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De « Pénélope » à « Ulysse Bellocq »
20 : 48 29/09

« Bonsoir Monsieur Bellocq ! »


« Bonsoir. Qui êtes-vous ? »


« Vous avez bien lu, Pénélope, comme c’est écrit plus haut… Je vous dérange ? »


« Peut-être. Votre pseudo témoignant d’un humour des plus subtils, je crains le pire. »


« Vous n’aimez pas mon pseudo ? Je le reconnais, je n’ai fait aucun effort d’imagination pour le trouver. Pure association d’idées, vous vous en doutez… Ulysse (que j’ai découvert ce soir sur Ramdam), Homère, l’Odyssée, Ithaque, Pénélope… Un pseudo de circonstance.... »


« Quelle culture redoutable ! Mais votre identité réelle ? »


« Quelle impatience, monsieur Bellocq, quelle précipitation ! Vous devez savoir que les femmes apprécient le tact, la délicatesse, la lenteur ! Pourtant, vous me bousculez… Laissez-moi vous dire d’abord que j’adore votre prénom, qu’il s’accorde tout à fait à votre personnalité un peu rugueuse, votre visage buriné d’aventurier des mers, votre barbe broussailleuse et vos yeux bleus délavés de pâtre grec… »


« Si vous cessiez votre petit jeu ? Dites-moi plutôt qui se cache sous le masque de Pénélope. Une élève du lycée ? »


« Qui sait ? Ou une collègue énamourée qui aimerait mieux vous connaître… Ou une vieille connaissance du temps jadis qui se rappelle à votre bon ou mauvais souvenir, un fantôme de votre passé… »


« Je n’ai vraiment pas le temps de jouer aux devinettes. Tant pis pour vous. » 


« Oh, monsieur Bellocq, je vous ai indisposé… C’est plus fort que moi. J’adore taquiner les gens. Je vous prie donc de m’excuser. Vous n’étiez pourtant pas ce matin aussi… irascible (quel joli mot ! je crois ne l’avoir jamais employé à l’écrit). Mais, brisons-là (bon, j’avoue que l’expression pour le coup sent un peu trop la naphtaline…). Voilà : je vous le promets, je m’efforcerai à l’avenir de ménager votre humeur quand vient la nuit… »


« Pénélope, vous êtes l’une de mes élèves, n’est-ce pas ? Vous ne manquez pas de toupet. Dernier ultimatum ou je déconnecte. »


« … “L’une de mes élèves” ! Comme on dit “mes gens”, “mes sujets” ? Serions-nous vos “biens meubles” ? Et vous menacez d’interrompre la communication avec moi, Pénélope, l’une de vos admiratrices les plus ferventes ! Mais face à votre ultimatum, je m’incline. J’obtempère. Je ne veux pas vous perdre, monsieur Bellocq, je tiens à vous plus que vous ne le pensez. Je l’avoue, je suis effectivement l’une de vos élèves, non pas l’une de vos préférées (je n’ai pas cette prétention, et ne fais rien pour la devenir). Pourtant, si j’en crois les appréciations portées sur tous mes bulletins trimestriels depuis le collège, j’ai le profil idéal de l’élève modèle : “Studieuse, très sérieuse et attentive en cours”. Jamais absente. Pas plus fidèle au poste que Pénélope ! Tous mes devoirs rendus en temps voulu. Mais il est vrai que je parle peu, très peu (je me demande même si depuis la rentrée j’ai pris une seule fois la parole en cours !). Je le reconnais, en collectivité, je suis une taiseuse, une tombe, une huître, et ne mérite pas l’attention ni l’estime que vous dispensez sans compter à quelques-unes de mes camarades de classe du premier rang, mignonnes, bien sapées, bien élevées, cultivées, réactives, un vrai régal pour un professeur de Lettres… Bref. Elles constituent à vue de nez un quart de l’effectif de la classe ; si vous ne tenez pas compte des garçons, qu’est-ce qu’il reste dans le bateau ? Une dizaine de filles réservées, insipides ou presque, sans prétention, dont… dont Pénélope ! Reléguées aux marges de la salle de classe, et Pénélope côté fenêtres… Vous avez deviné ? »


