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Rouge

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Christine Page

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Esthéticienne nouvellement installée dans le sud de la France, Lise courait sans cesse après le temps au point d’en avoir oublié la raison pour laquelle elle était venue : la mer. Son teint de craie et sa mine fatiguée étant une mauvaise vitrine pour son institut, elle décidait donc, en ce lundi de congé, de retourner à cette délicieuse petite crique où elle n’était allée qu’une seule fois en six mois.

Aux alentours de midi, elle sauta dans sa voiture et emprunta la petite route côtière menant à cette plage. Se garer dans ces endroits escarpés étant toujours un casse-tête, elle parqua sa voiture sur un emplacement grignoté dans la roche et la plaqua contre la falaise. Elle claqua la portière, défroissa sa petite robe hawaienne aux tons acidulés, attrapa son sac en raphia, son parasol rouge et s’achemina vers la crique, à vingt cinq minutes à pied de là. Sous l’effet de la chaleur, les semelles de ses sandales collaient au goudron fraichement posé. Au gré des grandes enjambées sautillantes sur l’asphalte brûlant, sa queue de cheval couleur zan se balançait allègrement au-dessus de sa nuque ce qui lui conférait un air juvénile. Le bâton de sucette qui dépassait souvent de sa bouche, rajoutait une touche de candeur supplémentaire. Lise avait trente ans et à cet âge, on pouvait encore tout se permettre.

En ce début juillet et qui plus est, à cette heure-là, la plage serait certainement déserte. Elle s’installerait en première ligne, juste au bord de l’eau pour écouter le clapotis des vagues et prendre un repos bien mérité. Elle veillerait à s’installer loin des escaliers, terrain de jeu de prédilection des gamins qui passaient leur temps à chahuter sur les marches, ce qui projetait du sable partout et accessoirement dans les yeux. Elle s’était d’ailleurs querellée avec une mère de famille à ce sujet qui l’avait traitée au passage de vieille fille qui n’y-connaissait-rien-en-enfants ! Sa silhouette et son physique plutôt agréables lui valaient souvent des remarques fielleuses de ce type, totalement gratuites vu que le mot célibataire n’était pas écrit sur son front !

Il était tout juste treize heures lorsqu’elle arriva à la hauteur d’un marchand de glaces, à l’entrée des escaliers taillés dans la roche. Prenant appui sur la rambarde, elle ôta un à un de ses semelles, les petits graviers noyés dans le goudron. Le type qui se morfondait dans sa camionnette, la reluquait ouvertement, se dévissant même le cou pour tenter d’apercevoir un quelconque fruit défendu. Son visage rubicond et sa calvitie masquée maladroitement par une mèche de cheveux huileuse, rabattue sur un côté de son crâne, le rendaient pathétique.

S’apercevant de son petit manège, Lise se redressa et le toisa sèchement.

-Vous regardiez sous ma robe ? s’écria-t-elle en zozotant à cause de sa sucette.

-Arrêtez vos simagrées de bonne femme ! Vous venez vous planter sous mon nez alors qu’il y a de la place ailleurs et vous me narguez avec votre cul.... Il sortit de son étuve et s’avança vers elle d’un air lubrique. Vous en avez une gentille petite langue... vous voulez pas m’acheter un esquimau ?

Désarçonnée par ces propos, Lise fourra la friandise licencieuse et toute poisseuse au fond de son sac.

-Pauvre type ! Vous vous êtes regardé ? Et le harcèlement sexuel ça vous dit quelque chose ? Mon mari ne va pas tarder, vous vous expliquerez avec lui !

-C’est ça, c’est ça ! Allez foutez le camp ! Vous avez perdu votre alliance on dirait! lança-t-il d’un ton persifleur en direction de ses doigts nus.

Trahie par ses joues écarlates, elle tourna les talons et dévala les escaliers le coeur battant. Une fois les pieds dans le sable, elle s’arrêta et tendit l’oreille pour voir si le pervers ne l’avait pas suivie. Rien. Rien, jusqu’à ce que le ronronnement d’une mobylette vint crever ce silence de plomb. Le véhicule ralentit puis s’immobilisa juste à côté du marchand de glaces. A l’évidence, les deux hommes se connaissaient, vu les accolades bruyantes et démonstratives qui s’éternisaient. Aux aguets, elle perçut des bribes de conversation où il était question de football, ce qui promettait une discussion passionnée entre hommes et excluait d’office les parenthèses gauloises. Cette visite impromptue soulagea Lise qui relâcha aussitôt la pression.

Elle planta son parasol dans le sable chaud, l’ouvrit et accrocha sa robe aux baleines puis s’enduit de crème solaire. Elle déroula sa natte en paille au soleil, un peu à l’écart de son parasol sous lequel elle retournerait dès qu’elle aurait trop chaud. Sa peau avait soif de vitamine D et elle comptait bien rattraper le temps perdu. Elle s’étendit sur le dos et glissa son sac sous sa tête en guise d’oreiller. Epuisée, elle ne tarda pas à s’endormir.

