier étroit qui menait en haut des remparts des lices.
De là-haut, elle pouvait voir la ville basse où elle vivait, les plaines environnantes et les nombreux vignobles s’étirant à perte de vue sous un ciel azur. Elle avait appris que la région regorgeait d’autres châteaux toujours debout, certains liés aux Cathares et d’autres étaient des vestiges d’anciennes citadelles royales. Tous ces endroits lui insufflaient d’extraordinaires récits, comme la légende du Roi Arthur et ses Chevaliers de la Table Ronde, le grand Merlin l’Enchanteur, la Reine Guenièvre et Lancelot du Lac. Mathilde aurait tellement aimé faire partie d’une de ces légendes, connaître une autre ère et peut-être mener une vie moins monotone. Être Guenièvre, une dame de la cour ou bien une paysanne aurait été une merveilleuse expérience.

Mathilde caressa sa licorne en peluche, elle était toute blanche avec des sabots mauves et une corne striée de bleu et de rose. Elle affichait constamment un air rêveur et réconfortant, de cette manière Mathilde l’avait nommée « Étincelle » car elle était la seule qu’elle avait, et, elle le savait, la seule qu’elle aurait jamais. Là où Mathilde allait dans ce monde, elles s’y rendaient toujours ensemble. Le soir, elle s’endormait avec Étincelle dans les bras, elle l’aidait à faire de beaux rêves de contrées lointaines. Cette peluche constituait la seule échappatoire à son quotidien insipide et elle jouait également le rôle de confidente qui ne la jugeait jamais. Là, sur les remparts, Mathilde inspira profondément l’air frais et ferma les yeux.

* * *


Adossé à un arbre devant la majestueuse basilique Saint-Nazaire à l’intérieur de la Cité, Benjamin rêvassait tout en laissant ses doigts glisser le long de la surface dorée de son cornet à pistons. Des mélodies jouaient dans sa tête, emplies de beauté et d’émotions. Puisqu’il avait échoué à les reproduire à l’aide de son instrument bien aimé, il se les repassait régulièrement dans sa tête et laissait son esprit vagabonder au sein d’épopées chevaleresques qu’il admirait profondément. Il poussa un soupir, profitant de ce rare moment dépourvu de toute forme d’humiliation de la part de ses camarades, dépourvu de la douleur qui écrasait sa poitrine à chaque fois que cela se produisait.
Cette inquiétude qui s’évaporait à chaque fois que la sonnerie retentissait à chaque fin de récréation, quand il savait que le calvaire était mis en pause pendant quelques heures avant de reprendre de plus belle. Les autres garçons étaient principalement fascinés par les super-héros, les personnages masqués, les méchants charismatiques et autres sauveurs de lointaines galaxies. Les songes de Benjamin étaient différents, ses super-héros à lui étaient en armure et chevauchaient un noble destrier. Ils possédaient un certain sens de l’honneur et, plus que tout, ils avaient réellement existé.

D’entre tous, il y en avait bien un que Benjamin admirait le plus : le chevalier de Bayard, qui était né à la fin du Moyen Âge. On le connaissait comme « le bon chevalier sans peur et sans reproche » et selon les sources, c’était lui qui avait le mieux représenté les valeurs du Code de la Chevalerie. Benjamin avait lu de nombreuses choses à son sujet, un événement en particulier l’avait laissé pantois. Pendant la bataille de Garigliano opposant une armée Espagnole et une armée Française, le chevalier de Bayard s’était montré particulièrement héroïque.
À un moment donné, les soldats français ont dû battre en retraite et traverser un pont pour s’enfuir alors qu’ils étaient traqués par leurs ennemis. Le chevalier de Bayard choisit alors de rester sur le pont, tout seul, afin de laisser ses compagnons se replier en toute sécurité. Mais le pont était tellement étroit que les soldats Espagnols furent obligés de se présenter un à un face à Bayard, qui les combattit sans casque ni armure et avec un pourpoint comme unique vêtement. Une citation évoquant cet événement était restée gravée en Benjamin : « Comme un tigre échappé, il s’accula à la barrière du pont et à coups d’épée se défendit si bien que l’ennemi ne pouvait discerner s’il avait affaire à un homme ou au Diable. »