[silence]


« Monsieur Bellocq ? » 


[silence]


« Vous n’avez pas déconnecté… Il faut cliquer sur le bouton rouge en bas à gauche de l’écran… »


[silence]


« Vous me gardez donc en ligne ? Merci monsieur Bellocq. Vous êtes gentil, trop gentil. Ce que j’ai à vous demander ne prendra que quelques secondes. »


« Dépêchez-vous ou je ferme l’application. Et je tiendrai parole cette fois-ci. »

 
« Ah, sûr ! Vous me l’avez déjà dit. Vous avez des copies à corriger, je parie. Ou des cours à préparer. Ou un article à rédiger pour une page locale du Nouveau Républicain. J’ai lu pendant l’été votre reportage sur le championnat du monde de tonte de moutons… Très instructif sur la condition animale, très provocateur, très ironique. Vous aviez pris le parti des pauvres brebis à la peau tailladée et ensanglantée par les passages précipités des tondeuses, et vous avez conclu par une boutade saugrenue : à quand un championnat du monde de tonte des tondeurs ? Un autre de vos articles s’interrogeait sur les justifications symboliques et morales de la corrida. Vous voyez, je collectionne vos “petits papiers culturels” ! »


« Vraiment ? Mais dites-moi, Pénélope, pour quel motif m’avez-vous contacté ? »


« Ma mère ! C’est à cause de ma mère, monsieur Bellocq. Elle vous a accosté lors de la réunion parents-profs avant-hier… Elle s’est inquiétée, que dis-je, alarmée de mes résultats de début d’année, CA-TA-STRO-PHI-QUES ! Elle vous a demandé de me donner des cours particuliers… Et je peux vous le confier, à la manière dont elle parlait de vous hier soir à table, vous lui avez tapé dans l’œil. Si, si ! Mais bon… cela ne me regarde pas, n’est-ce pas ? Vous savez qui je suis maintenant, je suppose ? »


« Effectivement, Lola… Quelle surprise ! Je n’en reviens pas. »


« Bingo ! Bon, je vous ai quand même beaucoup aidé… »


« Lola, je présume que ce n’est pas seulement pour me parler de votre mère que vous m’avez contacté ? Je constate surtout que vous faites preuve d’une loquacité stupéfiante pour une mutique des fonds de classe ! Et je ne crois plus maintenant que vous souffrez d’une timidité maladive… Lola Jekyll! » 


« Ah, ah ! Je vous reconnais bien là… Qui aurait pensé que la petite noiraude taciturne et toute menue (oui, comme l’Antigone d’Anouilh !) du fond de la classe est en réalité une pie bavarde impénitente (impertinente ?) ? Voyez-vous, monsieur Bellocq, maintenant en votre compagnie, ma parole et mes doigts se délient ! Vous avez le don de me transcender ! » 


« Vous me flattez. Reste que je ne sais toujours pas pourquoi vous avez voulu me joindre ce soir. Un problème avec le commentaire littéraire ? »


« Désolée, je ne l’ai pas encore commencé. Mais l’heure tourne et je ne voudrais pas vous importuner plus longtemps. Votre temps est précieux. Le mien itou (!). D’autant que l’affaire dont je voulais vous faire part n’est pas tout à fait au top… Pardonnez-moi de titiller votre curiosité. Comme dans Plus belle la vie, il vous faudra attendre le prochain épisode… Je vous laisse à vos copies. Je vous remercie de m’avoir acceptée comme “follower” ! Bonne nuit monsieur le professeur, à plus, j’espère ! » 


[déconnexion]


De « Pénélope » à « Ulysse Bellocq »


