Saga d’une vésicule « ôtée »

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-« Je dois bien l’avouer..., je jongle grave...!

Tout au long de cette nuit interminable, j’ai tenté avec méthode et application de m’incruster dans l’abdomen, l’arrondi de la table de cuisine, pensant naïvement que la forte pression soulagerait la douleur qui me tenaillait les tripes, de même qu’une furieuse envie de dégueu... de restituer le reliquat du souper de la veille.

6 heures 32. Avisée, ma tendre épouse, infirmière dévouée (et inversement, selon le degré d’intimité que l’on entretien avec chacune d’elles) exige, sur un ton n’admettant aucune réplique que nous nous rendions illico presto, aux urgences de l’hôpital.

Arrivés en ces lieux de tourments, force est de constater que le terme « urgence » n’a pas tout à fait la même résonance que la définition donnée par les membres perpétuels de l’Académie Française et plus éloignée encore, de celles que produisent certaines séries télévisées américaines, dans lesquelles...
«...arrivent en trombe, de somptueuses limousines-ambulances customisées, constellées de gyrophares multicolores, de chromes étincelants et de sirènes hurlantes qui, dans un crissement de pneus sur le gravillon d’une blancheur himalayenne, stoppent net devant l’établissement dont la réception ferait rougir de jalousie, les actionnaires de l’hôtel «Crillon».

Et, dans la seconde suivante, voir débouler au pas de course, une ribambelle de chirurgiens jeunes et beaux comme George Clooney, Brad Pitt, Antonio Bandéras et Léonardo Di Caprio réunis, tout de vert vêtus, cagoulés, aseptisés, le regard sombre, mais bleu, quand même, (surtout Brad Pitt) et autant d’infirmières superbes, gravures de mode, modèle Charlize theron, (celle qui adore...Dior !), Penélope Cruz, Catherine Zeta-Jones, toutes en mini blouse (ultra-mini) , délicieusement déboutonnées, du haut comme du bas, surgies dont on ne sait où et poussant des chariots aérodynamiques, surmontés d’un échantillonnage de perfusions miraculeuses, gamme complète de la production des Laboratoires M. & Co.

Ah oui...mais non ! Au CHU de V........, rien de tout ça... !

Si, par souci du déficit abyssal de la Sécurité Sociale, ou ne se sentant pas à l'article de la mort, le malade a le mauvais réflexe de ne pas recourir au Samu, outre le fait qu’il doit alors passer par la case « départ » (sans toutefois toucher les 2000 francs), il doit impérativement se garer sur le parking réservé aux visiteurs qui se trouve à pas moins de cent mètres de l’entrée.

Là, il emprunte le garage réservé aux pompiers dont deux soldats en faction, somnolent sur les banquettes du véhicule de service.
Puis, c’est le passage obligatoire par le bureau administratif.
Nul n’ignore qu’en France, le coté administratif est d’une importance capitale et qu’aucun soin ne saurait être prodigué, sans avoir préalablement rempli le formulaire réglementaire.
Avertissement : Surtout ne pas oublier la carte vitale, sans laquelle rien ne sera possible ; décliner son identité : nom, prénom ; date et lieu de naissance ; adresse du domicile ; identification de la mutuelle d’affiliation qui prendra (éventuellement) en charge, les frais complémentaires et autres dépassements d’honoraires des praticiens (secteur clinique) ; le groupe sanguin. Important le groupe sanguin, surtout si l’on sait qu’il est parfaitement inutile, la prise de sang pratiquée in-situ, étant la seule référence admise ; la production d’une facture récente de l’EDF (probablement pour vérifier que le quidam a bien l’électricité à tous les étages). Enfin, un numéro de téléphone où joindre la famille, en cas d’impatience du patient, sans doute impatient, d’avoir trop patienté !

Pendant que mon épouse-infirmière-secrétaire-dame de compagnie s’occupe de ces quelques urgentes et indispensables formalités, je me morfonds dans un couloir sordide aux néons blafards, abandonné sur un chariot dont l’inconfort laisse à penser qu’il est l'oeuvre d’une volonté délibérée du constructeur thérapeute.
Après une bonne demi-heure d’attente, sans rencontrer âme qui vive pour s’occuper de moi, j’ose émettre un semblant de protestation afin de tenter de me soustraire à l’indifférence générale.

-« Attendez votre tour...je ne peux pas être partout à la fois...», me lance une infirmière que ma douleur insoutenable et persistante ne semble pas émouvoir le moins du monde.

Il faut dire, à sa décharge qu’elle est tout occupée à remplir un bon de sortie à l’attention d’un jeune homme qui, pour avoir abusé des jeux de grattage, à Pôle-Emploi, a été victime d’un écrasement du canal carpien mais qui, fort heureusement pour son avenir de "gratteur professionnel", en a retrouvé l’usage.
Bien sûr, (et je peux le comprendre), cette grave lésion nécessite toute l’attention du service, un véhicule médicalisé ayant même été commandé pour reconduire l’infortuné, au CHS-PMU d’A......., filiales de la FRANÇAISE DES JEUX.

