Rouge

il y a
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Image de Automne 2020
La lune était ronde. Extraordinairement ronde. Dans le ciel très noir, elle était nimbée d’un halo brumeux et blanc, qui l’auréolait, la magnifiait, et semblait la protéger. Bien sûr, ce n’était qu’une projection sur le ciel de fumées qui était maintenant fermement établi, mais le réalisme de l’image avait du panache et inspirait la nostalgie.
Jimmy baissa de nouveau les yeux sur sa tablette. L’humanité aurait bien besoin d’un halo bienveillant de ce genre. Au lieu de cela, elle vivait dans une grande bulle, malléable pour ceux qui l’avait établie, rigide et oppressante pour les autres. Pour tous les autres. Presque pour tous. Pour les 99,9 % de gens qui n’avaient pas de fortune colossale, et donc aucun pouvoir. Aucun poids. Aucune voix.
Il se secoua et reprit son compte-rendu d’analyse. Il ne devait pas se prendre à rêver ainsi. Un air absent, un soupçon d’esprit critique trop affirmé et on passait vite pour un doux dingue ou un activiste anti-productif. Pour le principe, il compara les taux de son étude à ceux autorisés par l’autorité USA-E de contrôle sanitaire. Bien sûr qu’ils n’étaient pas dépassés. Comment dépasser des taux pareils ? Jimmy soupira et apposa son sceau d’expert chimiste certifié. Conforme. Honteux, mais conforme. Les taux évoluaient régulièrement. Quand un journaliste encombrant passait les barrages de la censure, pardon, de la relecture sélective, un petit scandale ébranlait le peuple, et l’industrie s’amendait aussitôt. Le produit était massivement supprimé, comme l’indiquaient de nouveaux emballages rutilants, puis remplacé par autre chose de tout aussi critiquable. Cela faisait des années qu’il n’avait pas vu passer une analyse propre et sans risque. Il transféra le document à l’entreprise cliente et aux autorités de certification. Comme à chaque fois, ce simple effleurement du doigt sur son écran lui retourna l’estomac. Chaque analyse validée lui servait une bonne dose de honte.
Un petit sigle clignota dans un coin. Une nouvelle mise à jour des accords internationaux agroalimentaires. Autrement dit, des commandements que les États-Unis envoyaient à ses colonies d’Europe. Il la survola. Pas de quoi apaiser sa nausée. Il éteignit la tablette intégrée dans son bureau ergonomique. Il n’y avait rien d’autre dessus, pour ne pas le distraire. En un petit pas, il fut à la porte de la pièce minuscule qui lui servait de bureau, un lieu où l’isolement et le calme encourageaient la concentration et la productivité, bien sûr. Le tout sous surveillance d’une caméra, pour sa sécurité, évidemment.
Il passa la main sur l’écran pointeur.
— Vous avez effectué le nombre d’heures standard. Félicitations. Bonne nuit.
Bonne soirée aurait été de mauvais goût. Pour compiler les horaires demandés, il se levait très tôt et ne repartait que la nuit tombée. Juste le temps d’avaler un repas médiocre à son bureau le midi.
La porte s’ouvrit directement sur un ascenseur et il se laissa porter jusqu’au parking. Quelques formes anonymes regagnaient voitures et glisseurs. Pas un regard échangé. Pas le temps, pas envie. Il eut un pincement au cœur en regagnant sa vieille moto. Il l’enfourcha quand un détail attira son regard. Du rouge, frémissant.
Une robe rouge, de coupe simple, en coton. La femme qui la portait n’était pas d’une beauté à couper le souffle et n’avançait pas comme une apparition céleste, mais elle était comme une tempête parmi les complets et tailleurs noirs de rigueur. Son regard croisa celui de Jimmy et elle s’arrêta.
— Bonsoir.
Son salut sonnait comme une question.
— Bonsoir… balbutia Jimmy.
— Un problème ? Vous avez l’air… bizarre.
— Je… Je me disais que votre robe n’était pas… réglementaire. Dans l’entreprise.
Parfait, une dose de honte de plus pour achever la soirée.
La femme esquissa un sourire.
— Comment cela, pas réglementaire ?
— Le règlement établit un code vestimentaire strict.
— Noir et inconfortable, si j’en crois ce que je vois. Vous êtes sérieux ?
— C’est courant.
— C’est surtout stupide. Qu’est-ce que cela change ? On entre par l’ascenseur, on va à son cube, on travaille toute la journée et on repart.
— Je… Je ne sais pas. C’était juste une remarque.
Personne n’avait jamais échangé plus de deux mots entre ces murs. Les employés qui passaient leur adressèrent un regard une fraction de seconde, surpris, gêné, désorienté. Jimmy ressentit un court vertige.
— Je m’appelle Margot.
— Jimmy Perrin, section analyse chimico...
Il se retint de développer son titre. Encore une seconde et il lui tendrait sa carte de visite.
— Jimmy.
— Je viens d’être embauchée, reprit-elle. Je n’ai pas encore l’habitude.
— D’où venez-vous ?
— Hecatus 7.
— Ah…
