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Sally, comme tous les matins, m’attendait près du portail de l’école. Nous traversâmes la cour sans un mot, et sans regarder personne autour de nous, comme nous le faisions toujours. Nous nous installâmes dans un coin sombre où personne n’allait jamais, et puis Sally me parla des autres élèves de notre classe. Je l’écoutais toujours dans rien dire, et elle déversait un flot continu de critiques et d’insultes sur chacun de ses ennemis, c’est à dire tout le monde sauf moi. Moi, avant de rencontrer Sally, j’avais des dizaines de copines, mais elle m’avait convaincue que je n’avais besoin que d’elle, donc je m’étais éloignée de toutes les autres. La cloche sonna. Sally et moi nous rendîmes en classe où nous nous assîmes calmement, juste en face de la maîtresse. Toute la journée se déroula pour moi comme dans un rêve car j’étais absorbée dans mes pensées.
A quatre heures Sally m’emmena chez elle, et, dans un coin de son jardin où poussaient en désordre des fleurs sauvages, elle me montra une poupée qu’elle avait cousue. Cette poupée ressemblait étrangement à une des filles que Sally détestait le plus, et portait l’uniforme de notre école. Sally ouvrit le chemisier de la poupée, et je vis sur le côté gauche de la poitrine un petit cœur en tissu rose.
- Est ce que tu la reconnais ? me demanda Sally.
- Oui, répondis-je, c’est Clara Nicholson.
- Exactement. Demain, tu te faufileras derrière elle et tu couperas une mèche de ses cheveux, puis tu me la rapporteras, m’ordonna-t-elle.
- D’accord.
Sally me sourit, et rangea sa poupée. Le lendemain matin, je me glissai des les toilettes des filles derrière Clara. Elle était occupée à se coiffer devant le miroir. Je fis volontairement tomber un stylo devant ses pieds. Elle se pencha pour le ramasser, et j’en profitai pour sortir mes ciseaux et voler quelques cheveux. Clara ne s’aperçut de rien, et me tendit mon stylo sans un mot. Je sortis des toilettes, déjà pleine de remords et je tendis les cheveux à Sally. Son air satisfait me rassura un peu. Au fond, ce n’était pas si grave, et pas tellement de ma faute. Je la suivis en classe, docilement. A nouveau, elle m’emmena chez elle après les cours. Dans le même coin tranquille de son jardin, elle sortit sa poupée, un grand sourire aux lèvres. Elle était vraiment aux anges. Elle prit une grande aiguille, et avec du fil, elle attacha les quelques cheveux de Clara sur la tête de la poupée à son effigie. Lorsque les cheveux furent bien attachés au milieu des mèches en laine de la même couleur, Sally me regarda intensément. Puis elle me tendit la grande aiguille sans un mot. Son regard me suffit pour comprendre ce qu’elle désirait : je devais planter cette aiguille dans le cœur de la poupée. Je sentis mon sang se glacer dans mes veines, je savais que je le ferai, parce que je ne pouvais rien refuser à Sally, mais je savais aussi que cet acte serait lourd de conséquences. Mes mains tremblaient, et je sentais une sueur froide couler le long de mes pommettes. Soudain, Sally m’attrapa le menton, et me força à la regarder dans le fond des yeux. Ses yeux... ils avaient la couleur froide de l’acier, et exerçaient sur moi un pression indéfinissable. Je ne pus faire autrement que de lui obéir. D’un coup sec, je poignardai la poupée à travers son chemisier. Sally se mit à rire, d’un rire froid, sans émotion, un rire qui me terrifiait. Horrifiée, je vis bu sang commencer à tâcher le chemisier de la poupée, tout autour de l’aiguille, et couler sur mes doigts. Je hurlai, et je voulus m’enfuir loin, mais je ne pus pas. Une force inconnue m’empêcha de bouger. Je pleurais, et Sally riait aux éclats. Au bout d’un moment, la poupée, couvert de sang, commença à se désagréger entre mes mains. Elle se transforma en cendre, et se rependit à mes pieds, entre les herbes folles. Sally m’attrapa par le bras, et m’entraîna à l’intérieur de la maison. Tous les meubles étaient couverts par des draps poussiéreux, et le parquet en bois était moisi par endroits. Elle me poussa sur une chaise dans la cuisine, comme si j’étais un paquet de linge. Elle ouvrit tous les placards pleins de toiles d’araignées et en sortit divers flacons, tous contenant des substances étranges, ou des animaux morts dans du formol. Elle en mélangea quelques-uns et me força à boire la mixture qu’elle obtint. Elle était infecte, mais dès que je l’eus avalée je commençai à me sentir mieux. Sally s’assit en face moi, et me prit les mains. Puis elle ferma les yeux et resta dans cette position durant quelques minutes. Elle était silencieuse, mais je voyais ses lèvres bouger, comme si elle prononçait des mots dans sa tête. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle me sourit, et me dit que je pouvais m’en aller, qu’elle était contente de moi.