22 : 32 01/10

« Toc toc, monsieur Bellocq ! Vous dormez déjà ? »


« Que voulez-vous, Lola ? »


« Eh bien vous entretenir de mon “sujet”. Vous avez déjà oublié ? »


« Quel “sujet” ? D’ailleurs, je ne vois pas pourquoi vous ne m’en avez pas parlé de vive voix au lycée, hier ou aujourd’hui. Serais-je inaccessible ? » 

« Oh, monsieur Bellocq, vous m’étonnez ! Ne vous ayant jamais adressé la parole au lycée, j’aurais attiré les regards suspicieux de tous les élèves de la classe ! Tout le monde aurait jasé ! Et puis je vous aurais mis dans une situation inconfortable, qui sait ? Au moment d’entrer en classe, hier, vous avez détourné ostensiblement votre regard du mien, comme si dorénavant je n’existais plus, comme si rien ne s’était passé.... Votre indifférence m’a blessée, monsieur Bellocq, même si je peux comprendre votre attitude. Mais un petit sourire amical ne coûte rien. Vous aviez toutefois une rougeur marquée sur votre visage, comment dire, touchante… (si, si…). Et durant tout le cours, je vous ai étudié du coin de l’œil : vos regards me cherchaient et s’esquivaient dès que je relevais la tête. Mais je vous assure, monsieur Bellocq, je vous comprends, vous vous demandiez de quoi je voulais vous parler avant-hier, n’est-ce pas ? Cela vous obsédait… Reste que ce soir, à distance numérique respectable, nous pouvons converser en toute quiétude, sans crainte des oreilles et des regards indiscrets ! »


[silence]


« Monsieur Bellocq ? » 


[silence]


« Hou hou, monsieur Bellocq ! »


[silence]


« Je vous en prie, monsieur Bellocq ! Vous aurais-je offusqué ? (si ça ce n’est pas du lexique soutenu ! Je progresse, je progresse…) »


[silence]


« Bon. Je m’excuse, monsieur Bellocq, je vous ai mis dans l’embarras. Promis juré, je ne vous provoquerai plus. Quand j’écris, c’est souvent sans filtre. Alors, oublions tout cela. Puis-je vous exposer ce qui m’amène à vous ? »


« Dites toujours. J’espère que cela en vaut la peine. J’ai d’autres chats à fouetter. »


« Je sais, monsieur Bellocq, des corrections, des préparations… Alors voilà : j’écris. Je brode des poèmes le soir à la veillée, des textes de chanson que mon frère et son groupe mettent en musique, genre rock ou rap ou slam, c’est selon, et qu’ensuite j’interprète (en privé, pour l’instant). Et donc… j’aimerais votre avis sans langue de bois sur cette chanson, sincèrement. Si vous avez des suggestions, n’hésitez pas ! Je vous l’envoie en pièce jointe. »


[pièce jointe]


Tes mains de tueur infligent la douleur

Boucher de l’horreur

Sanguinaire saigneur



Entends-tu le cœur des bêtes immolées

Leurs clameurs épouvantées

Leurs râles exténués ?



Mais tu aiguises le tranchoir et le dépeçoir

Assassin des obscurs couloirs

Tu serres les mâchoires



De terreur un soir toi-même tu trembleras

Imploreras et gémiras

De terreur tu expireras

 


Ton sang un soir coulera dans le noir

 

D’un sinistre abattoir

Du tranchant d’un hachoir



Pour la vie et l’espoir

Pour en finir avec l’horreur

Abattons les abattoirs

Saignons les saigneurs »



« Écoutez, Lola, merci de votre confiance, mais je ne suis pas expert en matière de chanson actuelle… Je dirais que la cause défendue, la souffrance animale, est évidemment noble et généreuse, mais que la véhémence du propos me semble outrée, voire dangereuse : vous appelez au crime ! Ce texte est une incitation à la violence, punie par la loi… »


