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Rue Mouffetard (Paris)

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Alain Derenne

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J'étais, me disait un jour un ami, (une tranche de vie que je vais vous conter), un tout
jeune homme, je venais d'arriver à Paris pour y faire mon droit, j'avais trouvé une
petite chambre au premier étage, rue Mouffetard dans le 5° arr., une rue qui sentait
bon toutes les saveurs du monde, une rue vivante, avec beaucoup de passage, là se
côtoyait une population des plus cosmopolite, des dizaines de petits restaurants grecs,
pizzérias et autres, des marchands de fruits et légumes, des épiceries de frais, des
boulangeries qui nous donnaient toujours l'envie d'y entrer pour acheter un pain
croustillant ou des gâteaux...
Il y avait beaucoup de cris, de vie, et il y avait pour mon plus grand plaisir un magasin
que j'appréciais énormément, la «maison Facchetti» un charcutier/traiteur ou je m'arrêtais
souvent et dans une petite rue transverse un marchand de cochonnailles d'Auvergne, la
région de ma naissance, que dire de son jambon à l'os, une merveille et son boudin aux
châtaignes si divin, je m'y fournissais souvent lorsque je faisais une petite soirée avec
des amis, ces saucissons et rillettes de porc maison, je ne te dis que ça.
Pour en revenir à ma petite chambre, pas plus de 12 m², les Wc, la porte en face sur le
palier et juste un petit lavabo et une plaque électrique 1 rond, mon lit 60 cm, une table
pliante ainsi que 2 chaises elles aussi pliantes, au fond, une fenêtre donnant sur la rue
grouillante de monde et de bruits divers, ma vie était studieuse, ennuyeuse, endormie,
dont je ne puis aujourd'hui me rappeler la douceur sans un petit frisson de délices et
de regrets.
Suivre des cours de droit romain solennel et monotone, potacher, écrire, enregistrer,
expliquer, puis pour terminer cette litanie un peu plus gaiement, me promener au
jardin des plantes sous les ombrages d'arbres plus que centenaires, écouter la musique
de jeunes gens dans la rue, installé pour se faire connaître et puis le soir, aller au café
«la contrescarpe» ou le «Delmas» pour me vider l'esprit d'heures de travail, regarder
la vie et profiter du temps qui passe...
Et pourtant! ce sont les premières, les plus vives impressions de la vie qui la datent,
la façonnent et lui donnent parfois une orientation autre...Ah! la jeunesse on ne sait
s'en servir que lorsqu'on est vieux. Me disait-il, et de poursuivre...
Mon premier amour eut cela de délicieux qu'il fut pur, jeune, frémissant et passionné
comme l'idylle grecque ou bien une «bergerade»* du 16° siècle. Je vais te la conter en
2 mots, car le temps passe si vite! et j'aurais oublié des instants si formidables...
Un soir en rentrant un peu plus tôt que d'habitude de ma longue promenade jusqu'à
la contrescarpe, je fus surpris de voir que dans le petit immeuble face au mien, distant
de quelques mètres, la rue Mouffetard étant très étroite, de voir donc, qu'une lumière
vivait derrière des petits rideaux de mousseline blanche, une clarté, de bougies certes,
car elle était frêle et blanche, elle baignait une petite pièce où je vis une ombre
s'approcher de la vitre, quelqu'un regardait dans la rue, une femme, sa silhouette
élancée et frêle elle aussi, la douceur de son mouvement me la révéla, bien que
n'ayant pas allumé la lumière de ma chambre de façon qu'il y fit absolument noir,
et qu'ainsi l'on ne pût me découvrir, je me reculai et m'enveloppai de nuit.
Un store tomba, la vision s'effaça, je me retirai doucement, fermai les rideaux le
cœur battant de je ne savais pas quel émoi, espérance ou angoisse, et là pour la
première fois de ma courte vie, j'eus quelque peine à m'endormir.
Le lendemain, mon premier regard fût pour les fenêtres de l'autre côté de la rue, à
travers le matin clair et le va et viens des livreurs, ce qui donnait déjà pour l'heure
matinale une effervescence de ruche, je vis là en bas une personne sortir et me dis
que je n'avais pas rêvé, qu'elle était bien là, tout près de moi, l'adorable femme dont
j'avais entrevu la forme à travers les rideaux, celle que déjà, avec la bienheureuse
fatuité de la jeunesse, je nommais mon amoureuse, j'y pensai tout le jour en expliquant
