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Isamontigny

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Son premier coup de pédale est prudent, elle ne voudrait surtout pas chuter devant la maison. Elle est vite rassurée et accélère progressivement pour atteindre un rythme régulier, quoiqu'un peu plus lent qu'à l'ordinaire. « Qui a dit que c'était glissant de rouler dans la neige fraîche ? », pense-t-elle.

Les rues du lotissement sont étrangement silencieuses, peu de voitures circulent ce matin. Quel plaisir de laisser deux longs serpentins dans la neige immaculée ! L'air lui paraît si pur qu'elle dégage son écharpe de sa bouche pour s'en emplir les poumons. Ses yeux ne cessent de virevolter, ne sachant où fixer leur attention dans le paysage : là, un arbuste aux ramures finement soulignées par la neige ; ici, une stalactite glacée accrochée à une gouttière ; à sa droite, une boîte aux lettres affublée d'un épais chapeau blanc ; au loin, un patchwork de toits éclatant sous le rayon de soleil qui vient d'apparaître. Elle veut capter le moindre détail, en apprécier sa beauté afin de le garder précieusement dans sa mémoire. Il est si rare pour elle de voir autant de neige, ici, dans le sud-ouest de la France. Elle a déjà connu des jours de neige lors d'hivers précédents, mais pas aussi intenses. Lui revient en mémoire des anecdotes que lui raconte sa mère, de jours glacés qu'elle a connus jeune fille – à son âge ? Oui, ce devait être dans les années cinquante –, la Garonne charriant d'énormes blocs de glace. Quel spectacle ce devait être ! Si le froid persiste, peut-être vivra-t-elle les mêmes événements.

Au moment où elle arrive au niveau de la passerelle, la neige se remet à tomber, légèrement. Quelques flocons s'accrochent à ses cils, procurant une nouvelle sensation, plus agréable que celle de la pluie, ou pire encore, celle d'un moucheron pénétrant ses yeux. Elle s'accorde une pause tout en haut du pont et observe la voie rapide en contrebas, qui n'a pas été dégagée et sur laquelle peinent les automobilistes excessivement prudents, peu habitués à ces conditions climatiques. Elle repart précipitamment – il ne faudrait pas arriver en retard au lycée –, grisée par la descente à venir, distraite par la neige tourbillonnant autour d'elle, en oubliant toute prudence. Le virage final ne lui accorde pas de faveur, un freinage trop brusque la fait chuter. « Merde ! Quelle idiote ! », s'exclame-t-elle. Elle se relève lentement en riant, bouge ses membres, redresse son vélo, s'assure que rien n'est cassé. Une douleur la lance subitement au niveau de la paume de sa main droite. En relevant son gant apparaissent de grosses perles de sang. Elle reste quelque temps, là, immobile, suçant sa paume ensanglantée, appréciant ce goût salé tout en contemplant la goutte de sang qu'elle a laissé couler sur la neige.

Rouge sur blanc, la vie au milieu du silence, solitude et liberté.

***

Le calme est enfin revenu au sein de la classe. En entrant dans les bâtiments, tous étaient excités par cette neige inattendue, par les fous rires et les batailles de boules de neige. Le soleil est maintenant apparu pour de bon, illuminant la salle de classe. Elle ne peut s'empêcher de plonger son regard et ses pensées dans le paysage, de ce côté-ci vignes urbaines mondialement célèbres. Les rangées de ceps bien alignés sont autant de chemins vers l'avenir, vers les promesses de découvertes et les voyages dont elle rêve. Quelles voies choisira-t-elle ? Toutes si possible, du moins autant qu'elle pourra.

Son voisin la ramène à la réalité, la fait rire avec sa blague idiote. Elle se retient du mieux qu'elle peut, sait qu'elle peut très facilement basculer dans un fou rire incontrôlable. Elle décide alors de se consacrer sérieusement à ce que dit l'enseignant. Ce n'est pas contraignant pour elle, bien au contraire. Non seulement cette matière est une de ses préférées, mais pour ne rien gâcher le professeur est exactement à son goût. Charmant avec ses tempes grisonnantes, plein d'humour, passionnant, compétent, rigoureux. Lui, au moins, la considère avec respect et justesse, pas comme l'autre prof qui l'avait traitée de gamine de huit ans lorsqu'elle s'était fait couper les cheveux. Elle sait bien qu'elle n'est pas comme les autres, pas dans le moule, c'est plutôt une chance à ses yeux. Allure de garçon manqué – c'est son choix personnel –, petite et menue paraissant deux ou trois ans de moins que les autres – la faute à sa croissance mais aussi à son année d'avance –, insensible aux modes, élève brillante. Mais cela ne la dérange pas et ne l'empêche pas d'avoir un bon groupe d'amis avec qui elle s'entend bien.

