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Sans impur, rien ne se maille.

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Polotol

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Un ouvrier agricole avait retrouvé la dépouille en état de décomposition avancée au début de l’été, dans un silo à grain vide, large de trois mètres , cylindre profond de quatre mètres, enterré dans la campagne déserte . Impossible d’en sortir sans aide extérieure. Le cadavre reposait à cette crèche depuis la Noël.
La fin de l’ hiver ayant été particulièrement douce, les chairs métamorphosées rendaient le corps non identifié. L’autopsie de sa denture avait déterminé son état civil et renforcé le dossier. Michel Hendrik vivait en concubinage avec Yacinte Kubol, administratrice d’un internat pour jeune fille d’un lycée d’état que la préfète Madame Grant dirigeait d’une main de fer, dans un gant de velours. Depuis sa disparition, elle avait lancé un avis de recherche et attendait désespérément son retour.Marcel, le prédécesseur dans la fonction occupée par Hendrik comme chef du personnel ouvrier du lycée, était visé, en tant que suspect prioritaire, par l’enquête en cours.Le rapport médical du médecin légiste établissait que la victime n’avait subi aucune agression violente et le décès était conséquent à l’épuisement, la déshydratation ou la faim. Des substances neurotoxiques avaient été prélevées en même temps que l’identification du corps .A 15h, après la séance de crémation à Ciney, l’officier Tartempion reçut Marcel en qualité de témoin. Ses renseignements seraient susceptibles d’éclairer le décès de l’infortuné salarié, sur lequel le “parquet*” avait demandé d’enquêter..Dans le bureau du condé, du coin de l’œil , accompagnés par un ventilateur acoustique, les deux hommes face à face, se jaugeaient sans intention visible.Après les formalités habituelles, le commissaire demanda à l’ex-régisseur ses activités récentes depuis le départ de l’institution enseignante.Un séjour en Irlande pour le baptême de sa petite nièce l’avait distrait de son licenciement abusif et depuis, il se refaisait une santé dans la restauration du château d’Aubrive en Ardennes. A l’époque présumée des faits, il visitait Dublin.L’officier enchaîna sur les relations de Marcel avec le personnel de l’établissement scolaire. Celui-ci, pédagogue dans ancien métier, démontra simplement vouloir entretenir des contacts professionnels cordiaux.Sécurisé par sa vieille amitié avec la préfète* des études, Marcel croyait pouvoir créer un esprit dynamique d’équipe. En échange, elle lui avait intenté un procès , en accusation d’outrage aux mœurs et viré sur le champ pour faute grave. Les concierges témoins contre lui et Frederick, le stagiaire, avaient porté plainte pour harcèlement, une lettre anonyme à l’appui. Sans preuve et sans enquête avec confirmation d’un procès en appel, il ne comprenait pas cet abus d’autorité.Aucunement, l’ancien chef d’équipe ne mettait en cause la probité de son successeur.

