Sainte Agathe

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L'amour des mots depuis toujours, les rassembler, les disséquer, juxtaposer les sons, les écouter résonner dans l'espace. Un roman qui sort le 17 août 2022 en librairie : Retour à Constance ! Une ... [+]

« Tu dois aller à Malte, avait-il dit. Tu dois la toucher, ce n'est pas une simple statue, tu verras. » Cette phrase avait résonné en moi dans ce petit cimetière breton où on l'avait enterré, comme un appel, un dernier mot qu'il me susurrait. Dans l'avion, sa voix chaude m'avait accompagnée.

Elle était enfin là, devant moi, gardienne de cette petite chapelle maintes fois restaurée, ses courbes harmonieuses l'avaient donc fasciné, et ce sourire à peine esquissé qui semblait s'adresser à chacun depuis plusieurs siècles. Son martyre était oublié.

Ses mains maigres de pianiste avaient dû glisser lentement sur les hanches drapées de la statue, l'ovale de son épaule avait retenu son attention, « juste à la naissance du cou, avait-il dit, un petit creux, tu verras ».
Mes doigts cherchaient à saisir les siens sur ce bronze patiné par les ans, son sourire énigmatique me disait-il « oui, je me souviens, il est venu ». Sa main avait-elle tremblé ? Etait-il déjà malade ? Avait-il prié ?

Ma main peu à peu traversait les siècles, partait rejoindre d'autres mains, toutes unies dans le geste : la main d'un vieillard qui ne voit plus guère, celle d'un enfant en quête d'une mère, d'une fiancée abandonnée, tiens là, celle d'une femme reconnaissante,...Oui, celle d'une femme, mes yeux se ferment pour l'imaginer.

Au seizième siècle, sa main avait glissé dans les sinuosités sous la mienne, elle s'était posée là tout doucement, dans une palpation timide sur le bronze caressé par des milliers de doigts, souvent moites, nerveux, parfois tremblants.
Ses doigts tavelés par l'âge d'ombres rousses remontaient vers le visage de la statue offerte à tous les vents.
Son mari avait gagné la dernière bataille contre les turcs, livrée au pied des épaisses murailles, le siège avait duré plusieurs mois, mais les Chevaliers de Malte étaient revenus pour sauver leur île et anéantir les flottes ennemies.

Elle remerciait encore et toujours depuis plus de trente ans sainte Agathe pour ce retour, l'ex-voto avait été fixé au mur au-dessus de la statue, il y en avait beaucoup d'autres ; son petit tableau représentait ce retour, cette résurrection de l'île et des siens ; rien n'y était inscrit, elle ne savait pas écrire.

Ma main s'imprégnait de sa sueur, mes pores s'ouvraient aux sucs de ses odeurs, celles des champs où elle ramassait encore les olives mûres et les enfouissait dans les deux larges paniers attachés à ses flancs, malgré son âge avancé ; odeurs des lessives incessantes qui les avaient déformées, ces mains travailleuses, dans l'entretien d'un homme et de leurs six enfants ; odeurs de ses caresses d'alors sur les têtes des nouveaux-nés, puis sur celles des gamins qui encerclaient le soir le feu allumé par son homme pour tous les réchauffer.
Peu à peu, ils avaient quitté la chaumière pour vivre leur vie, ses fils étaient devenus pêcheurs. Ses filles s'étaient mariées.


Mes doigts rejoignaient lentement l'épaule de la sainte où maintes fois elle s'était appuyée pour prier. Des larmes avaient dû couler en 1565 quand le siège de la ville affamait ses petits et que le dernier-né n'avait pas survécu. Un tribut avait été payé par tous, les familles et les amis ; une rivière s'était formée de leurs larmes, elle avait creusé son lit devant la chapelle, là où sainte Agathe veillait.

Mes yeux en fixaient les sillons dans la terre, elle s'était asséchée depuis quelques années. Les vieillards du village pouvaient en témoigner.

Nos mains se tenaient, nos peaux s'apprivoisaient.
Avait-il lui aussi ressenti cette chaleur, dégagée par des milliers de mains à travers les siècles, qui se tenaient en une ronde perpétuelle. Avait-il effleuré pudiquement sa joue, là où mon pouce la caressait maintenant.
Avait-il su que je viendrais ?

Je quittais la place après plusieurs heures, apaisée. Le soleil déclinait. Je me surpris à murmurer : « merci, sainte Agathe, je reviendrai. Oui, bientôt, je reviendrai ».
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Phil Bottle · il y a
Pèlerinage d'un pays d'ex voto en un autre, et quasi extase devant une statue qui avait impressionné le récent défunt. Et devant elle, le voici qui revit, un trop bref instant, certes, mais il revit. Plus qu'un miracle de la foi, c'est un miracle de l'amour. Avec promesse de retour. Et de quatre!
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Nicole Proton-Charlier · il y a
Merci à vous Phil, vous devenez un de mes gros lecteurs, cela me touche beaucoup ! Oui, une statue porte peut-être les histoires de tous les humains qui l'ont un jour adorée et touchée ; je suis rentrée hier soir de Florence et j'y ai vu cette traversée des époques, des siècles, dans chaque monument, chaque pierre, chaque statue, même en 2022 j'ai ressenti la présence de Michel-Ange, des Medici ! Des milliers de gens y passaient aussi le week-end de Pâques, seul inconvénient ;)
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Phil Bottle · il y a
Il est vrai que les beaux sites sont encore plus beaux hors saison... et pourtant, cette foule qui est si gênante, nous en faisons aussi partie... L'Italie est à l'Art ce que la Grèce est à la Philosophie. Deux formidables berceaux!
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François B. · il y a
Un très beau texte sur un lieu et une statue chargés d'Histoire, emplis d'histoires qu'il faut prendre le temps de découvrir
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Nicole Proton-Charlier · il y a
Merci , François, je suis ravie que cette histoire vous plaise, à très bientôt, à travers les mots ;)
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Annabel Seynave- · il y a
J'aime bien cette idée de rencontres via une statue, et la ferveur bien décrite ...
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Nicole Proton-Charlier · il y a
Merci beaucoup, vous êtes la première à la lire, j'espère qu'elle plaira. A bientôt !