Je rentrai chez moi. Mes parents étaient là, et j’espérais qu’ils m’apporteraient un peu de réconfort, parce que malgré le liquide que m’avait donné Sally, je me sentais affreusement mal. Au contraire, dès que j’eus passé la porte que mes parents me sautèrent dessus en criant. Ils me crient dessus parce qu’ils pensaient que je rentrais trop tard, que je n’avais pas fait mes devoirs, et que je passais à leur goût trop de temps chez Sally. Lorsque j’essayai d’ouvrir la bouche pour m’expliquer, mon père me donna une gifle si forte que je me retrouvai contre le mur. Un goût de sang dans la bouche et les yeux pleins de larmes amères je me réfugiai dans ma chambre. Je m’endormis, toute habillée, épuisée. Lorsque je m’éveillai le lendemain, j’avais l’horrible sensation que quelque chose n’allait pas, sans savoir quoi. En me levant je compris : j’avais fait pipi dans mon lit pendant la nuit. Je sentis des larmes de honte monter dans mes yeux. Je courus à la salle de bain, où je me lavai et changeai. Puis je regardai l’heure : il était déjà neuf heures, et je n’étais pas à l’école. Quelque chose n’allait pas : normalement, ma mère me réveillait tous les matins à sept heures précises... je fondis à nouveau en larmes, persuadée qu’il était arrivé quelque chose à mes parents. Sans réfléchir, je me rendis au poste de police où j’expliquai la situation du mieux que je le pus à un policier. Il me regarda un moment, l’air incrédule, puis me demanda de m’en aller. Je protestai, il me jeta dehors. Décidément, il se passait des choses de plus en plus étranges... je courus chez Sally. Comme prévu, elle était là, au lieu d’être à l’école. Elle était assise en tailleur devant sa porte, et semblait m’attendre. Lorsqu’elle me vit, son visage s’illumina, et elle me demanda :
- Alors, tu as compris ?
je ne voyais pas de quoi elle parlait. Elle insista :
- Tu as compris pourquoi tes parents sont partis ? tu le sais ?
je secouai la tête, de plus en plus inquiète, et incapable de prononcer le moindre mot. Elle continua :
- C’est pourtant simple : hier soir, quand tu es allée pleurer dans ta chambre, tu as eu de mauvaises pensées pour eux !
je ne comprenais pas. Elle m’expliqua :
- Tu te souviens de ce que je t’ai donné à boire hier ? Eh bien c’était une potion qui fait que maintenant, tu as un grand pouvoir ! Tu peux supprimer les gens que tu n’aimes pas, c’est formidable, non ?
je faillis m’évanouir de terreur. Je ne comprenais rien de rien, et je ne savais pas si je devais croire ce que me disait Sally. C’était trop invraisemblable.
- Tu es toute pâle, ça ne va pas ? me demanda Sally, tu veux un verre d’eau ?
je hochai la tête. Sally me conduit comme la veille dans la vieille cuisine et me tendit un verre d’eau glacée. Le contact de l’eau dans ma gorge me fit du bien, et m’aida à me remettre les idées en place. je parvins à demander :
- Où sont mes parents ?
Sally me sourit et me répondit :
- Tu les as enfermés avec tes mauvaises pensées.
- Où ?
- Je ne sais pas.
Je respirai profondément, m’obligeant à ne pas pleurer. Je devais rester forte. A tout prix.