« Rien n’est assez virulent pour dynamiter le silence coupable des pouvoirs publics, ou dénoncer la barbarie perpétrée dans les abattoirs. Avez-vous déjà visionné sur Youtube ces vidéos de L214 tournées en caméra cachée ? »


« J’en ai visionné quelques-unes, oui, par acquit de conscience. »


« Et… ? »


« On a filmé des “accidents” lors d’abattages qui ont mal tourné, fâcheux, horribles et même monstrueux, c’est indéniable. À la suite desquels ont été renforcés des contrôles des services vétérinaires dans les abattoirs et les élevages. »


« Et rien ne change, monsieur Bellocq ! Les animaux sont toujours encagés les uns sur les autres, dans les ménageries ou des fermes (!), sans lumière naturelle, engraissés aux OGM, aux hormones et aux antibiotiques, au point de ne pouvoir se tenir debout, puis à moitié assommés pour être massacrés, dépecés et débités à la chaîne… Le génocide animal se poursuit sans interruption, monsieur Bellocq, et on laisse faire. »


« Génocide ! Belle extrapolation, Lola ! Et vous comptez modifier l’opinion publique avec de tels arguments ? Une telle violence verbale ? »


« Elle s’en fout de l’argumentation, l’opinion publique. Elle ne réagit qu’aux actions spectaculaires et aux images-chocs. Celles de massacres au crochet des bébés phoques sur la banquise rouge de sang. Celles de castration à vif de porcelets, sans anesthésie. Celles de l’interposition d’un bateau de Greenpeace devant un baleinier japonais sur le point de tuer une baleine bleue accompagnée de son baleineau… Assez de blabla, des actes ! Ne rien faire, ne rien dire, c’est cautionner la cruauté avec laquelle nous exploitons les animaux ! »


« Je n’en doute pas un seul instant, Lola. Reste que pour se nourrir, il faut bien “trucider” veaux, vaches, cochons, volailles, lapins… Et cela depuis la nuit des temps… »


« Argument fallacieux, monsieur Bellocq ! L’esclavage existe depuis la nuit des temps comme vous dites : est-ce une raison suffisante pour le laisser perdurer ? »


« Vous mettez sur le même plan l’esclavage humain et l’abattage des animaux… »


« Les esclaves sont considérés comme du bétail. Des animaux sont réduits à de la chair à boucherie par centaines de milliers ! Nous ne serons dignes de notre humanité que si nous respectons la dignité animale. L’animal est un être vivant qui doit être protégé par un droit à la vie. »

« Entendu, Lola… Alors que comptez-vous faire ? Vous vous engagez dans un combat… démentiel, non ? »


« Quelle sagacité, monsieur Bellocq ! La foi déplace les montagnes, dit-on… Les bouleversements sociaux naissent d’actions collectives en apparence mineures… »


« Ah ? Par exemple, en ce qui vous concerne ? »


« Désolée, je dois garder le silence. Vous l’apprendrez bien vite. Une opération en centre d’élevage est imminente… Bonne nuit, monsieur Bellocq ! »


[déconnexion]

 

 



« Coucou monsieur Bellocq ! »


[silence]


« Cerf, cerf, ouvre-moi, ou le chasseur me tuera… »


« Oui, Lola… »


« Ouf ! J’ai bien failli y rester… Quelle frousse ! Comment vous portez-vous ce soir ? »


« Est-ce vraiment pour prendre des nouvelles de ma santé que vous frappez à ma porte ? »


« Oh, monsieur Bellocq, seriez-vous toujours un peu bougon quand vient la nuit ? »


« Au fait, Lola, au fait. »

 

« Alors, qu’en avez-vous pensé ? »


« ??? »


« Vous le faites exprès, monsieur Bellocq ! Vous n’êtes pas gentil ce soir… »


« De quoi parlez-vous, Lola, exactement ? »