Ce matin-là, le jeune garçon avait roulé en bicyclette jusqu’à la Cité. Chaque fois qu’il l’enfourchait, il ne pouvait s’empêcher de s’imaginer comme un chevalier sur sa puissante monture, en chemin vers de grandes batailles tout comme Bayard, ou bien en train de charger dans un tournoi à couper le souffle sous les acclamations de la foule. Si les autres venaient à découvrir ses secrets les plus intimes, les raclées, les railleries et les surnoms tripleraient du jour au lendemain. Il en recevait déjà bien assez pour avoir répondu qu’il jouait du cornet à pistons lorsque le professeur de musique avait demandé à chaque élève s’il jouait d’un instrument en dehors du collège. Seulement une fille avait répondu qu’elle pratiquait le piano et un garçon prenait des cours de batterie. Quand ce fut au tour de Benjamin, évoquer son cornet à pistons parut bien ridicule à côté du chic du piano et de l’originalité de la batterie. De nombreux élèves ignoraient ce qu’était un cornet à pistons, alors quand le professeur précisa qu’il s’agissait d’une sorte de trompette, les trois tyrans qui tourmentaient fréquemment Benjamin éclatèrent de rire.
De cette manière, ils lui attribuèrent un nouveau surnom : « Tromplouc », et cela constitua un sujet de plaisanterie supplémentaire accompagné de claques quand Benjamin passait dans les couloirs du collège. Il brûlait d’envie de posséder le courage et la prestance d’un chevalier aux actes de bravoure à l’instar de son héros, d’être respecté et d’être capable de ne pas se laisser marcher sur les pieds.
Il poussa un soupir plus profond et secoua la tête, c’était impossible. Demain, il devrait retourner en classe et endurer ce qui le hantait même quand il n’y était pas. Il n’était ni vaillant ni fort, pas même intelligent, rien de tout cela.
Tandis que son instrument de musique était une attraction pour ses harceleurs, Benjamin prenait soin de dissimuler un autre objet qui, s’il échouait à le faire, lui vaudrait d’être couvert de bleus : son blason. Un morceau de tissu relié à un cordon de laine qu’il portait autour du cou, venant recouvrir son crucifix en or. Le dessin qui y était cousu était de sa propre invention : une épée longue pour la protection surmontant une licorne allongée pour la pureté, et trois fleurs de lys pour le Royaume de France. C’était comme un plastron pour Benjamin, et il n’osait jamais l’exposer.

Son père n’avait aucune sympathie pour les rêvasseries du jeune garçon, encore moins pour sa soumission et sa faiblesse physique. Cela l’embarrassait d’avoir une telle progéniture. Il conseilla à Benjamin de s’inscrire à des cours de boxe pour fermer le bec de ses tyrans. Benjamin savait très bien qu’il lui faudrait des années avant d’être assez musclé et de manier suffisamment bien cet art martial pour constituer une quelconque menace pour les trois garçons. Et même dans le cas présent, que pourrait-il bien faire face à plusieurs adversaires ? À l’exception de se tenir sur un point étroit comme Bayard et les pourfendre un par un, cela ne pouvait marcher. Benjamin faisait alors le dos rond devant les remontrances de son paternel.
Cependant, sa mère se montrait bien plus encourageante envers son fils unique. Elle avait patiemment brodé son blason sur le morceau de tissu rembourré en forme de bouclier. Benjamin le gardait toujours sous ses vêtements, près de son cœur. Au moins, l’un de ses parents respectait ce qu’il aimait et Benjamin avait été particulièrement touché lorsque sa mère lui fit don de ce cadeau si précieux.