- Comment est ce que je pourrais les retrouver ? demandai-je.
- Ils sont certainement enfermés dans une photo, ou encore un tableau qui les représente.
- N’importe où ?
- Non, je suppose qu’ils sont dans un lieu où vous trois avez passé du temps ensemble, sûrement un endroit où vous avez vécu de bons moments.
Je respirai à nouveau profondément, un peu soulagée : j’allais peut être pouvoir les retrouver. Peut être. Je ne devais pas perdre espoir. Surtout pas. Je demandai encore :
- Et la potion que tu m’as donnée, est ce que je... elle m’a donné des....
- Des pouvoirs, oui, dit Sally, des pouvoirs très puissants, en effet.
- Est ce que tu le savais, que ça aurait cet effet ?
- Bien sûr, c’est moi qui l’ai créée.
Je sentis la rage monter en moi. Je criai :
- ALORS POURQUOI M’EN AS-TU DONNÉ ?
- Calme toi, répondit Sally, je vais t’expliquer.
En effet, elle m’expliqua. Quand elle m’avait rencontrée pour la première fois, elle avait perçu autour de moi un aura très prometteuse, une aura de sorcière. Etant elle-même un peu sorcière, elle avait voulu me former. C’est pour cela qu’elle m’avait fait m’éloigner de mes amies, et me rapprocher d’elle. La veille, me dit-elle, j’avais accompli mon premier acte de magie noire, et c’était un événement très important de ma vie. Mais quand elle avait vu l’état dans lequel m’avait mis cet acte de magie noire, elle avait commencé à douter de ma force mentale, soit disant très importante pourtant. C’est donc pour m’offrir d’autres possibilités en matière de magie qu’elle m’avait donné cette potion, et ces pouvoirs.
Ces explications me déconcertaient beaucoup. A nouveau, je ne savais que croire. Après tout, peut être que c’était vrai, tout ça, peut être que la magie avait un rôle dans cette histoire ? Et puis non. C’était impossible. Sally était simplement une petite fille avec une imagination débordante, et qui aimait se moquer de moi. Ou peut être pas... si ! non ? ma tête tournait. Je me sentait si mal, si mal... ma bouche était sèche, et j’avais un goût âcre dans la gorge, comme de la fumée, qui me brûlait les yeux. Soudain, le monde autour de moi devint flou, et le vertige me donna la nausée. J’entendais des cris étouffés, comme trop lointains, trop indistincts, et je ne voyais plus rien. Et puis plus rien. Rien du tout.
Une grande lumière blanche, aveuglante et une migraine atroce. Des visages qui tournent au dessus de moi. Une sensation plus ou moins agréable, celle de flotter, comme sur un nuage. Tiens, voilà une dame devant mes yeux. Elle me met une lumière dans les pupilles. Elle me sourit. Une infirmière. Je suis à l’hôpital. Je vois mieux, maintenant, et j’entends presque bien quand la dame me demande :
- Comment te sens-tu ? Tu as été dans le coma pendant une semaine, tu sais ?
je balbutie :
- Que s’est-il passé ?
mais la dame sort de la chambre, et ma mère entre, le visage plein de larmes. Je lui demande :
- Maman ? mais où étais-tu ?
- Mais j’étais là, mon cœur, j’ai toujours été là...
- Et Sally ? où est-elle ?
- Qui ? Sally ? Mais, chérie, je ne connais pas de Sally.
Voyant mon air complètement perdu, elle finit par dire :
- Repose-toi, mon cœur, je vais aller déjeuner.
Elle quitta la pièce. Je resta seule, plongée dans mes pensées. Je ne comprenais rien, je confondais rêve et réalité. Sally existait-elle ? Etait-elle le fruit de mon imagination ? Ou alors peut-être qu’elle m’avait jeté un sortilège... aucune de ces explications ne me semblait plausible. Trois coups brefs frappés à ma porte me sortirent de mes divagations. Une infirmière entra. Elle posa sur la table en face de mon lit un gros bouquet de fleurs rouges. Elle me donna la carte qui avait été scotchée aux tiges. Je lus ces trois mots qui me glacèrent le sang :

A bientôt,
Sally.
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