« Vous ne lisez pas votre feuille de chou dans laquelle vous écrivez ? »


[silence]


« Les canards libérés dans la nature… cinq cents canards bien dodus destinés à devenir du magret et du pâté en boîte… »


« Ne me dites pas que c’est vous qui avez cisaillé les clôtures… »


« Seriez-vous étonné ou… choqué ? »


« Vous étiez dans le groupe des six ou sept individus à opérer aux Bastides ? »


« Oui. »


[silence]


« Respirez, monsieur Bellocq ! Oui, j’y étais. Notre première opération commando ! Une réussite totale. En première page du Nouveau Républicain de lundi… »

« Opération commando ! Une simple dispersion de canards tous récupérés le dimanche matin… Une farce de potaches, oui. Je pensais votre engagement plus sérieux, Lola. C’est déplorable. Affligeant. »


« Reste que la farce a occupé une page entière dans votre… canard. Et que le pigiste sur l’affaire a dû rappeler dans quelles conditions cinq cents canards supposés “élevés en plein air” vivaient sur une minuscule parcelle de terre boueuse clôturée. »


« OK… Reste que leur situation n’a pas évolué. Ils passeront tous à la moulinette comme prévu. Votre “opération commando” n’aura été qu’un coup d’épée dans l’eau, Don Quichottes ! Matamores ! C’est ainsi que vous occupez vos week-ends ? J’espère au moins que vous avez pris du bon temps… »


« Oui et non… Il pleuvait. Les canards ne voulaient pas quitter l’enclos, et avaient du mal à marcher ! Mais nous sommes satisfaits de notre succès médiatique. Même le journal télévisé régional de France 3 en a parlé hier soir. L’objectif principal a été atteint. “Ce n’est qu’un début, continuons le… combat !”  Un slogan qui doit vous rappeler peut-être votre jeunesse, non ? »


[silence]


« Monsieur Bellocq ? »


[silence]


[déconnexion]

De « Ulysse Bellocq » à « Pénélope »


21 : 37 22/10



« Pénélope ? »


« Je vous attendais, Ulysse (vous permettez que je vous appelle ici Ulysse ?). Depuis des jours… sans nouvelles. Je commençais à désespérer. Enfin, vous vous manifestez. Quel bon vent vous amène ce soir ? Aurais-je réussi mon commentaire littéraire ? Je suis impatiente de savoir… »


« Je n’ai pas encore corrigé votre copie, Lola. Mais pour l’heure, je m’inquiète des prochains agissements de votre groupe. J’ai appris au journal que l’enquête de la gendarmerie sur l’affaire des Bastides progressait… Ils sont sur le point de coffrer les coupables. »


« Vous leur avez révélé quelque chose ? »


« Pour qui me prenez-vous, Lola ? »


« Pour un excellent professeur, monsieur Bellocq, correspondant local à ses heures perdues dans le Nouveau Républicain, envoyé sur le terrain des événements régionaux exceptionnels, respectueux de la déontologie journalistique et rigoureux dans le rapport des faits, exprimant en son nom son opinion. Et qui partage un secret avec moi… »


« Laissez-moi vous dire que je condamne totalement votre première et j’espère dernière “opération”. »


« J’avais compris, monsieur Bellocq. Et votre désapprobation sera encore plus grande quand vous apprendrez l’opération prochaine, programmée pendant les vacances de la Toussaint. Monsieur Bellocq, l’abattoir de Saint-Julien sera incendié. Il n’y a pour l’instant aucune mesure de sécurisation du site, pas de vigiles avec des chiens tarés, pas de clôtures électrifiées ni de patrouilles de gendarmerie. Sauf si… »


« Sauf si ? »


« Sauf si. »


« Écoutez Lola, cette façon de procéder ne fera pas avancer la cause animale, au contraire. Vous passerez pour des délinquants ou des terroristes. On réparera les dégâts et l’enquête de police mènera fatalement à vous. Vous savez que vous risquez gros, le contrôle judiciaire, la détention, un procès… »