l'action Paulienne** à mon professeur, j'y songeai le soir en espionnant derrière ma
fenêtre la sienne, et je la voyais qui bougeait derrière ses rideaux, ce fût une saison
exquise, je vécus dans un enchantement inachevé qui se prolongea et se prolongea
jusqu'à se muer en espérance folle...
Après bien des enquêtes d'un magasin à un autre, de gardienne à une autre, j'appris
par ma curiosité tendre qu'elle n'avait ni mari, ni amant de passage, je me l'imaginais
donc, jeune fille ou mieux jeune veuve, ce qui flattait davantage mon imagination
adolescente, je formais pour nous des projets vagues et charmants comme les nuages,
j'étais beau, et d'une bonne famille...
Je pouvais prétendre dans la vie à beaucoup de choses et pourquoi pas même à elle.
C'était plus tard vers le mois de juin que je la connus, ce soir-là, du bout de la rue,
je ressentis à l'affolement de mon cœur, que la fenêtre ouverte allait me permettre de la
voir, je hâtais mon pas, presque à courir, rapidement un air me traversa la tête
«plaisir d'amour», chant triste mais si léger, comme une senteur de petits sachets
anciens en tulle renfermant des pétales de fleurs séchés et qui embaumaient la rue,
j'avançais fébrile et triomphant comme toujours, les accords s'envolèrent et ma
cadence de marche retomba, alors un parfum aussi doux que la musique vint jusqu'à
moi, si blond, si frais, si caressant, qu'il me semblait avoir la forme et l'odeur d'une
âme.
Je la vis, ravissante se pencher sur l'allège, enveloppé de toiles mousseuses, de
châles fins qui drapaient ses bras d'un flou charmant, son visage à cet instant se
fondit dans l'ombre...Elle avait surpris mon arrêt, senti mes regards, elle disparut
dans la pièce.
Le lendemain j'étais chez mes parents, dans la maison familiale de Montluçon, je parlais
à ma mère de mon amour pour cette jeune femme, elle me crut fou d'abord, s'attendrit,
oui, une mère s'attendrit toujours lorsque son fils unique lui dit être pour la première fois,
fou amoureux, elle parla de réfléchir, de prendre son temps, rien à la légère disait-elle,
puis céda enfin quand je lui proposais de venir sur Paris pour la rencontrer.
_Soit, je veux bien la voir, et si vraiment elle est bien et d'une bonne famille...
quoique tu sois bien jeune et que tu n'as pas encore terminé tes études!...
Elle ne se doutait pas que je n'avais jamais vu d'elle que son visage dans l'encoignure
d'une fenêtre, et en plus dans l'ombre...
J'avais été absent huit jours, car il m'avait fallu ce temps pour persuader ma mère, et
il me semblait que cela faisait plus d'une bonne semaine que j'étais parti, d'autant que
ma rue était toute changée, bien plus de monde que d'ordinaire, un monde qui regardait,
attendait, mais quoi? que faisaient-ils tous là?...
_Quelle foule! est-ce le feu? non ce doit être un mariage.
Mon cœur se serra en une peine affreuse, un sentiment étrange me gagna...
_Mais non! S'écria ma mère, c'est un enterrement, regarde une voiture noire juste devant.
Et sur la porte face à la mienne un large ruban noir lui aussi, et tous ces badauds qui
avec nous regardaient en murmurant ou faisant un signe de croix, sortit porté par quatre
croque-morts un cercueil magnifique.
J'eus la tête qui tourna et m'évanouis, dans ma fièvre, mon délire lucide, car le délire
est toujours lucide, ce sont seulement les autres qui ne le comprennent pas, j'entendis
ma mère qui discutait avec une personne qui n'était autre que la concierge de ma jolie
voisine.
_Vous l'avez vu souvent à sa fenêtre?
_Tous les soirs madame.
_Elle habitait seule dans cet appartement?
_Toute seule, elle avait bien un vieux monsieur qui venait la voir de temps en temps,
je pense à quelqu'un de ses amis...
_Et vous me dites qu'elle avait quatre vingt ans?
_Au moins, madame...
_Il est fou, alors!!!
Non mon ami, je n'étais pas fou, j'étais jeune, ce qui est la plus belle de toutes les
folies, mais je bénis le ciel à ce jour de m'avoir fait, pour mon premier amour, aimer
une ombre, un parfum, une musique, un portrait d'antan, toute une illusion et tout
un passionné rêve que jamais femme n'a pu donner...
A ce jour, je suis marié avec de beaux enfants, j'ai un beau métier, mais par dessus
tout, je peux te l'avouer, je n'oublierai jamais ce premier amour...