Il plaça son instrument de musique entre ses mains pâles et tenta d’en faire sortir une mélodie acceptable en soufflant à l’intérieur. Un son strident et aigu retentit, quelques touristes amassés devant un magasin de souvenirs sursautèrent et se retournèrent aussitôt vers Benjamin avec des regards horrifiés.
— Mon dieu, il m’a fait peur avec son truc ! s’exclama une femme.
— J’ai cru que c’était une alarme incendie ou un truc du genre, ajouta l’homme à côté d’elle.
Benjamin leur adressa un sourire embarrassé, ses joues virant au rouge. Apparemment, il ne pouvait même pas prétendre au titre de troubadour. Quelques personnes le fixaient encore en fronçant les sourcils. Benjamin détourna le regard, l’anxiété le gagnait et il commençait à avoir envie de vomir. Il se releva et s’enfuit en courant avec son instrument dans les bras.
Une fois qu’il fut hors de portée des regards, il s’immobilisa pour reprendre son souffle. Son cœur était sur le point de bondir hors de sa poitrine. Même en dehors du collège et sans les tyrans dans les parages, il arrivait à se ridiculiser. Benjamin toussa et tituba jusqu’à une ouverture en arche dans l’enceinte de la Cité. Elle menait aux lices, là où les valeureux chevaliers s’affrontaient autrefois dans des tournois épiques.

* * *


En cette matinée, Mathilde, Benjamin et les meutes de touristes jacasseurs n’étaient pas les seuls venus visiter la Cité de Carcassonne. Trois préadolescents du coin, les voyous du collège et principaux persécuteurs de Benjamin, trouvaient leur stupide ville barbante, et cherchaient un endroit où aller.
Trop turbulents pour les clubs de sport où ils auraient pu jouer au football, trop bien connus des forces de l’ordre et des commerçants du centre-ville, leur meilleure alternative avait été de s’en éloigner. Mais trop jeunes pour conduire, leur choix était restreint. Alors, l’accès libre à la Cité de Carcassonne se présenta à eux comme une opportunité comme une autre de faire les poches des visiteurs distraits.

Olivier et ses sbires, Mathieu et Gaspard, enfourchèrent leurs bicyclettes et prirent la même avenue que Benjamin avait empruntée un peu plus tôt dans la journée. Ils attachèrent leurs vélos à un emplacement prévu à cet effet devant le monument, non loin de celui de Benjamin.
— Mais bien sûr que c’est le sien, dit Olivier. Qui d’autre se trimbale avec une antiquité comme celle-là ?
— En même temps, ça doit être pratique pour transporter son corps de phasme, ajouta Mathieu.
— Ça nous fera une occupation en attendant que plus de touristes arrivent, dit Gaspard en hochant la tête.
Les trois maraudeurs trottinèrent le long du pont-levis, heureux de leur trouvaille et déterminés à débusquer leur « Tromplouc » pour pouvoir s’amuser un peu. Les gargouilles perchées sur le mur de l’entrée de la Cité affichaient des expressions étranges avec leurs visages déformés et leurs mains couvrant leurs oreilles, comme un présage de mauvais augure.
Les trois garçons se dirigèrent au hasard vers les lices, ils espéraient ne pas devoir passer le reste de la journée à se tourner les pouces et pour cela, il leur fallait vite trouver leur proie. Olivier, qui menait le groupe avec assurance, s’arrêta tout à coup et ses deux comparses l’imitèrent.
— Regardez, regardez ! il s’exclama en pointant son doigt vers les remparts au-dessus de leurs têtes. Ça serait pas la fille de notre classe ? Celle qui parle jamais à personne.
— Oui, c’est elle ! C’est bizarre, je l’avais jamais vue en dehors du collège, dit Mathieu.
— Mais qu’est-ce qu’on en a à faire de ça ! souffla Olivier en roulant des yeux.
Il s’approcha du bas des remparts et mit ses mains de part et d’autre de sa bouche, de façon à mimer un porte-voix.
— Oyez oyez, fille du château !

Mathide sursauta, manquant de faire tomber sa licorne par terre. Elle se retourna vers l’origine de la voix et scruta les trois garçons avec stupéfaction. Elle avait maintes fois été témoin de leur comportement au collège et de ce fait, elle se tenait le plus possible à l’écart d’eux et avait toujours réussi jusqu’à maintenant.