« Sauf si… »


« Arrêtez avec ça. Un groupe de six ou sept individus ne passe pas inaperçu. L’un d’entre eux sera soupçonné et parlera. »


« Sauf si… »


[silence]


« Monsieur Bellocq, vous vous êtes endormi ? »


[silence]


« De connaître les événements avant qu’ils ne se produisent vous chamboule l’esprit ? Ne craignez rien, tout se passera sans accroc… Nous prenons les dispositions de sécurité maximale. Bonne nuit, monsieur Bellocq. Motus et bouche cousue, telle est notre devise ! »


[déconnexion]

 



De « Pénélope » à « Ulysse Bellocq »


22 : 51 05/11


« Toc toc, mister Bellocq ! »


« Lola… Vous avez perdu la tête, tous ? Vous rendez-vous compte de votre c... ? Et vous signez votre action d’un tag sur un mur ! Vous êtes cinglés, il n’y a pas d’autre mot. »


« Cool, monsieur Bellocq, cool. Vous nous prenez pour des débiles ? »


« Des inconscients. Des irresponsables. Avez-vous mesuré sérieusement les conséquences de vos actes ? »


« Absolument : tout a été planifié et réfléchi avant d’être décidé et voté à l’unanimité, et exécuté. Et tout s’est passé comme prévu, grâce en partie à votre silence. Au nom de tout le groupe animaliste, je vous remercie de votre collaboration par omission ! »


[silence]


« Seriez-vous scandalisé, effaré ? Je comprends. Moi-même j’en suis encore toute retournée ! Ces flammes gigantesques… Quelle vision dantesque ! Un abattoir réduit en cendres ! La voie est ouverte. Des centaines d’animaux sauvés d’une mort abominable. Et tout cela à cause d’un ridicule petit court-circuit provoqué à un endroit parfaitement choisi… Fortiche, notre Frédo (électricien à ERDF…) ! »


[silence]


« Vous demeurez coi, monsieur Bellocq… Mais, je vous rassure, il n’y a pas eu de mort d’homme, seulement la destruction du matériel d’exécution des bêtes, des chaînes de dépeçage et de transport des carcasses, du toit des bâtiments, tout cela a cramé, fondu… Le seul obstacle de taille fut la porte d’entrée. Mais bon, il suffisait de surfer sur le net et découvrir l’explosif approprié pour la faire sauter. Bref, cette opération a été du gâteau. Une balade nocturne de vingt minutes avec feu d’artifice en prime ! »


[silence]


« Décidément, vous n’êtes guère bavard ce soir, monsieur Bellocq ! Cela ne vous ressemble pas. C’est cela, vous êtes… muet de stupeur… ou je me trompe ? Cela passera, monsieur Bellocq, la digestion est un peu difficile ce soir, mais cela ira mieux demain. »


[silence]


« Eh bien dites donc, un professeur aphasique, ce n’est pas banal… Ulysse, revenez à nous, on a encore besoin de vous au lycée. Je vous en supplie, ressuscitez ! »


[silence]


« Voulez-vous que j’appelle les urgences ? »


[silence]


« Bon, j’appelle le 15… Mais je ne connais pas votre adresse… Faites un dernier effort, envoyez-la-moi, je ne voudrais pas avoir votre mort sur la conscience… Je vous apprécie trop. Plus que cela même… »


« Lola, vous avez fini ? »


« Ah, enfin… Vous m’avez fait une peur bleue, vous savez. Je me demande maintenant si c’est le moment de vous communiquer la vidéo que j’ai prise hier soir… Non, vous allez me faire un infarctus. Et si je vous annonçais la prochaine action du groupe, vous ne tiendrez pas le coup. »


« Parce que vous allez récidiver ? Vous êtes déjà recherchés, sur le point d’être arrêtés et vous persistez ! Vous voulez vous faire coffrer ? »