* Bergerade = Romance
** Action Paulienne = Cette action est une voie de recours qui permet à un
créancier spolié d'une façon ou d'une autre par un débiteur de faire
annuler un acte frauduleux.
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Adriana · il y a
Superbe , conte ou réalité !!aucune importance vous m ' avez fait revivre une belle tranche de ma vie : mes études universitaires à Paris , la rue Mouffetard , le jardin des plantes ....
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Alain Derenne · il y a
La rue Mouffetard, une rue que j'ai beaucoup arpentée, j'ai habité là, puis rue st Jacques puis rue square Adanson et enfin due de la clé, les ballades dans ce quartier, la contrescarpe le boul Mich' et mon travail à l'Hôtel-Dieu, le jardin des plante et le musée. Que de souvenirs
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André Page · il y a
L'imagination et la fougue de la jeunesse portés à leur paroxysme, et le temps, l'impitoyable temps, qui détruit bien des rêves, bravo pour la force de l'histoire et pour tous les petits détails qui font une ambiance vraie, Alain.
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Alain Derenne · il y a
Merci André pour ta lecture et le petit mot sympa.
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Fred Panassac · il y a
Merci Alain pour cette nouvelle qui commence par une évocation d’un quartier que j’aime beaucoup — et qui n’a pas tellement changé — et se termine de façon poignante. Je vous dois bien plusieurs visites pour vous remercier de vos lectures sur ma page ! Chaque fois que je vous lis j’ai le sourire.
Qu’est-il arrivé à la mise en page de votre texte ? Bug de mise en page dû à votre traitement de texte ou bizarrerie lors du transfert sur Short Édition ? Mais ce n’est pas trop gênant en fin de compte ! Beau dimanche Alain !

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Thara · il y a
Une nouvelle bien contée, merci pour ce partage de lecture...
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Alain Derenne · il y a
Merci à toi aussi pour ta lecture et ton petit mot.
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Manita · il y a
Toujours aussi agréable de te lire :)
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Alain Derenne · il y a
Merci Manita, bon Week-End
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Geny Montel · il y a
Quelle chute incroyable... qui me laisse bouche bée. Un récit tendre et attachant.
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Alain Derenne · il y a
Merci Geny, je te souhaite une bonne journée.
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Geny Montel · il y a
Avec plaisir Alain. Bonne journée à toi !
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Sylvie Franceus · il y a
Coucou Alain, ici pas de nostalgie, pas de regret, pas de remords mais un superbe récit et un morceau de la vie estudiantine, ennuyeuse et endormie qui est réveillée par une lumière derrière de jolis rideaux blancs. La délicate féminité fait son entrée en scène, la tienne. Une ombre, une silhouette, un mouvement, un flou charmant, un visage ... une première amoureuse puis... la stupeur, l'arrêt sur image, la fin du début d'une histoire seulement rêvée et le souvenir si vif encore de ce moment de la vie qui restera dans l'éternité.
Merci encore, Alain

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