Sans la froisser

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Belge, j’habite les Vosges depuis septembre 2011 où je me consacre à l’écriture, à la lecture, aux mots en général, grâce aussi à des ateliers d’écriture et des corrections  [+]

Comme vous, comme moi, cet homme avait été mis en garde. Comme vous, comme moi, il avait été averti qu’un jour, qu’on la nomme crise de la quarantaine, remise en question de la cinquantaine, pétage de plombs ou grillage de fusibles, il y serait confronté et qu’il lui incomberait de prendre une décision, si possible, mature et assumée. Mais voilà, comme moi, comme vous, comme tant d’autres, il n’ y avait pas cru ; il avait occulté que la phrase « Cela n’arrive qu’aux autres » n’est pas devenue un cliché sans raison...
Jérémy habitait un petit appartement au troisième étage d’une maison de maître ; un endroit modeste qui comportait tout le confort de base. «Une maison avec une piscine... Nous aurons de beaux enfants... » : ces mots prononcés par une voix féminine résonnaient encore dans les murs.
Sa maman lui ayant appris la patience, Jérémy était convaincu que son récent engagement au sein d’une grande enseigne informatique parviendrait à faire de ces mots, non des échos ou de simples projets, mais des réalités.
La semaine qui s’achevait par ce vendredi soir, comme toutes les précédentes, avait été éprouvante et rythmée ; l’heure était cependant calme et paisible, doux prélude à une soirée automnale aux tons ocres.
A pas de velours, Jérémy traversa le séjour, et vérifia que le fin matelas mousse était correctement installé sur son sommier de métal. L’objet n’était pas récent, mais il n’avait rien à envier à ce qui se vendait actuellement. Sa stabilité avait fait ses preuves ; son métal ne grinçait pas. Rassuré sur son confort, Jérémy se permit une inspiration profonde. Il tourna la tête et, à quelques pas de lui, la découvrit. Là, discrète, en attente. Depuis un certain temps ; en attente. Il permit à ses yeux de se poser sur elle ; sans insistance, par crainte de l’effeuiller. Ne pas la froisser. Il s’avança vers elle ; elle ne bougea pas. La distance entre les êtres devint matérielle ; emplie d’une moiteur que l’orage annoncé ne pouvait justifier. Les bras de Jérémy se croisèrent et permirent à son t-shirt de s’abandonner sur le sol. Son regard ne vacilla pas. Là ; au silence de l’attente ; juste un souffle.
La main droite de Jérémy vint se glisser sous son col, entre ses épaules, alors que sa main gauche s’autorisa à lui parcourir la ligne du dos. Par quelques pas empruntés à un ballet, il lui permit de s’allonger sur le matelas mousse avec la même douceur que celle d’une plume venant flirter avec le sol après avoir caressé une atmosphère tiède. Il la regarda ; avec douceur et respect, il la contempla. Qu’elle lui paraissait belle dans ce blanc ! Sa main trembla. Un blanc si particulier qui n’avait rien d’agressif ou livide. Un blanc chaleureux aux reflets jaunes de l’automne. Jérémy réfréna un léger frisson ; il ne parvenait pas à l’aborder. L’étoffe portait son âge en transparence, une maturité qui ne souffrait pas d’usure.
La douceur du lin l’interpella, mais il appréhenda que sa main d’homme ne la froisse. Ses doigts lui paraissaient démesurés en regard de la série de petits boutons finement alignés sur sa poitrine. Pourtant, il lui faudrait les défaire ; un à un, les saisir ; un à un, les mettre en mouvement et les sortir de leur entrave ; les libérer. Les libérer sans la froisser ; avec patience et douceur, l’aborder. Il appréhendait. Ne pas la froisser. Sa douceur qu’il anticipait ; son silence qu’il mesurait ; tout lui parlait. Il la regardait. Sa main gauche vint à son contact ; il s’avança. Timidement.
Déjà, il imagina son plaisir à parcourir ses courbes, à s’immiscer entre ses lignes ; à tout prix, il devrait éviter les faux plis. Sa main poursuivrait son chemin ; d’un sentier à l’autre, s’avancerait en douceur ; ici et là, il y avait place pour la créativité. Il le savait, mais il n’y était pas encore. La température lui parut monter d’un degré. Sa main gauche au contact de l’épaule, il permit à sa main droite de venir à la rencontre du col : un col Mao. Son cœur battait la chamade, mais le bruit en était amorti par les muscles de son thorax. Calme présence ; juste distance qui diminue. Son index droit vint se poser délicatement sur l’arête du col et entreprit d’en caresser le tour ; le même effleurement que celui que la peau adresse au pourtour d’un verre en cristal quand elle en cherche la mélodie. Il venait d’oser s’avancer ; elle, elle n’avait pas bougé. Sentiers, chemins, détours et mystères : il n’osa anticiper trop vite. Dans ce dialogue, il avait peur de la froisser ; il savait qu’il devrait parfois reculer. La résonance du cristal, sa mélodie, il crut l’entendre ; son nectar, le goûter. Il voulait commencer à l’essence du monde ; reprendre la plume à la première ligne. En recherche des plus belles notes, il voulait aller cueillir du bout des lèvres ses perles de cristal.
Il imaginait tout cela, mais la peur de la froisser avait raison de ses mouvements. Pourtant, face à elle, si douce et si fragile, il ne voulait pas freiner son imaginaire ; il ressentait ce partage et le souhaitait immortel, gravé en chaque cellule de leurs êtres. Il inspira ; poursuivit ; permit à ses yeux de flâner sur ses contours ; d’atteindre la limite inférieure de l’étoffe ; la frontière de l’indiscrétion sur deux lignes d’une symétrie parfaite. La caresser, s’y inviter, s’y lover ; il ne savait comment s’y prendre. Tant d’appréhension à la froisser ; tant de craintes à en modifier la courbe naturelle. Il la contemplait. Entre imaginaire et réalité, il ne savait que faire. Le désir l’habitait mais il ne pouvait pas la froisser.
Quel geste poser ? Cette question le hantait quand un parfum soufré l’empêcha de lui trouver réponse. A proximité, quelque chose brûlait. Un plat oublié sur la cuisinière ou dans le four ? Non, cela faisait déjà plusieurs jours qu’il prenait son repas de midi dans un établissement proche de son lieu de travail et, qu’en soirée, un laitage et un bout de pain, exceptionnellement un fruit, lui suffisaient. A l’odeur, vinrent s’ajouter un film opaque et une douleur pénétrante. Ses neurones se mirent en branle : le tissu brûlait et sa main comportait une ligne rouge rehaussée d’une cloque blanchâtre.

Ni sa mère, ni sa compagne, ne lui avaient appris à repasser.
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