Le cours devient soudainement plus intéressant, abordant enfin des notions plus complexes. Elle apprécie les efforts intellectuels, cette abstraction stimulante qui lui apporte tant de plaisirs. Son voisin paraît un peu à la peine, il la regarde d'un air perplexe. Elle lui répond d'un petit signe. Elle sait qu'elle pourra apporter son aide – à lui et aux autres –, et réexpliquer les notions délicates après le repas de midi et la traditionnelle partie de tarot. Elle apprécie ces moments passés avec sa bande, à travailler, s'amuser, et dire des bêtises. Juste avant que la sonnerie ne retentisse, le professeur leur rend les copies du dernier contrôle. Pas de surprise pour elle, une excellente appréciation est inscrite sur sa feuille. Elle fixe sa note un moment, les yeux pétillants, un léger sourire aux lèvres.

Rouge sur feuille blanche. Talent et singularité, force et estime de soi.

***

Sitôt le seuil de la maison franchi, l'atmosphère pesante qui y règne s'insinue en elle. Elle se déshabille lentement sans faire de bruit. Ses lèvres se sont affaissées, son regard devient terne. Elle limite au minimum ses activités dans les pièces du rez-de-chaussée, là où ils se trouvent. Un goûter rapidement pris, un passage aux toilettes, un déplacement discret à travers le salon : surtout ne pas se faire remarquer. « De toute façon, est-ce que je les intéresse ? Ont-ils envie de savoir comment s'est déroulée ma journée ? » pense-t-elle. C'est un fait, aucun de ses deux parents ne lui a adressé la parole. Pourtant, ils ont bien été obligés de la voir. Sa mère lui a tout de même lancé un regard bienveillant, accompagné d'un sourire furtif, rapidement transformé en un rictus de colère. En passant devant son père, assis sur son fauteuil, sans occupation, visage impassible comme réfugié derrière un mur infranchissable, rien ne s'est produit.

Elle monte rapidement les escaliers, se précipite dans sa chambre en veillant à bien fermer la porte. Ouf ! Elle est ici en sécurité, rien ne peut l'atteindre. Sauf si les éclats de voix, les mots cassants et les énervements reprennent de plus belle en bas, entre ses parents. Pour l'instant, il y règne un lourd silence, qu'elle peut facilement oublier dans son refuge. Il ne faut pas qu'elle pense à eux, qu'elle se demande ce qui a bien pu se passer avant son arrivée. De toute façon, elle n'y est pour rien et ne pourra rien y changer, comme toujours. Pourrait-elle s'habituer à ces disputes incessantes, à cette ambiance sinistre qui en découle ? Non, décidément non... Elle dispose heureusement de deux heures avant la terrible épreuve du repas. Largement le temps de s'échapper dans le roman qui l'attend depuis ce matin, bien en évidence sur son oreiller. Elle se jette sur son lit en poussant un cri de satisfaction, attrape son livre et se plonge dans la lecture.

Un peu plus tard, alors qu'elle est immergée dans un lointain univers au milieu des personnages de papier, un cri menaçant la ramène à la réalité: « À table ! ». Ce qu'elle redoutait se produit. L'ambiance autour de la table familiale est glacée, personne ne dit mot. Chacun mange tête baissée, ruminant de sombres pensées, même elle. Elle n'arrive pas à s'extirper de ce carcan qui s'est formé autour d'elle. L'étincelle jaillit au moment du dessert. Un mot ou un geste déplacé de l'un d'entre eux a tout déclenché. Les cris fusent, les reproches et les mots assassins volent d'un bout à l'autre de la table. Elle se bouche les oreilles avec ses mains pour empêcher cette violence de pénétrer en elle. Elle reste pétrifiée à regarder le visage à sa droite : la bouche grande ouverte, les lèvres qui s'agitent, les yeux injectés de sang.

Des traces rouges sur le blanc de son œil. Fureur et déchaînement, enfermement et paralysie des sentiments.