Tout s’expliquait. Le système Hecatus avait une réputation sulfureuse de dissidence. Altermondialistes, ultra-écologistes, anti-libéraux... Les médias dépeignaient certaines zones du système comme des repères de hippies perdus dans leurs illusions ou d’écoterroristes forcenés, selon le public visé et la peur à insuffler. Jimmy avait toujours trouvé ces reportages exagérés, mais qui a le temps d’aller visiter d’autres systèmes, avec les nouvelles réductions d’heures chômées ? Il était toutefois curieux. On y trouvait encore, disait-on, des végétaux génétiquement inchangés. Depuis que les vieux accords entre Europe et États-Unis, initiés en 2015, s’étaient étoffés, ce genre de pratiques relevait de la légende…
— Vous buvez un verre ? s’entendit-il demander.
— D’accord.
Avant que Jimmy ait pu se demander ce qui lui prenait, il sentit la femme monter derrière lui.
— Vous… Vous laissez votre voiture ?
— Je suis à pied.
Nouveau vertige. Plus personne ne se déplaçait à pied, dans les rues enfumées de pollution de la ville. Jimmy plaça son masque antiparticules fines et aperçut la femme qui faisait de même dans le rétroviseur. Puis il ajusta son casque de protection.
— Je n’en ai pas pour vous, bredouilla-t-il d’une voix étouffée par le respirateur à filtres.
— Roule donc, abruti.
Il obéit. Alors qu’il tournait à l’angle d’un réseau de ruelles peu fréquentées, il sentit la femme bouger les mains derrière lui, et subitement, l’air se mit à trembler devant sa moto. Il n’eut pas le temps de ralentir et traversa la vibration étrange. Aussitôt, tout bascula et il se retrouva dans une clairière verdoyante. Il s’arrêta net, choqué, tandis que la femme retirait son masque derrière lui et le laissait tomber sur le sol, près de la roue arrière.
— En fait, j’avais plutôt envie d’un verre chez moi.
Elle descendit prestement et s’approcha d’un point d’eau particulièrement idyllique. Elle laissa glisser sa robe à terre et entra dans la petite rivière sans attendre.
Jimmy descendit de son véhicule, retira son casque, son masque, les fourra machinalement dans sa sacoche et observa la scène, bouche bée. Ce n’était pas de l’image de synthèse, ce n’était pas une projection holographique, et il sentait pertinemment son corps propre de toute substance hallucinogène. Il analysa un ressenti bizarre et comprit. L’air frais, l’air pur. Il n’avait jamais senti ça. Depuis combien de temps les hommes n’avaient-ils pas respiré un air pareil ?
— Comment est-ce possible ? demanda-t-il en regardant enfin la jeune femme qui barbotait avec délice dans l’eau fraîche.
— Rejoins-moi, tu veux ? Oublie un peu les pourquoi et comment, d’accord. Tu as juste beaucoup de chance. Je t’avoue que je ne suis pas originaire d’Hecatus 7. Je suis d’ici. C’est mon monde, ma bulle, mon univers personnel. Beaucoup de fées de ma famille ont ce privilège. Écoute, tu me plais. Je voudrais partager un peu de temps avec toi, ici. Si je ne te plais pas, je ne t’oblige à rien, je suis une fée aimable, reprit-elle avec un clin d’œil. Mais je t’en prie, profite de cet instant. Respire le vrai air, écoute le bruit des feuilles, sens la mousse sous tes pieds, savoure l’eau sur ta peau. Ici, il n’y a aucun produit néfaste. Les pollens réparateurs qui sillonnent les lieux ont déjà dévoré sur toi tous les résidus polluants de ton monde.
Jimmy baissa les yeux et constata qu’une myriade de petits points luminescents glissaient effectivement un peu partout sur ses vêtements et peut-être dessous, ils semblaient si légers qu’il remettait en doute leur réalité tangible. Ils étaient fins comme des suggestions, légers comme des pensées.
— C’est gentil, mais je dois rentrer. J’ai du boulot à faire et demain, je prends le travail tôt.
— Le temps est figé dans une bulle de fée. Tu ne seras pas en retard. Ma nudité te gêne ? Je peux reporter mon bain et me revêtir. Je vais nous servir un repas.
Il secoua la tête, hébété.
— Non, vous êtes très jolie, et ça ne me choque pas…
Il avait vu tellement de femmes nues dans mille publicités et jeux ignares qu’il en venait parfois à ne plus savourer le plaisir d’un corps exposé. C’était étrange, quand on y pensait.
Il abaissa la fermeture de son blouson et s’assit en tailleur sur le sol.
L’herbe, la mousse, les fougères formaient un tapis doux accueillant, un peu frais mais qui ne trempa pas ses vêtements, comme si l’endroit s’était débarrassé de sa rosée en prévision de son geste.
Il regarda d’un air absent une fourmi qui portait un bout de feuille sur son dos, un lourd scarabée doré qui prenait son vol dans un bourdonnement spectaculaire, une petite fleur blanche qui ouvrait sa corolle pétale par pétale, doucement, timidement.
— Comment te sens-tu ?