Enfin, c’est mon tour. L’infirmière, ayant accompli cette délicate tâche, dirige mon chariot dans un local où je vais subir les examens fixés par un protocole immuable et applicable à toutes les entrées, allant de la simple luxation du pouce-gratteur, au grand accidenté en déroute.
Prise de sang, tension, température, perf. Une nouvelle fois, l’infirmière me demande mon nom, mon prénom, ma date de naissance, mon numéro de téléphone, sans doute au cas où j’aurais sombré dans une débilité nosocomiale soudaine.

Pour plus de sécurité, comme on le ferait à un mouton en attente d’être égorgé pour la grande fête de l’Aïd-el-Kébir, elle me pose un bracelet en plastique indiquant les précieux renseignements. Je crains un instant qu’elle me l’agrafe à l’oreille.
Ceci fait, je suis conduit dans une salle de soins où, (c’est original), on me prie de patienter.

S’il est une chose que l’on doit retenir de la fréquentation des hôpitaux, c’est le mot « attendre »...Et si la patience n’est pas la principale vertu du malade, il est clair que ce dernier s’expose à bien des déconvenues.

Une heure après donc, une interne, entre dans la minuscule cabine et se présente :
-« Bonjour, je suis le docteur Fartésésky...Ella... Ella Fartésésky... (eh ben oui !). Elle a bien fait de décliner son identité et sa qualité car, mise à part un fort accent d’Europe de l’Est, rien ne la différencie d’une femme de service...Ah si...elle n’est pas noire et ne parle pas constamment de ses RTT... !

-« quelle est votre nationalité ? Comment vous appelez vous ? Votre date de naissance ? ».
Décidément, c’est une idée fixe... Je ne sais pas ce qui me retient de lui répondre que je souffre momentanément d’un trouble de la mémoire et que je m’appelle Moïse Alzheimer, petit fils du célèbre, docteur honoris causa, spécialiste de......comment ça s’appelle déjà...!...à oui...l’amnésie !
Bien sûr, mon excellente éducation m’interdit un tel écart et je réponds correctement et respectueusement au docteur en médecine, es faculté.
Elle m’ausculte. Puis elle dicte ses consignes à l’infirmière de service. Ceci fait, sans un mot d’explication, sans un regard, comme si j’étais aussi attrayant qu’une compresse usagée, elle quitte la pièce.
Deux heures plus tard, un brancardier, au comportement un tantinet équivoque, tout de blanc vêtu, (même s'il ne déteste pas être en foncé), déboule à son tour dans le cabinet de consultation pour me conduire à la salle de Radiologie.

- Vous êtes bien Monsieur Machin ? Vous êtes bien né, le 23 mai 19 (Oh, excusez-moi, pour la tâche !).

- Euh...non !...A vrai dire, j’en suis plus vraiment sûr...M’sieur...dame !

Dans le dédale des couloirs froids et impersonnels, il pilote son chariot, comme Lance Armstrong, son vélo, après l’absorption d’une dose d’EPO (un peu plus en danseuse cependant... !).

De retour dans la salle commune. Très vite, une femme de service dresse un paravent.
Nouvelle attente.
Une bonne heure plus tard, vient me rejoindre, un malade qui, malgré un incident cardiaque survenu dans la matinée, est bien déterminé à rentrer chez lui, au plus tôt et le fait savoir, même à qui ne veut pas l’entendre.
Puis un autre. Puis encore un. Finalement nous nous retrouvons pas moins de dix, dans une salle prévue pour en n'accueillir que trois ou quatre. Très vite, ça ressemble à la Place Djemaa-El-Fna de Marrakech, un soir de fin de Ramadan
(...Je trouve que ça va bien avec la fête «d’Aïd-el-Kébir », ci-dessus mentionnée).

A chaque nouvelle arrivée, le personnel zélé et soucieux de l’intimité de tout ce petit monde cosmopolite, assemble -car ils sont en kit- de nouveaux paravents intercalaires dont la stabilité, il est vrai, est très incertaine et qui ont donc la particularité de basculer, aussitôt dressés, à la manière d’une rangée de dominos, sur les voisins d’à côté.

On vient d’amener une jeune femme qui, de toute évidence, a fait une descente vertigineuse sur le « guignolet »...et a oublié de freiner... !
Mon épouse-infirmière-chauffeur-secrétaire-confidente-dame de compagnie, me fait discrètement remarquer qu’elle est sale comme un peigne, si tant est qu’un peigne puisse atteindre un tel degré de négligence.
Elle gémit, cherche son sac, lance des cris de bête traquée. Elle veut téléphoner...
.
18 heures 12 minutes. Voilà près de cinq plombes que je m’étiole aux urgences.
Dire que je suis mal est un doux euphémisme. Comme la nationalité de l’interne qui m’a accueilli, j’ai le moral à l’Est. J’ai envie de vomir. Mon corps est endolori, maltraité, perfusé. Quatre flacons brinquebalent au-dessus de mon lit. J’ai mal à la tête, au cœur, à l’âme.

