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Je n'ai pas choisi Rurutu.

Si j'y ai atterri, c'est pour avoir coché, sur la dernière ligne en bas du formulaire, « Toute destination sur la Polynésie Française ». Moi, je rêvais de chaleur, de lagons. De cocotiers, prenant des poses nonchalantes sur des plages d'une aveuglante blancheur.
Et encore !

Jamais je ne m'étais imaginé quitter la Métropole, jusqu'à ce soir de bringue triste où, par un genre de bravade devant une bouteille de whisky moitié vidée, j'ai lancé cette idée à une assemblée pour le coup médusée. Il en passe des choses, dans la tête d'un homme épaulé par les alcools forts ! Mais pourquoi, une fois désaoulé, ai-je persisté dans l'erreur ? Je me le demande. Car c'était une erreur. Je l'ai su dès l'instant où j'ai posé le pied sur cette île du bout du monde, sous un crachin breton.
Je n'aime pas la pluie. Elle me rend triste et m'abat, au-delà de toute mesure.

Mais, dans l'autre plateau de la balance, il y avait la lassitude. Le dégoût d'une ville rendue blême par la défection d'un amour éclaté. La peur de la solitude qui rend un homme fou. Le désir, aussi bien, de faire de ma vie autre chose. L'illuminer d'horizons inconnus. Etre un autre que moi, peut-être, si possible.

Alors j'ai entretenu l'illusion et j'ai rempli, tirant la langue avec application, les papiers nécessaires. Bien sûr, ceci est une image. Il y a bien longtemps que je ne tire plus la langue à rien ni à personne et les demandes de mutation se font sur Internet. Mais peu importe, c'est ainsi que je me vois quand j'y repense : un genre de forçat produisant un effort déjà trop lourd pour lui.

Je suis prof. Enseignant, est-il de bon goût d'annoncer. Mais je dis prof, car c'est ainsi que disent les élèves. Il n'y a pas de sot métier.

Et me voici à Rurutu un jour de pluie battante, évolution naturelle du crachin d'hier au soir. Il fait froid. Les rafales giflent mon front, attaquent mon moral déjà pas flamboyant, et je me demande pourquoi je suis ici, cinq cents kilomètres au sud de Tahiti et ses parfums, mon baromètre intérieur au plus bas...

La pension où j'ai échoué est remplie à craquer des rires des touristes. Beaucoup viennent de Tahiti, puisque c'est encore les vacances. Ils ont des airs de contentement satisfait, des airs de ceux qui connaissent bien le pays. Ceux à qui on ne la fait pas. Et sournoisement, je me surprends à les haïr d'une manière vague. Leur aisance m'insupporte.

Épuisé par le décalage horaire, les quelques jours de mise au point au Rectorat, je vais me coucher en souhaitant être ailleurs. Dans mon appartement déjà vendu. Dans ma ville si souvent reniée. Dans mes pantoufles, en fait.

****

La pluie n'a pas cessé. Elle s'est agrémentée de violentes bourrasques qui m'ont fait penser à l'hiver. Je dois trouver une maison, une voiture.
Je ne suis pas seul dans ce cas. D'autres collègues fraîchement débarqués comme moi investissent l'espace commun de leurs mésaventures. Je ne cherche pas à les fréquenter : la promiscuité sur cette île réduite m'effraie.

Ce matin, j'ai négocié un vélo d'occasion. Une vieille bécane sans dérailleur et freinant par rétropédalage. Cet achat m'a rempli d'allégresse pour la nouvelle liberté qu'il m'offre. Je regarde d'un œil légèrement apitoyé mes collègues, cloués à la pension – six kilomètres de la ville – forcés d'attendre le bon vouloir des anciens du collège pour les véhiculer. Il n'y a aucune voiture à vendre sur l'île.
La ville : on demande si on est encore loin mais on y est déjà. Quant au collège, il est si petit qu'on pourrait passer devant lui sans le voir. En écoutant mes futurs confrères s'en étonner ce soir à table, je me suis senti soudain plein de supériorité – une supériorité toute factice – pour avoir, moi, sillonné Moerai en tous sens, sur mon fier destrier.