Il leva la tête vers la femme. Elle avait passé une robe blanche croisée évoquant un yukata fluide et déposait à terre un plateau garni de boissons et de mets inconnus, visiblement confectionnés à partir de végétaux.
— Nous irons voir le potager, si tu le veux, j’y cultive des variétés qui ne poussent plus dans ton monde. J’espère que cette nouveauté te régalera.
Il regarda les plats et autour de lui, sondant les suites de la clairière. Il devinait que la forêt se poursuivait d’un côté, mais elle semblait s’éclaircir de l’autre. Sans doute s’effaçait-elle sur une maison et le potager en question.
— Je n’suis pas sûr que tout ça soit autorisé, dit-il d’une voix rauque.
— Ici, tu es en sécurité, et il n’y a nul besoin de caméras pour cela. La magie est à l’œuvre. Les pollens avalent les matières dangereuses et l’air ambiant suffit à guérir les maux du corps. Il ne peut rien t’arriver, personne ne saura que tu es venu, si tu crains pour ta réputation.
Il repensa à son petit appartement vide et sombre, sa tablette, le passe-plat pour se faire livrer de la nourriture toute prête homologuée.
— Il y a des bêtes ? demanda-t-il d’un ton gauche.
Elle rit.
— Tu as déjà repéré des insectes, je crois. Oui, il y a des bêtes. Des cerfs, des loups, des renards, des blaireaux, des écureuils, des sangliers, des chats, des taupes, des loutres et des hermines, des oiseaux de toutes tailles, des hérissons, des poules et des lapins, et mille autres bêtes qui peuplaient ta terre, plus mille autres bêtes qui peuplent le monde des fées. Mais ils ne te feront pas de mal. Nous cohabitons.
Il se tortilla sur place, mal à l’aise.
— Je n’suis pas chez moi, ici.
Elle baissa les yeux.
— N’est-ce pas précisément ce qui importe ? N’est-ce pas là le charme de l’instant ? Je ne te demande pas de rester, juste de profiter de cette respiration dans ta journée.
Il se redressa.
— Écoute, j’ai pas tout compris, mais j’veux pas d’ennui, d’accord ? T’es trop bizarre, comme fille, je commence à croire ce qu’on dit d’Hecatus 7.
Elle se leva face à lui.
— Tu préfères être aveugle ? Tu préfères mourir chaque jour d’un travail dénué de vertu dans un monde insensé ?
Il fronça les sourcils et recula. Il remonta sur sa moto et vérifia les données. Rien n’avait été ajouté à la boîte noire. Le temps s’était effectivement figé. Personne ne saurait rien de son escapade ici, ni ses chefs, ni les contrôleurs citoyens, personne ne pourrait trouver à redire sur ce qui n’avait pas existé.
Il regarda la femme.
— Je t’en prie, ouvre.
Le visage triste, elle enroula ses mains et une portion de clairière se plissa comme l’eau de la rivière.
— Tu reprendras ton destin immobile, sans changement, mais es-tu sûr de ne rien regretter toi qui déplores si souvent d’avoir le sentiment de ne pas vivre ?
— J’veux pas d’histoires, répliqua-t-il d’un ton plus sec, soudain décidé.
Il sangla casque et masque, fit vrombir le moteur et s’engouffra dans le passage, retrouvant aussitôt la ruelle qu’il avait quittée un instant plus tôt. La boîte noire se réactiva et une caméra frémit dans un angle de rue pour suivre sa progression du regard. Il lui sembla que son monde se redéposait sur lui comme une lourde chape qui empuantissait et graissait ses vêtements, s’insinuant sous sa peau.
— J’veux pas d’histoire, souffla-t-il sous son masque.

— Ainsi n’en connaîtras-tu aucune, soupira la jeune fée en scellant le portail.
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coquelicot Coquelicot · il y a
quelle belle histoire et quel malheureux de ne pas avoir su profiter de ce monde préservé
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Mathilde Roger · il y a
Merci, j'avais aussi un peu de peine pour lui !
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Keith Simmonds · il y a
Une imagination foisonnante pour cette histoire allégorique et envoûtante, Mathilde ! Une invitation à venir soutenir Katherine la Combattante dans sa lutte courageuse et acharnée contre l’épouvantable maladie du cancer du sein. Mes remerciements d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/katherine-la-combattante

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Paul Jomon · il y a
"J’veux pas d’histoire". Ce sont bien tous les méfaits du conditionnement. Jimmy a perdu tout bon sens. Une bulle de fée comme celle-là, ça ne se refuse pas.
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Mathilde Roger · il y a
Merci ! J'aurais aimé qu'il profite un peu, mais rien à faire...
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une belle allégorie sur le choix , le chemin à prendre .
Le texte oscille entre conte de fées et précis méthodologique !

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Mathilde Roger · il y a
Merci !

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