— On s’est pas déjà vus quelque part ? demanda Olivier.
— Ben alors, t’as perdu ta langue ? Mathieu cria en adressant un regard complice à ses amis.
— Mais t’es bête, elle peut pas nous entendre de là où elle est, ajouta Gaspard avec un clin d’œil.
Sans perdre une minute, les trois garçons grimpèrent alors l’escalier menant en haut des remparts. Mathilde avala sa salive en les voyant faire, tenant fermement Étincelle contre son ventre noué. Olivier fut le premier à se tenir en face d’elle, les deux autres arrivant derrière lui.
— C’est sympa de te voir ici. Tu veux qu’on te tienne un peu compagnie ? dit-il en souriant d’une manière aussi charismatique qu’un renard devant une poule.
Mathilde haussa les sourcils tout en essayant de balbutier quelque chose de ses lèvres tremblantes.
— On dirait qu’elle a vraiment perdu sa langue, ricana Mathieu.
Olivier leva la main pour qu’il se taise et posa les yeux sur la licorne en peluche de la jeune fille.
— Elle est jolie. Je peux ? dit-il en lui arrachant le jouet des mains.
Mathilde laissa échapper un cri de peur tandis que le garçon tournait et retournait la peluche dans tous les sens, l’examinant comme un chirurgien face à son patient. Les mots restèrent coincés dans la gorge de Mathilde, elle aurait voulu protester, lui hurler dessus, s’interposer entre lui et sa créature bien aimée, mais elle demeura pétrifiée.
— Écoute, j’ai l’impression qu’il y a quelque chose qui cloche avec ta peluche. Normalement, les chevaux n’ont pas ce truc pointu sur leur tête, dit-il en s’esclaffant de sa propre blague tout en donnant une pichenette à la corne de la peluche. Mais t’en fais pas, on va arranger ça.
Mathieu donna un coup de coude à Gaspard qui enfouit sa main dans sa poche pour en sortir un canif qu’il tendit à Olivier. La terreur s’empara de Mathilde quand elle vit ce dernier déposer la licorne sur le bord de la muraille puis appuyer la lame contre la base de la corne.
— Non, arrêtez, je vous en supplie ! elle hurla avec des yeux horrifiés.
Mathieu et Gaspard se tordaient de rire, se délectant du spectacle. Olivier commença à entailler la corne en sortant légèrement sa langue comme un élève appliqué.
— Ne vous inquiétez pas, chère patiente, c’est comme si on vous coupait un ongle.
Mathilde leva ses poings serrés à hauteur de ses joues, quand un son aigu retentit dans l’air.

Les trois garçons et Mathilde firent volte-face et découvrirent Benjamin également sur les remparts, tenant son cornet à pistons dans sa bouche. Olivier délaissa la peluche pour examiner le garçon chétif. Le vacarme de la dispute était parvenu aux oreilles de Benjamin alors qu’il marchait le long des lices dans le sens inverse.
— Ah, Tromplouc ! On t’a cherché partout, alors on a dû trouver un autre divertissement. Regarde ce que tu nous as presque fait faire, Olivier lança avec un faux air geignard en montrant du doigt la peluche qui avait déjà été récupérée par Mathilde, le visage couvert de larmes.
Benjamin souffla une nouvelle fois dans son instrument.
— Arrêtez, maintenant. Vous êtes pas fatigués de tout ça ? dit-il dans une voix brisée, bien conscient qu’Olivier prendrait cette contestation pour un défi.
Benjamin ne savait que trop bien comment ce cercle vicieux démarrait facilement, et s’il pouvait empêcher quelqu’un de s’y retrouver piégé, il le ferait, aussi gringalet soit-il. Il déboutonna sa chemise et révéla son bouclier brodé et le fixa sur sa poitrine. Les garçons n’en croyaient pas leurs yeux et se tordirent de rire en se tenant le ventre.
— T’as cousu ce truc tout seul, Tromplouc ? dit Olivier, pris de convulsions.
Entraîné au-delà de la peur et sans aucun reproche, Benjamin souffla une énième fois dans son cornet à pistons et chargea. Ce plaquage inattendu prit Olivier au dépourvu, et Benjamin parvint à se rapprocher assez près pour tenter de lui asséner un faible coup de poing dans le visage. Le coup dériva de sa trajectoire et cogna le canif, qui tomba par-dessus le rempart. Ils entendirent la lame s’entrechoquer sur les pierres qui se trouvaient en dessous.
— Sale petit con, cracha Olivier, les postillons jaillissant de sa bouche. Tu voulais me casser mon couteau, hein ?
Il empoigna le cornet à pistons de Benjamin et le jeta avec force contre le mur de la Cité, tordant son pavillon et cabossant sa belle surface dorée dans un fracas métallique.