La pluie se calme. Je n'ai toujours pas de maison où poser mes valises. Je m'imagine condamné à rouler éternellement sur les routes et pistes de Rurutu.
Je me vois, passant demain, lundi de pré-rentrée, en pédalant sans un regard pour le collège. Je le laisserai défiler à droite de mon paysage et je poursuivrai vers Auti ; puis plus loin sur la côte au vent.

Je ne dois pas m'abandonner à de telles pensées. J'ai d'autres soucis.

Depuis deux jours, je me trouve harcelé par des propriétaires impatients de louer leur maison. Je peux les comprendre. Je suis pour ces îliens une source non négligeable de revenus. Je le sais et ne discuterai pas, le moment venu, le montant des loyers. Mais de grâce, qu'on me laisse le temps ! Or, voilà que ces deux jours, des 4X4 mafieux ou de vieilles Peugeot viennent s'arrêter devant ma pension. Sans prendre la peine d'en descendre, le chauffeur ou la conductrice, c'est selon, interrogent :
— Morel, il est là ? Il a promis de louer ma maison !

C'est faux. Je n'ai rien promis. Je n'ai même pas encore visité de maison, comme si je voulais surseoir à ce moment où il me faudra faire face à cette réalité toujours repoussée : je suis ici, à Rurutu, Archipel des Australes, et je vais y rester obligatoirement deux ans. Mais les plus folles rumeurs semblent courir à mon propos, des maisons réservées à l'avance, des cautions obligeamment versées par un collègue dont je n'ai même pas le nom, des engagements que jamais je n'ai pris. Je pourrais changer de pension, mais on me retrouverait à la trace, pauvre gibier apeuré par l'exubérance des Rurutu.

J'ai l'impression de vivre une sorte de cauchemar en mineur, sauf que je ne vais pas m'éveiller quelque envie que j'en aie.

Ça y est. La pré-rentrée est achevée-bouclée. Ma bicyclette a sagement tourné à l'entrée du collège. Je l'ai soigneusement rangée et suis allé lier connaissance avec le reste de l'équipe. Je n'ai pas grand chose à en dire. Les conversations, entre deux détails d'emploi du temps, tournent autour des prix des billets d'avion pour Tahiti, d'éventuels matches de tennis, de vacances en Métropole.
En une faible tentative d'intégration, je me suis tourné vers une femme à l'air à la fois fatigué et nerveux et lui ai demandé ce qu'il y a à faire ici. Je ne sais pas ce que j'imaginais, mais la réponse que j'ai reçue a dépassé toutes mes espérances : elle m'a fixé d'un œil halluciné et a lâché ces mots définitifs :
— On bosse. Et le reste du temps, on s'enferme. On est derrière nos barreaux.

J'ai légèrement sursauté. Sommes-nous condamnés à tous devenir fous ici?

****

Seize jours, maintenant, que j'ai débarqué en Polynésie.
Je m'apprivoise peu à peu à ma nouvelle vie.
Les élèves y sont pour beaucoup.
J'ai vite décidé que leur sourire facile et quasi-permanent ne vient dissimuler aucune malveillance.

J'ai investi hier ma nouvelle maison, enfin choisie. C'est donc décidé, je reste. Je m'avoue maintenant que j'ai plusieurs fois caressé l'idée de faire demi-tour. De refuser mon poste et m'envoler par le premier avion. Mais non. Et en cortège, m'ont conduit jusqu'à ma demeure mon propriétaire et sa famille toute entière. Douze personnes au bas mot, entassées dans un pick-up branlant, avec des cris et des rires, prenant grand soin de mon énorme et unique valise.

Bientôt, je le sais, je vais aimer cette île.

****

J'y prendrai toujours de folles et impuissantes colères d'incompréhension mutuelle... Puis je fondrai, je me réchaufferai le cœur à ces marques de gentillesse vraie, ou du moins spontanée, qui semble être la marque du peuple Tahitien. Quand viendra le temps de « rempiler », il n'est pas exclu que je le fasse.

Et lorsque viendra le moment de partir, je ne suis pas sûr de pouvoir m'y résoudre.
Alors, j'enfourcherai ma vieille bicyclette et je tournerai, interminablement, sur ces routes connues par cœur.

