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SAMY ET LE PORTEFAIX

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Mireille.bosq

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Je dédie tout particulièrement cette nouvelle à Laetitia qui a bien connu cette ambiance.

Septembre 2011.


Un port quelque part dans une grande ville du Maghreb.
L’espace d’une journée, parfums et rêves mêlés, du marché matinal au charroi des docks, deux adolescents, Hassan qui rit et Samy qui pleure, quêtent leur pitance.
Demain sans doute, sera pareil.


***

Trois fois par semaine, le « Dar Beida » ferry reliant la ville de Sète à une capitale méditerranéenne entre dans la rade.
Aujourd’hui, comme tous les autres jours aux alentours de midi, Samy accolé le dos à la façade de l’ancienne école, une jambe repliée et en appui, n’en peut plus de tenir les murs.
Non loin, Mouloud allume les braises du canoun et commence la cuisson des brochettes.
Le fumet de la viande grillée exaspère la faim du planton. Ce soir, à la maison, les assiettes seront encore vides.
Du port tout proche des remugles, pétrole et marée mêlés portés par la brise, viennent s’ajouter à celle des salaisons, parfum nauséeux pour ventre creux attisent sa fringale et sa colère.
C’est décidé : il va partir, à tout prix, à n’importe quel prix.
— J’irai là-bas, je pourrai m’inscrire à l’école, devenir ingénieur...
Un sifflement strident le tire de sa rêverie morose : c’est Hassan le fils de ses voisins et ami d’enfance. La matinée a été bonne pour lui : levé de bonne heure il a déjà réussi à porter trois paniers.
Les ménagères l’ont repéré depuis longtemps. Posté à l’entrée du souk où en échange d’une pièce ou de tout cadeau à leur convenance, il charrie pour elles les lourds couffins dont dépassent les poireaux, la coriandre, la menthe odorante. Des allées du marché aux portes de leur immeuble, il est autorisé, quand la charge est trop pesante, à monter jusqu’aux étages. Gracile, son air juvénile dissimule une grande force physique, il n’inspire pas d’inquiétude aux maris jaloux.
Il a réussi à s’imposer aux abords de la halle sachant disperser les nuées de gamins capables d’importuner les clientes. Il a pour cela tout naturellement recours à l’antique tradition du bakchich. Cela va de la piécette en passant par, les jours fastes, un œuf dur, des oignons si prisés ou quelques bananes.
Les commerçants reconnaissants envers cet intermédiaire, il amène de préférence devant l’échoppe de ceux qui offrent une récompense les meilleures clientes, le gratifient aussi d’une obole en nature : Olives parfumées, sachet de cumin aromatique, petit pain chaud, cacahuètes grillées...
Sa provende quotidienne suffit à le nourrir sur place ; il réserve pour la maison les dons impossibles à consommer immédiatement et, généreux, il partage, quand il le peut, la manne comestible avec son copain Samy.
Le portage des paniers est la base d’un fonds de commerce qui comprend des ramifications variées. Comme il connaît l’inventaire du derb le plus éloigné du centre il peut, par exemple, dénicher un robinet introuvable, le joint d’un modèle disparu du marché ou des piles de récupération capables de générer encore un peu d’énergie. Cela explique la générosité des pourboires, au vu du service réel rendu, tout au moins en ce qui concerne son rôle de portefaix. Le travail ne manque pas, il court, il court, après son occupation du matin à l’après-midi.
Une autre pratique officieuse et lucrative est en vigueur sur le port. Les touristes s’apprêtent à l’embarquement. Afin d’éviter la fastidieuse queue qui se forme devant les bureaux douaniers, ils remettent leur passeport et les fiches de police à l’un de ces intermédiaires non accrédités, mais rompus à cet usage. Pour l’instant, Hassan est trop jeune pour arriver à y faire sa place ; il se contente d’aller leur chercher les petits verres de thé à la menthe ou au jasmin, dont les effluves brûlants s’échappent d’une cahute en planche toute proche. Il y arrondit sa menue recette du matin et obtient, comme toujours son supplément, morceau de sucre, beignet, offert par le boutiquier.
Samy a trouvé une spécialité. Il surveille le débarquement des passagers. Touristes ou familles locales ils sont chargés de paquets ou bagages aussi abondants qu’improvisés. Ils sèment toutes sortes de choses. Laissant les cohortes de porteurs volontaires entourer les arrivants, il collecte d’innombrables objets perdus. Des nounours encore imprégnés de vomi tombé de petites mains fatiguées, un foulard saturé d’une coûteuse fragrance, des sachets intacts, ils sont très prisés par ses sœurs, de serviettes déodorantes ou de mini savonnettes.
Après lavage, service qu’elles lui rendent en échange de ces cadeaux si convoités, la modeste collecte va grossir, posée sur une feuille de plastique sur le trottoir, un résidu qui conserve un peu des couleurs ou des senteurs d’une autre société. Certains de ces objets trouvant un acheteur retrouvent une existence avant de terminer, définitivement, dans l’égout.

En repartant chez lui le soir, mort de fatigue, mais heureux, Hassan le portefaix repasse devant l’école.
Samy est toujours là, adossé en héron contre son mur. Un sourire vient illuminer sa sombre figure lorsque Hassan lui offre une cigarette, un bonbon, obtenus au prix de son labeur de la journée.
Les deux compagnons regagnent ensemble leur vieil immeuble.
Appuyé sur l’épaule de son copain, Samy a déplié sa pauvre patte plus courte que l’autre et, claudiquant contre son ami, il rentre à la maison.

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Image de Odile Duchamp Labbé
Odile Duchamp Labbé · il y a
Vous décrivez bien l'honneur qu'on ces gens pauvres de ne pas être de pauvres gens!
dans un autre ordre d'idée, le diriez vous ce que vous pensez de http://short-edition.com/oeuvre/poetik/il-etait-midi-moins-le-quart

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