Olivier commença son œuvre en enfonçant ses poings dans le ventre de Benjamin et lorsque celui-ci se plia en deux en gémissant, il continua en lui donnant un coup de genou dans le menton. C’est à ce moment que Benjamin crut entendre une dent se briser. Les deux autres garçons se joignirent à la mêlée, Mathieu visant le nez en premier. Une douleur palpitante parcourut Benjamin en même temps qu’une cascade sanglante émergea de sa bouche. Gaspard mit la main à la pâte avec un crochet du droit sur sa joue, coupant la lèvre de Benjamin et heurtant là où une dent avait sauté.
Devant cette épouvantable quantité de violence déversée devant elle, Mathilde dégringola les marches de l’escalier avec Étincelle dans les bras et s’enfuit à toute allure vers un endroit plus sûr. Après cela, les coups de pied et les chocs s’enchaînèrent tellement rapidement que Benjamin ne parvenait plus à en voir un sans que le prochain le frappe déjà. Une bonne partie d’entre eux atterrit sur son dos et ses côtes puisqu’il se recroquevilla sur lui-même, ses bras et ses coudes essayant de protéger le plus possible ses oreilles et ses tempes en gémissant de douleur et de désespoir.
Benjamin sentit quelque chose l’étrangler et il comprit que quelqu’un arrachait le cordon de laine relié au tissu représentant son blason de chevalier. Sa respiration siffla et il haleta jusqu’à ce que le cordon ne se brise et qu’il puisse reprendre haleine.

Par chance, le passage à tabac fut raccourci par l’arrivée soudaine d’un voyage organisé. Ils perçurent la voix du guide touristique avertissant ses clients de prendre garde en montant les marches escarpées pour accéder aux remparts et conseillant aux personnes âgées les plus fragiles de rester en bas.
Après quelques derniers coups de pied, les trois garçons se précipitèrent vers la sortie la plus proche et disparurent. Benjamin déplia son corps meurtri et rampa jusqu’au bord du rempart. En dessous, Olivier, Mathieu et Gaspard gloussaient comme des petits diables. Il jeta un coup d’œil par-dessus et les vit jouer avec son « plastron », ils s’amusaient à se le lancer le plus rapidement possible comme un vulgaire ballon. Benjamin renifla et alla chercher son instrument de musique brisé, échoué au bas des escaliers. Il était conscient qu’il n’y avait plus rien à faire pour son blason de chevalier si gentiment fabriqué par sa mère, à jamais perdu.

Mathilde s’était échappée des lices en compagnie de licorne et s’était réfugiée devant l’entrée de la Cité. Elle priait pour le sort de Benjamin. Ils allaient dans le même collège mais elle ne lui avait jamais adressé la parole, tout ce qu’elle savait sur lui était qu’il était frappé et martyrisé quotidiennement toujours par les mêmes imbéciles. Elle câlina son Étincelle contre elle en sanglotant sur sa douce fourrure.
Quelques instants plus tard, son cœur se serra quand elle remarqua Benjamin sortir de la Cité d’une faible démarche, son instrument de musique tout abîmé se balançant dans une main. Il regardait droit devant lui et boitait, son visage tuméfié et tout échevelé. Mathilde l’observa avec effarement alors qu’il passait, se demandant quel genre de folie l’avait saisi pour être intervenu.
— Benjamin, attends ! appela-t-elle en sortant de sa cachette pour lui courir après.
Il semblait ne rien entendre et continuait son chemin, complètement étourdi.
— Attends, attends ! Mathilde répéta en attrapant la main libre du jeune garçon.