Enfin mon chariot se meut. En raison d’une surpopulation, on me dirige à l’étage « CHIRURGIE », au service « ORL ». Je redoute un instant qu’un mandarin, quelque peu distrait, me cautérise les amygdales. Je constate que la chambre qui m’est dévolue est aussi attrayante que le mitard des quartiers de haute surveillance, de Fleury Mérogis.

Je tourne la tête... et là, « Eurêka », je découvre mon voisin de chambre.

Avant toute présentation, en une fraction de seconde, alors que je nourrissais déjà un noir pressentiment, l’occasion m’est donnée de vérifier que le personnage est...odieux. Oui... odieux. Y’a pas d’autre mot !

Malgré un âge avancé, il est sans cesse en mouvement. Il veut sortir puis, dans la minute qui suit, il demande à réintégrer la chambre. Non satisfait, il veut retourner dans son lit. Là, sitôt allongé, il demande qu'on le conduise au salon de télévision. Le problème, est qu’il se déplace en fauteuil roulant et que côté pilotage, il n’a pas l’aisance de Jean Ragnotti en 1968, au volant de sa R8 Gordini, lors du Rallye-Pétrole d'Istres, aussi heurte-t-il violemment mon lit avec la délicatesse des autos tamponneuses à la vogue de Labastide-sur-Bésorgues, un premier mai ensoleillé.
Non content de me pourrir la vie et de réveiller ma vésicule (pourrie elle aussi), il me demande l’heure, ou me pose des questions alors que je souffre le martyre.

Sans doute en retard de conversation, il m’informe et j’en suis sincèrement enchanté qu’il répond au charmant prénom de Timoléon. Qu’il est né dans la belle ville de L......... oui, oui, en Ardèche ! Qu’il réside à la maison de retraite «Au rameau qui bourgeonne », à l’étage des incontinents.
Outre le fait qu’il soit sourd comme un pot - mais convenons-en, c’est pas l’plus grave ! - il a la vitalité et le tonus d’un adolescent hyperactif et ce, malgré le puissant calmant qu’on lui a sans doute administré pour la nuit. Peut-être, du "bromure " amélioré –« Vous savez, ce produit miracle que l’intendance militaire distribuait aux jeunes recrues de l’époque et dont l’effet apaisant, se faisait sentir, pas moins de 50 ans après l’avoir absorbé ».

Il est 3 heures du matin. A grands cris, mon aimable compagnon de chambre appelle les infirmières.
Il a envie d’aller à la selle.
Quand je dis « envie », bien sûr, c’est déjà trop tard et ça ressemble, image et odeur confondues à -l’épandage-d’un-lisier-porcin-dans-un-champ-de-betteraves-sucrières-dans-le-nord-de-la-France-
Alertées par les cris du nonagénaire, toujours très disponibles, les femmes de service accourent et le questionnent, avec la délicatesse des agents de la gestapo, bien déterminés à faire parler un dangereux terroriste.

Bien sûr, elles rouspètent mais consciencieuses, elles nettoient le lit, changent les draps, la couche qui, il faut le dire, est plus proche du cloaque que de l’immaculée conception !

Pour ne pas faillir à sa réputation, le bonhomme râle de plus belle. Puis, non content de ses œuvres, lâche un énorme vent qui, cela dit, aurait très bien pu être anodin ou, au contraire, réduire à néant tout le travail de réparation, des infirmières... Et ô miracle, se rendort aussitôt.

Surtout, braves gens, ne vous gênez pas pour moi... Faites comme si je n’étais pas là...! D'ailleurs qui s’en prive ?...Je dois me rendre à l’évidence... j’ai le sentiment d’être aussi important et indispensable qu’un chargé de mission européen, ayant reçu mandat de conduire une délégation de scientifiques ornithologues, en Papouasie Occidentale, afin de graduer, l’octave du chant de « l’oiseau du paradis ».

Aussi, je crois plus sage, tant pour mes nerfs que pour l’intégrité physique de Timoléon, de ne plus rien tenter qui me laisse espérer retrouver le sommeil, au risque d’être réveillé dans la minute suivante par mon charmant voisin.

Au contraire, je voudrais mettre à profit la belle et grande leçon d’humilité que cette journée m’a procurée côté rapports humains ! Et de penser que demain sera un autre jour, tout aussi enrichissant, jalonné, sans doute, de petites victoires sur mon caractère irascible, à défaut de nourrir une trop grande espérance, tant sur le devenir des services de santé de notre beau pays que sur le comportement de mes congénères !

Urgentistement vôtre.
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