« Question secondaire, monsieur Bellocq. Quoique. Ce serait l’occasion de diffuser notre “cause”. Pour l’instant, “ce n’est qu’un début, continuons le… combat !”. Il nous faut passer à l’étape supérieure : “Saignons les saigneurs” ! Je crois bien que nous avons repéré un joli directeur d’abattoir… Il nous faut seulement peaufiner l’organisation et la distribution des rôles de chacun. »


« Comment, vous allez assassiner quelqu’un ? »


« Ne vous mettez pas martel en tête. Nous allons jouer à liquider un assassin. Est-ce d’ailleurs un assassinat ? Empêcher les meurtres, n’est-ce pas porter assistance à êtres vivants en danger ? Et la non-assistance est sanctionnée par la loi, n’est-ce pas ? »


« Mais ce ne sont que des animaux ! »


«...“"Que” des animaux… Je voudrais bien savoir sur quels critères vous établissez une hiérarchie entre les êtres vivants. L’homme n’est après tout qu’un animal parmi d’autres, trucidant en masse ses congénères à coups de bombes atomiques et de missiles intercontinentaux, non ? Et vous savez comme moi que les biologistes ont observé chez des animaux réputés peu “évolués” des comportements émotionnels comme la joie ou la tristesse, même chez les poissons, des comportements d’entraide, de solidarité et d’empathie, et même une sensibilité musicale, à des degrés divers évidemment. Tous les animaux ressentent douleur et souffrance… »


« OK… Est-ce une raison suffisante pour organiser ou simuler une exécution publique qui ressemblera peut-être à une séance d’humiliation intolérable ?
“Il faut faire un exemple, Ulysse. Une cérémonie rituelle d’expiation… »


« Et vous pensez que cela se passera sans problème, sans incident ? »


« Sauf si… »


« Vous vous imaginez avec des menottes aux poignets ? Et toute votre vie gâchée par un procès… À payer une amende exorbitante ? Ce ne sera pas du théâtre, croyez-moi. »


« Sauf si… »


« Sauf si je vous dénonce aux flics ? »


« Exactement. Allons, reprenez-vous monsieur Bellocq, et patientez… Notre prochaine opération se déroulera à l’abattoir de Vayrac-le-Château. Il y aura du spectacle, je vous le garantis. Vous voulez venir ? Je vous y invite, à titre personnel. J’aime votre présence, monsieur Bellocq. Vous faites quasiment partie de la famille, maintenant. Votre complicité est avérée… »


[silence]


« Jamais Ulysse n’a trahi Pénélope. Il lui a été fidèle à la vie à la mort, n’est-ce pas monsieur Bellocq ? »



De « Pénélope » à « Ulysse Bellocq »


23 : 36 23/11


« Rendez-vous samedi prochain à l’abattoir Vayrac, 23 heures. Vous viendrez, n’est-ce pas ? Je vous y attends, Ulysse. Je vous ai même toujours attendu… »

 