Benjamin se retourna et reprit ses esprits, stupéfait de voir Mathilde devant lui avec une coiffe et une longue robe aux tons pastels avec des manches tombantes. Mathilde écarquilla les yeux lorsqu’elle découvrit Benjamin dans une armure dorée et argentée, une épée accrochée à la taille. Le jeune garçon s’était transformé en preux chevalier et la jeune fille était l’incarnation d’une gente dame. Mathilde baissa les yeux, remarquant alors le bouclier dans la main de Benjamin. Une licorne semblable à Étincelle y était représentée, parmi une épée longue et trois fleurs de lys dorées.
Mathilde sursauta quand elle sentit quelque chose de pointu pousser légèrement son épaule. Se tournant, elle découvrit Étincelle qui se tenait là. Elle n’était plus une peluche, mais une vraie licorne aussi grande qu’un cheval. Mathilde l’observa de la corne aux sabots, elle ne pouvait en croire ses yeux. Elle ressemblait comme deux gouttes d’eau à la chère peluche qui avait toujours été à ses côtés. Elle possédait la même robe immaculée que Mathilde caressa doucement, comme pour s’assurer que son imagination ne lui jouait pas des tours. Elle comprit que ce n’était pas le cas lorsque ses doigts vinrent à la rencontre du pelage duveteux si familier d’Étincelle, qui profitait de ces retrouvailles avec son amie de toujours.
Sa corne scintillait sous les rayons du soleil, il semblait presque que de minuscules diamants y étaient incrustés. Mathilde laissa échapper un petit rire et tourna son regard vers Benjamin qui était en admiration devant la sublime créature. Étincelle hennit, levant la tête vers la Cité.
Les cloches de la basilique résonnaient de toute leur énergie et tintinnabulaient jusqu’à eux. Peut-être annonçaient-t-elles une messe, un mariage ou bien un baptême. Pour Mathilde et Benjamin, ces cloches sonnaient leur renaissance. Plus loin, ils pouvaient également entendre les cloches de la ville basse résonner dans ses rues. Mathilde et Benjamin se regardèrent avec un sourire sincère, leurs yeux brillant de bonheur. Sur le pont-levis derrière eux, des marchands s’affairaient à apporter leurs marchandises dans la Cité et une troupe de troubadours amateurs chantaient des odes à l’amour courtois et à la chevalerie devant une foule enjouée.

PRIX

Image de Été 2019
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Eisas · il y a
Les mots qu'il faut.
On s'immerge !
Bravo pour cette histoire très prenante, servie par une réelle qualité d'écriture.
Mes voix !

Je vous invite à lire "Les vies de l'eau" dans la catégorie Poèmes
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-vies-de-leau

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Malolita · il y a
Bonjour ! Félicitations pour cette nouvelle, mes voix et je vous invite à passer faire un tour à Central Park : et je vous invite à passer faire un tour à Central Park : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plaisir-11
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Philippe Collas · il y a
Une part de rêve. Le sortilège qui transforme tout le monde n'est pas expressément évoqué.
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Eisas · il y a
Félicitations pour ce texte original et joliment écrit... J'adhère et vote !

Je vous invite à lire "Les vies de l'eau" dans la catégorie Poèmes
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-vies-de-leau

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Samia.mbodong · il y a
Une très belle histoire d’enfant, où les rêves deviennent réalités, où leurs caractères les transportent dans des personnages plus ou moins reluisants du temps des chevaliers.
Et le cadre de la cité Audoise est particulièrement bien trouvé C’est très réussi.
 
Bravo et merci je soutiens.

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Zouzou · il y a
pour du rêve à revendre, mes voix!
en lice Poésie avec ' Vagues à l'âtre ' et ' Chez toi ' , si vous aimez

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Jean Calbrix · il y a
Un belle nouvelle qui nous apporte rêve et bonheur ! Bravo, Anduril ! Vous avez mes cinq voix !
Je vous propose une petite visite à mon sonnet "Spectacle nocturne" : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture

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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour cette œuvre bien écrite, touchante et fascinante !
Mes voix ! Une invitation à lire et soutenir ( si vous l’aimez )
“Éclats de lumière” qui est en FINALE pour le Grand Prix Printemps
2019. Merci d’avance et bonne journée !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/eclats-de-lumiere

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Anduril · il y a
Merci bien à vous, Keith !
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Pherton Casimir · il y a
Toutes mes 5 voix.. Je vous invite à lire et à supporter mon texte en final du prix Viva Da Vinci https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-beaute-dun-reve
Merci !

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Anduril · il y a
Merci bien pour votre passage :)
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Chantal Sourire · il y a
Un cadre magnifique pour un sujet qui me touche, je vote !
Et vous invite sur ma page...Merci !

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Anduril · il y a
Je vous remercie pour votre lecture, Chantal !
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