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Sale temps

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Cram4Evr

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La journée a mal commencé.
Le réveil à diodes électroluminescentes, soi-disant capable de résister à un séisme de 7.3 sur l’échelle de Richter, s’est éteint dans la nuit.
Pas le temps de diagnostiquer le pourquoi de cette rébellion soudaine. Je suis salement en retard et cela me met en colère après moi et après la terre entière.
Mon rapport au temps est l’une de mes nombreuses névroses. J’ai horreur d’être en retard et plus encore que les autres le soient. Petit, déjà, je réglais MES réveils pour qu’ils sonnent à 7h13 ou 8h22, selon les âges, les emplois du temps et les durées de parcours.
Chez moi, pas de 6h30 ou de 9h15. Non. Et si j’avais pu, j’y aurais même ajouté les secondes.
On les mésestime trop, les secondes.
À tort.

Pas le temps de fulminer pour l’instant, on m’attend.
J’attrape mon sac sans même y réfléchir et je saute dans la voiture.
Les autres sont garés bien tranquillement au carrefour, comme toujours.
Je change de calèche presque à la volée, c’est le cas de le dire. Et, sans même m’en rendre compte, je me retrouve assis à la place du mort, mon sac d’outils sur les genoux, comme toujours.
Les mots sont inutiles. Cette situation a déjà été vécue des dizaines de fois. La tension est là elle aussi, en cinquième passager, calme et muette, comme nous tous.

Au loin, le camion-tirelire se range lentement comme à son habitude, sur l’emplacement qui lui est réservé. Le fourgon est en avance sur son horaire habituel, lui.
- Accélère, dis-je au chauffeur.
- On va les rater.
La grosse « Béhème », empruntée pour l’occasion à un propriétaire compatissant, fait un bond de bête fauve. Depuis l’abandon de la vignette, les chevaux on dû être remplacés par des bestioles beaucoup plus puissantes.
Les conducteurs alentours voient passer une flèche d’un gris métal qui fond sur sa cible et qui, sur son passage, jette le trouble dans la circulation. Une flèche qui zigzague, c’est rare, faut comprendre.
Dans ma tête, le Lapin blanc entonne sa litanie
- En r’tard, en r’tard...
Le paysage urbain devient flou et avec lui la réalité du moment.
On évite de justesse un de ces deux-roues qui ont investi le goudron des villes et qui ont pris pour mauvaise habitude de se frayer un chemin à grands coups de klaxon, de queues de poisson et de coups de pompe dans les portières des plus lents d’entre-nous. La peur a changé de camp. L’effroi du pseudo motard se traduit par une embardée monumentale qui ajoute au chaos ambiant. Notre Fangio personnel ne le remarque même pas. Sa cagoule doit gêner sa vision périphérique, sans doute.
À cent mètres de nous, le premier convoyeur descend de la tirelire ambulante, main sur la crosse de son 38, aux aguets.
À cinquante mètres, le second transporteur sort prudemment avec les sacs.
Enfin.

Dans ma tête, le Lapin ressasse toujours :
- En r’tard, en r’tard...
On est en retard. Vraiment en retard.
Les deux cowboys comprennent la situation quand la flèche s’encastre bruyamment dans leur fourgon.
J’aurais peut-être dû dire au chauffeur de ralentir, mais le Lapin m’a mangé le cerveau avec son chronomètre géant autour du cou et son tic-tac modèle « Big Ben ».
Au moment du choc, l’airbag m’explose à la face en même temps que la première balle me frappe à la poitrine. Je ne sais pas ce qui me fait le plus mal. Pas encore.

De plus en plus lointaine, la voix nasillarde du rongeur chantonne encore :
- Je n'ai pas le temps de dire au revoir
- Je suis en retard, en retard.

J’ai une pensée furtive pour ce putain de réveil et puis...
La trotteuse vient de s’arrêter définitivement.
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Image de Sadar
Sadar · il y a
...où une fois de plus il est fait la démonstration que les "béhèmes" sont des voitures dangereuses (...)
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