2

Le Nouveau Républicain


Drame fatal à l’abattoir de Vayrac-le-Château

C’est avec une profonde consternation que nous venons d’apprendre le décès de l’un de nos collaborateurs les plus talentueux, Ulysse Bellocq.
Enseignant du lycée Edmond Rostand, il participait à une action d’un Groupe Animaliste dans les locaux de l’abattoir de Vayrac-le-Château dans la nuit de samedi à dimanche.
Selon les témoignages et les images de vidéosurveillance recueillis sur place, les membres du commando antispéciste, une dizaine de personnes, ont d’abord introduit dans la salle d’abattage le directeur de l’entreprise, D. V., capturé chez lui dans des circonstances qui restent à préciser, et l’ont ensuite dévêtu et enchaîné dans une stalle métallique utilisée pour entraver les animaux à abattre.
Cependant, alertés par la femme du directeur qui a pu rapidement se délivrer des liens qui l’attachaient sommairement dans sa cuisine, cinq employés de l’entreprise ont fait irruption dans les bâtiments, armés de barres de fer et de manches de pioche, avec la ferme intention de libérer leur patron et de chasser les intrus par la force. Des coups violents ont été assénés sur les jeunes manifestants sans défense.
C’est à ce moment-là que l’on a vu surgir Ulysse Bellocq dans la salle d’abattage et ceinturer un employé menaçant de sa masse une jeune fille qui filmait la scène. C’est au cours de leur lutte que, tentant de se dégager, cet employé a porté un coup fatal sur la tempe de l’enseignant.
Quelques minutes plus tard, gendarmerie et assistance médicale se rendaient sur les lieux du drame. Ils n’ont pu que constater le décès de l’enseignant, ainsi que les blessures de certains manifestants.
L’enquête diligentée déterminera les circonstances et les mobiles d’une telle opération coup de poing du groupe antispéciste dont faisait partie Ulysse Bellocq. Il semblerait que les manifestants souhaitaient donner au directeur de l’abattoir une expérience frappante de la cruauté de l’abattage animal, par un simulacre de son exécution.
La jeune lycéenne protégée par Ulysse Bellocq, L. N., 16 ans, élève du lycée E. Rostand, a été transportée au C.H.U. dans un état de choc sévère.
Il reste que la disparition d’Ulysse Bellocq laissera un grand vide dans notre rédaction à laquelle il collaborait de façon régulière depuis quinze ans.
Il laissera un vide plus grand encore au lycée Edmond Rostand, où il était très apprécié de tous ses collègues et de ses élèves.
Nous adressons nos plus sincères condoléances à sa famille et ses amis proches.
Ulysse, tu nous manques.
F. H. directeur de publication délégué



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Oka N'guessan · il y a
J'ai beaucoup aimé, beau style , bravo vous avez mes voix , je vous invite aussi a aller me découvrir et de voter pour moi au passage https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-lumiere-10 merci
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Gaelle Ghanem · il y a
Bravo, j'adore votre style! Très beau, vous avez toutes mes voix!
Je vous invite à découvrir mon oeuvre: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/noir-cest-noir-il-me-reste-lespoir

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Burak Bakkar · il y a
Bravo Francois ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
Donnez moi votre avis !

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Fodé Camara · il y a
Bravo ! Vous avez mes 5 voix.
Merci de passer faire un tour chez moi et soutenir mon texte si vous avez le temps 👇👇
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lerrance-spirituelle-1

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Yanis Auteur · il y a
Bonjour François
Mes 5 voix !
Félicitation pour vous et votre texte.
Je vous invite aussi à voter mon histoire pour le concours adolescent.
Voici le lien.
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Christine d Orléans · il y a
Jubilatoire et ... d'actualité !
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Jean Calbrix · il y a
Un texte dans lequelle un professeur (bien naïf) se fait embringuer par une de ses élèves dans une histoire de défense des animaux, histoire (sur fond de mythologie grecque) qui tourne au drame !
Bravo, François ! Vous avez mes cinq voix.
Je vous invite à lire mon poème : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/la-rose-la-bouteille-et-le-baiser Bonne journée à vous.

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Eric Lelabousse · il y a
Très très très réussi ! J'ai adoré ! Bravo ! Mes 5 voix avec plaisir !
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Mohamed Laïd Athmani · il y a
Je viens de découvrir votre page.
J'ai aimé et je me suis abonné.
Ah, mes points, et entièrement, votre texte les mérite bien.
Récit bien élaboré.
Histoire intéressante et captivante aussi.
Bonne continuation .
A votre tour, je vous invite à soutenir mon texte qui est en compétition.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/digoinaises-corps-et-ame

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Mathieu Kissa · il y a
Mes votes pour ce texte bien construit et bien écrit.

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