Celui-ci devait avoir une excellente réputation, pour être propulsé aussi vite. Marcel savait faire la part des choses.
La cause du suicide écartée, qui avait eu intérêt à liquider Hendrik ?
La scène de crime fouillée au crible dans un laps de temps si éloigné des faits, ne laissait guère d’indice, sinon un stylet métallique, non loin du corps. Les ouvriers interrogés par les inspecteurs ne reconnurent pas cet objet , exepté le jeune stagiaire Frederik qui désignait l’objet comme appartenant au contremaître décédé . -Auparavant Marcel en détenait un pareil, cet objet déformable permet d’ouvrir toutes les serrures .
Tartempion rappela sur son « laptop »* qu’il devait encore entendre le couple de concierges à propos de ce fameux corbeau et de sa lettre, objet de plainte contre Marcel, appui de son limogeage.
Le ventilo souligna plaintivement quelques interrogations...
Frederick prit une pause pour être entendu dans son rôle de témoin aux bureaux de la police. D’abord il fut interrogé pour confirmer le harcèlement qu’il avait subi, ensuite une déposition sur l’identification de la pièce à conviction retrouvée sur la scène du crime. Par après, l’ interrogatoire fut axé sur les relations du personnel et l’ancien responsable. Dès le début, Fred se répandit en injures sur les positions racistes et sexistes de l’ex-chef concerné. – Ce type est dangereux, il se prend pour qui ? C’est un obsédé. S’il touche à un cheveu de madame, je le dénoncerai encore !
Apparemment, sans distinction, Il utilisait ces mêmes termes agressifs à l’égard du défunt. Objectivement, il semblait ne pas posséder toutes ses facultés mentales. Il dénigrait sans raison fondée, la fonction hiérarchique.- Comment a-t-il pu confirmer le jugement de Marcel ? songea le flic. Avec l’aide des concierges et du corbeau ?
L’officier ignorait quelles causes réelles justifiaient l’acte fatal, mais il lui fallait surtout un coupable. Il lança tous ses limiers sur la piste des membres de l’équipe ouvrière, qui, très laconiques, magnifiaient le défunt et sa veuve. De toute évidence, ces derniers facilitaient le travail par de nombreuses attentions.
De fait, le coquelet en chef était très galant avec tout ce qui portaient jupon, précisaient les techniciennes de surface.
Mesdames Grant et Kubol furent reçues ensemble avant d’être interrogées individuellement. Elles s’entendaient comme les deux doigts coupe- faim d’un mutilé manchot et seules , leurs interrogatoires s’adaptaient en copies conformes. -Marcel , bien intégré en début de contrat, était devenu incontrôlable et se comportait comme subversif depuis qu’il était couvert par un syndicat rival. Des abus connus de tout le monde avec qui il était en opposition . Il provoquait les employées de couleur et harcelait les femmes d’ouvrages. Il suffisait de consulter les conclusions des procès en première instance et en appel, au tribunal du travail. Consécutivement, le remplacement par feu Monsieur Hendrik, était bénéfique à tous égards. Souhaitant que la disparition du nouveau chef d’équipe n’aie pas de rapport avec les circonstances interprofessionnelles, elles terminèrent leur laïus en affirmant que cette fois encore, elles n’avaient pas de chance avec les hommes.
Le taulier fut pris en sandwich quand, à la fin de l’interview, elles l’invitèrent à prendre un pot au « drugstore « .
Fier comme bartabac, Tartempion déclina l’offre, mais fit une prédiction. – Restez à la disposition de nos services. Mesdames. Une confrontation sera prévue dans les prochaines heures.
Le concierge de l’établissement scolaire, Georges Migno fut interrogé sous serment par une équipe de gendarmes et déclara s’être disputé avec son épouse sur l’affaire du revirement de Marcel. Il venait déposer sa déclaration seul. Pour les plaintes, il avait reçu des doléances par téléphone, et l’auteur de la lettre anonyme n’avait pas été réellement identifié. Sa femme avait été influencée par Frederik et une » négresse » pour accuser le vieux chef. Les autorités scolaires lui avaient conseillé vivement de collaborer aux témoignages contre Marcel. Michel Hendrik avait directement relayé le poste vacant, une fois le vieux viré.
Confondu au témoignage du stagiaire Frederik, Il consentit à reconnaître avoir confirmé, à tort, sa version de harcèlement oral, mais, certain, il n’avait rien vu ni entendu personnellement de la part du présumé responsable.
En additionnant, les divers renseignements réunis par ses troupes, tartempion orientait de plus en plus ses analyses sur la culpabilité de l’avant dernier chef d’équipe de l’école d’état. Le stylet près du cadavre, un soucis de vengeance contre l’usurpateur, la position des ouvriers et la colère du stagiaire étaient des indices précieux. Le voyage en Irlande n’empêchait pas l’exécution du crime dans la période hivernale envisagée par le labo.
Sa conviction était faite. Marcel devait passer aux aveux. -Brigadier Opherlin, convoquez le suspect, nous l’assignons en garde à vue !
Dans l’hiver annonçant un dernier Noël blanc, une certitude planait.
. Des syndicats aux tribunaux, avocats, conseillers en tout genres, rien ne put établir une vérité. Marcel dut accepter sa destinée. Patiemment, Il écoutait la neige tomber. L’école , gérée par des malhonnêtes ne pouvait prospérer dans ces circonstances. Par ailleurs, la préfète souhaitait sa propre mutation dans un autre Lycée à la haute administration en cours du procès . L’administratrice, elle, persévérante d’opportunisme, sollicitait une augmentation avec un meilleur statut. Son nouvel adjoint, à cette époque encore bien vif, avait la carte du parti politique favori de l’époque.