PRIX

Image de Eté 2016
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Philshycat · il y a
Joli rythme d'écriture !
Mes textes en lice, votes bienvenus !
L'avenir de la justice :http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/reecriture
Portrait dramatique :http://short-edition.com/oeuvre/poetik/jocaste

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Rosine · il y a
Merci pour le petit bout voyage que vous nous avez offert, la découverte d'un lieu inconnu et les incertitudes quant à la vie qu'on peut y mener. + 1
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Nadine Gazonneau · il y a
Belle découverte d'un pays plutôt hostile à vos débuts. Les iliens sont très attachants et je peux que comprendre votre envie de ne plus repartir;;;; peut être ;;; un jour. Le vote de Tilee auteur de "transparence" catégorie poésie.
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Marguerite · il y a
Les beaux jours reviendront. Savez-vous que quand il pleut la qualité de l'air que nous respirons est bien meilleure (car chargé d'ions négatifs) et cela a d'excellents bienfaits sur notre état émotionnel, notre stress ?
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Utilisateur désactivé · il y a
Merci pour ce voyage : je vote après avoir passé un agréable moment ici.
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/le-coq-et-l-oie (le coq et l'oie) si le cœur vous en dit.

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Utilisateur désactivé · il y a
Je me suis vraiment retrouvé dans votre récit! Pour moi c'est Nouméa, plus grand, mais si petit aussi! Le premier mois, c'était en juillet 2015, je comptais les jours! J'avais postulé (moi c'est l'université) un peu comme ça, pour faire plaisir à mon épouse (qui ne viendra d'ailleurs qu'en juillet la coquine, vas-y, vas-y, je te suis!). Grenoblois, puis Jurassien d'adoption, les plages de sable blanc, les cocotiers se balançant sous les alizés, c'était bon pour les beaufs de Koh-lanta et les beaufs des croisières Costa. Je suis arrivé, il pleuvait aussi (en juillet il pleut), la ville était moche (et elle l'est toujours un peu)
MAIS car voici donc le mais : les gens sont gentils, aimables, souriants, la vie est douce, les îles sont un paradis. Voilà, expérience similaire, comme vous le dites, lorsque viendra le moment de partir, je ne suis pas sûr de m'y résoudre tout à fait. Il y aura forcément quelques regrets. Quant à Claude Mooréa, je ne peux que souscrire à ce que dit Joelle! Et puis, même si je ne la connais que par le site, c'est, comme on dit, une belle personne, qui écrit avec sensibilité et finesse et même plus que ça encore!

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Christian Pluche · il y a
Belle idée que cette nouvelle qui montre l'envers du décor de carte postale !
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Joëlle Brethes · il y a
Bonjour, Marie, j'ai enseigné moi aussi en Polynésie (à Tahiti) mais ne me suis baladée que sur les îles et atolls voisins "sous le vent" (Moorea, Rangiroa, Bora-Bora, Huahine, Raïatea) Il m'en reste de très jolis souvenirs pleins de couleurs et de lumière... Les épisodes pluvieux que j'ai connus étaient moins tristounets que les vôtres mais, comme vous, j'ai aimé les élèves qui m'étaient confiés ; l'une d'elles m'a retrouvée et nous sommes en relations "face-bookiennes" ;-) depuis deux ans.
Une autre auteure du site réside en Polynésie : Claude Moorea (!!! ;-) et vous devriez aller la lire. Je vous mets le lien pour celui de ses textes où elle évoque un illustre résident : Jacques Brel, et vous trouverez toute seule les autres textes de sa page.
Bonne journée !
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/matricule-f-odbu

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Francesca Fa · il y a
J'ai adoré Rurutu et Tubuai où j'étais allée en reportage pour la Dépêche de Tahiti en ... 93 ou 95 je ne sais plus. Mais je n'y étais restée qu'une trop petite semaine ... Merci pour ce voyage retour ...
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Virginie Ronteix · il y a
L'image du paradis et la réalité... On se confronte un jour ou l'autre à cela quand on sort de sa "zone de confort"... Bravo pour ce périple;
une autre histoire sur le thème de l'école... : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/c-u-e-i
à lire et voter si le coeur vous en dit...

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