***

Il fait encore nuit, le réveil est sur le point de sonner. Elle dort paisiblement bien emmitouflée sous sa couette, serrant de sa main droite son livre préféré. Elle ne l'a pas quitté de la nuit, comme un doudou de papier. Il lui appartient, depuis de longs mois maintenant. Ce fut une révélation lors de la première lecture, il était évident qu'il lui était destiné. Elle ne cesse de le relire, surtout quand elle a besoin de courage, comme hier soir. De nombreux autres livres sont répandus sur son lit ou sur le sol, tout autour. Elle s'est en effet construit une forteresse avant de se coucher. Elle a réuni un maximum de bouquins, et les a entassés au pied et sur les bords, laissant juste la place pour se glisser sous les draps. La nuit a été ponctuée de bruits sourds, au rythme des chutes provoquées par ses mouvements. Cela ne l'a pas réveillée, tout au plus ces chocs lui ont fourni une musique de fond pour ses nombreux rêves.

Lorsqu'elle ouvre les yeux, elle sent immédiatement que quelque chose a changé, en elle, profondément. Une sorte de moiteur la gêne, entre ses jambes. Elle y glisse sa main, c'est étrange. Elle cherche à allumer sa lampe, inquiète. Elle tâtonne, bouscule des livres, ses gestes sont maladroits. Elle regarde les petites marques rouges sur ses draps, sur des couvertures de livres. Elle met de longues minutes à comprendre, à réaliser ce qui lui arrive. « On y est. Je suis devenue une femme », pense-t-elle.

Elle prend alors une décision, ce sera la grande résolution de sa vie. Elle ouvre son livre fétiche à la première page. Elle y appose son index ensanglanté, comme pour un relevé d'empreintes au commissariat. Et, tout en contemplant cette tâche rouge sur le papier blanc, elle fait un pacte, un pacte avec elle-même et son livre, symbole de tous les livres. Dès qu'elle le pourra, le plus tôt possible, elle vivra sa vie, comme elle l'entend, loin d'ici. Elle se servira de ses talents, de sa force, de sa singularité. Même si elle doit être seule, si elle doit affronter des difficultés. Elle gagnera sa liberté, totale, loin de la violence, toujours accompagnée des livres, de son livre.

Empreinte rouge sur papier blanc. Un pacte avec la littérature et la connaissance pour sa vie de femme à venir.

PRIX

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Ginette Vijaya · il y a
Promesse d'adolescente . Une histoire sur la liberté de cet âge où l'on se forge très tôt des espoirs avec cette volonté de tout reconstruire .
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Moniroje · il y a
Fille devenue femme et ressentant tant la beauté de la vie,
en plus de la littérature et la connaissance en trésors
a déjà celui de cette sensibilité qu'elle a.

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Isamontigny · il y a
Merci pour votre commentaire.
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Guy Richart · il y a
Mes voix pour ce texte bien construit et passionnant.
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Isamontigny · il y a
Merci !
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Zouzou · il y a
Un drame bien ficelé , mes voix!
Si vous aimez " à la ravigote " en prix Été

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Isamontigny · il y a
Merci !
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Zurglub · il y a
J’aime beaucoup votre texte. Votre écriture est posée et apaisante alors que tout n’est pas tendre dans votre récit. Chouette nouvelle, vraiment
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Isamontigny · il y a
Merci pour votre très gentil commentaire.
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Pat · il y a
Mes 5 voix pour ce moment de lecture passionnant. Vous avez une façon très pudique de dérouler votre trame jusqu'à la chute finale. Je n'ai qu'un tanka,"Contemplation" à vous proposer et je le regrette.
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Isamontigny · il y a
Merci à vous !
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Chantane · il y a
agréable moment de lecture, belle histoire
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Isamontigny · il y a
Merci !
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Noels · il y a
J'aime beaucoup le parti pris du rouge sur le blanc pour finir par une empreinte, un sceau pour un engagement. Et c'est plutôt bien écrit. Toutes mes voix donc.
Et une invitation, si vous avez un moment, à découvrir une genèse humoristique et iconoclaste : http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/une-tres-breve-histoire-de-la-creation-1

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Isamontigny · il y a
Merci pour votre commentaire !
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Jean-Baptiste van Dyck · il y a
De superbes images ! Une histoire magnifique ! Mes 5 votes. Dans un autre genre, je vous invite au Vietnam le temps d’un songe si cela vous tente !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/you-hanoi-me-part-2

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Isamontigny · il y a
C'est gentil, merci.
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Antoine Finck · il y a
Sage décision. Partir...
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Isamontigny · il y a
Effectivement...
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