Marcel guettait seulement un moment de distraction. La rumeur publique et les médias dubitatifs attendaient une tournure des événements encore plus pimentée.
Pour nouveau logis, un château en zone frontalière l’abritait d’attaques répétées de détracteurs. Les dépendances du domaine suffisaient à sa reconstruction personnelle .
Aux activités professionnelles succédait un programme assidu d’entrainement de triathlon et de boxe anglaise. Mentalement, beaucoup de travaux sur internet lui évitait de surenchérir dans un « pathos  » intempestif.
Michel Hendrik, de son côté, après ses manigances, était installé le vent en poupe...Certain que l’ancien obstacle à sa promotion canapé était K.O, il accusait réception au domicile des appartements de fonction de sa conquête. Avec félicitations du jury.
Dans les premiers temps, Les filles étaient prudentes, timides et réservées. L’attirance de l’autorité apprivoisée et les attitudes pseudo paternelles du Casanova eurent raison de leur pusillanimité. Pascaline et Diane, deux internes succombèrent les premières . Elles rencontraient l’amant idoine dans les salles de douches après le couvre feu. A deux, elles se sentaient plus franches pour le capturer.
Après quelques gambades, le manège tourna de plus belle, à tel point que le sport nocturne occasionnel chez les adolescentes, était d’appâter le jeune cadre affamé !
Un hit-parade, était établi, à qui avait le plus la « côte », entendez le nombre de rencontres et le temps passé ensemble dans les vestiaires. Sur le tableau d’affichage du dortoir, le résultat, se présentait en lieu et place des horaires de sorties autorisées officielles.
Les surveillants, goguenards ou complaisants, feignaient d’ignorer les arnaques impossibles à contrôler.
Yacinte pourtant fut plus clairvoyante et compris les raisons de la fébrilité de son nouvel amant ainsi que la cause de ses absences nocturnes injustifiées. Elle ne trahissait cependant aucune réaction. Elle restait de marbre. Un jour, elle prétendit euthanasier la dernière portée dégénérée de sa chienne de race et reçu l’ordonnance pour une mise à mort.
Son étalon lui manifestait pourtant une dévotion sans pareille. Tant du côté cour que du côté turbin. Il se gavait de petites gélules bleues, en vrac. Les causes étaient nombreuses et pas toutes perdues.
Une photo retrouvée un beau matin, sur son capot de voiture confirma ses soupçons. Cette vision, dans un premier temps affolante, lui forgea l’âme damnée plus froide et cruelle qu’une lame de poignard. La vue de dos de Michel, le pantalon retroussé aux mollets, une paire de gambettes juvéniles comme baudrier entourant sa taille, mettant en valeur le superbe cœur fléché tatoué sur la fesse droite. Un billet, un trombone sur ce cliché : ” si tu veux en savoir plus, rends toi là où tu sais à la même heure. M”
Elle se souvint tout à coup des lettres anonymes que son nouveau compagnon encore au chômage, s’amusait à envoyer pour salir la réputation et confondre Marcel. Voilà maintenant que la situation se renversait !
Elle allait réagir avec beaucoup de sang-froid, avec l’aide de son jeune fan à qui elle avait laissé entrevoir ses appâts. La drogue serait inoculée lors d’une libation excessive précédent leurs ébats rituels . Elle favoriserait la prise en s’efforçant au paroxysme à ce moment. Une fois neutralisé et bien farci, le colis serait amené en camionnette dans cette fosse à grains. Endroit repéré lors d’une balade avec lui, l’automne passé.
Quelle inspiration pour une expiation l’avait possédée ? Tous les évènements l’innocentaient en apparence et si Marcel parvenait à prouver son innocence, elle ferait glisser les soupçons sur Fred qui l’avait aidé pour le transport du corps hors de la scène de crime. Il pouvait l’avoir fait seul avec sa force herculéenne de tâcheron.
Tartempion, n’y voyait que du feu. Il lui fallait les aveux de Marcel qui allait cracher au bassinet en face des deux matrones et du larbin fébrile.
Le malaise et la chape de silence plombaient l’ambiance de la rencontre programmée, enregistrée ce matin-là aux locaux judiciaires.
Tartempion laissa planer son ombre avant l’interrogatoire, mais regarda attentivement les réactions de quatre prévenus, derrière un miroir sans teint. Les dames démarraient une bavette dans un coin du bureau , Fred fixait le sol, visiblement perturbé, seul sur sa chaise. Marcel, en vis à vis, contemplait la scène placidement. Tartempion remarqua son manque d’anxiété. Le suspect n’avait pas l’attitude d’un condamné. Il tentait même établir le contact avec ses anciens collègues.
Le commissaire entra en coup de vent ! s’assit et regarda l’assemblée sans mot dire. Longtemps . Il faisait face au principal inculpé.
Du temps de parole donnait place à un trou noir aspirateur de toutes les pensées tapies ou dissimulées dans les circonvolutions cérébrales des entités en présence . La durée incalculable de vide sidéral établit une distance temporelle nulle dans les esprits qui planaient et se figeaient.
Tartempion referma le dossier et déclara l’action de la justice éteinte, faute de preuve.
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anonyme · il y a
Une belle oeuvre écrit avec une belle plume. Bravo! Bonjour, une invitation à lire ma TTC en concour. Merci d'avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-inventions-naissent-mais-les-hommes-meurent-1
Merci d'avance, Yasmine

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Georges Marguin · il y a
Un beau texte, plein de suspense, bien écrit Merci
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AKM · il y a
Une belle oeuvre littéraire ! Bravo !
Je vous invite à lire ma nouvelle LES MOTS DU CŒUR et à apporter vos critiques :
« ...- Il m’a embrassé par surprise, je me suis laissée faire comme pour voir jusqu’où il voulait aller, il m’a déshabillé mais avant que le pire ne se produise je me suis sauvée.
Au fur et à mesure qu’elle me décrivait la scène, une peur grandissait en moi, la peur de l’entendre sortir les mots : « J’ai couché avec un autre homme », et à la fin elle laissa bientôt place à des suspicions... »
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/les-mots-du-coeur-1

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Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Très belle inspiration ! Une oeuvre menée avec simplicité et beaucoup de maîtrise ! J'adore ! Ravi de découvrir une telle oeuvre !
Si l'envie vous prend je vous invite à découvrir mon oeuvre en compétition, catégorie des nouvelles, "Jeunes écritures".
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

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Chorouk Naim · il y a
Bravo
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Adjibaba · il y a
Très beau texte qui sort de l'ordinaire. J'ai beaucoup apprécié, merci pour cette merveille.
Une petite invitation à soutenir mon oeuvre en compétition : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance

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Felix CULPA · il y a
Tartempion, il fallait oser ! Vous l'avez fait avec brio dans un bon récit ! Je vous découvre hélas tard tant pion j'ai été de mon emploi du temps, mais je vote et je m'abonne ! Je suis nouveau j'ai deux textes en concours, merci de venir me lire !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-droits-de-lame
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-braquage-poetique

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Gérard Aubry · il y a
Beau texte! Tartempion vit ses enquêtes. G.A. Peux-tu lire, tranquillement, "Liberté"? Merci! G.A.
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