A seize heures, la plage était bondée. Lise fut tirée de son sommeil par un grondement sourd, des rires qui sonnaient faux, un magma incohérent dont elle ne perçut pas tout de suite la raison, encore tout engourdie qu’elle était par la fatigue. Elle redressa la tête et mit sa main en visière au-dessus de ses yeux pour voir ce qui se passait. A quelques mètres d’elle, debout sur les rochers, un pêcheur agitait frénétiquement au bout de sa canne, son petit bikini rouge et l’exhibait dans un sourire niais, à toute la plage, qui en retour, ricanait bêtement. Un voile blanc. Un trou noir. Un état comateux sûrement dû à une insolation, elle allait se réveiller, oui parce qu’on ne peut pas faire une chose pareille à quelqu’un. Sans défense, elle gisait nue, entièrement nue, sur sa natte comme aurait pu se retrouver n’importe quelle pauvre fille tombée dans les griffes d’un serial killer, à un détail près, elle était vivante. Sa serviette tout comme sa robe à fleurs avaient aussi disparu. Rouge comme une écrevisse au sens propre comme au figuré, elle aurait voulu disparaître dans le sable comme une puce de mer. Emprisonnée dans sa nudité, Lise n’osait bouger. Personne ne lui venait en aide, personne ne s’était même manifesté pour lui prêter une serviette ou un quelconque paréo pour se couvrir. Tout autour d’elle, ce n’étaient que chuchotements, conspirations, sarcasmes et autres vilénies destinés sans doute à lui faire quitter la plage le plus rapidement possible, le plus violemment possible. Soudain, quelque chose bougea. Au travers de ses paupières lourdes et brûlées par le soleil, elle entrevit une silhouette informe et plutôt épaisse qui avançait dans sa direction à pas contenus. La seule âme charitable de la plage, songea-t-elle. Cependant, l’espoir fit rapidement place au leurre quand elle la vit passer devant elle sans s’arrêter, tout en la dévisageant malgré tout avec insistance, les yeux exorbités à la vue de son pubis vierge de tout poil ou presque. Certainement envoyée en éclaireuse par toutes les langues de vipère de la plage dont la lâcheté n’avaient d’égale que leur bêtise crasse, la femme au regard de harpie, retourna sous son parasol, cracher son venin à qui voulait l’entendre. Cette précision sur son épilation pubienne se répandit comme une traînée de poudre et les mères de famille outrées, rassemblèrent leur couvée sous le parasol en leur intimant l’ordre de rester là, à faire des coloriages parce que la dame là-bas était très méchante et que c’était une vilaine sorcière qui allait leur faire du mal.

La plage se transformait peu à peu en place de Grève et Lise, livrée en pâture sans comprendre pourquoi. Des obscénités pleuvaient sur elle, chacun lâchant sa petite frustration intime. Mise à l’index sur cette plage familiale, elle avait malgré elle, troublé l’ordre public, perverti les enfants, déréglé le cerveau des maris, excité leur libido et semé la zizanie dans les couples. L’oisiveté étant mère de tous les vices, ce microcosme réduit à l’état larvaire sur sa serviette quelques semaines par an, avait trouvé en elle quelque chose à se mettre sous la dent.

Avait-elle été droguée pour n’avoir rien senti ni entendu ? Quel était le salaud qui avait fait ça ? Et surtout pourquoi cette cabale contre elle ? Dans un sursaut propre à l’énergie du désespoir, elle s’enroula comme elle put dans sa natte et se traîna jusqu’à son parasol, sa peau à vif lui arrachant des rictus de douleur. Sa démarche improbable déclencha l’hilarité des enfants et les sifflements grotesques de certains adultes, en proie à l’excitation portée par la férocité collective. Soudain, un coup de vent renversa son parasol sur ses voisins de derrière. Elle se retourna et croisa le regard grinçant de la mère de famille laxiste de l’autre jour. Elle l’imagina découper avec hargne, son petit bikini rouge. Il lui fallait le coupable. De l’autre côté de la plage, des adolescents sautaient des rochers, se poussant des coudes avant chaque plongée tout en faisant ostentatoirement des gestes déplacés à son adresse. Et si elle avait été victime d’une blague potache, un pari fou entre adolescents, titillés par leur libido grimpant en même temps que la température. Lasse de retourner des hypothèses dans sa tête, elle ferait sa petite enquête à froid et saurait tôt ou tard, qui lui avait fait ce sale coup.

Elle se leva, prit son parasol rouge et son sac en raphia dans une main et de l’autre, serra fermement sa natte autour d’elle. La fête est finie, les charognards vont crever d’ennui, se dit-elle tout bas. Alors qu’elle se dirigeait vers les escaliers, elle jeta un dernier coup d’oeil au pêcheur benêt qui avait joué avec son petit bikini rouge sans même aller la trouver, sans même poser une seule question. Le coupable l’avait sans doute jeté à l’eau mais la mer se charge toujours de rapporter ce qui l’encombre. Dès qu’il la vit quitter la plage, le pêcheur s’empressa de remballer son matériel et descendit des rochers.

Arrivés tous deux en bas des escaliers, ils faillirent se télescoper. Il s’excusa, elle, non. Lise lui lança un regard froid et l’apostropha brutalement.

-Vous avez vu quelque chose ? Depuis combien de temps suis-je... nue ?

-Ah, c’était à vous le maillot ? On vous a pris pour une naturiste.... Et c’est pas le genre de la plage, je peux vous le dire ! rajouta-t-il d’un ton bourru.

Ce type la prenait ouvertement pour une idiote et sa pêche miraculeuse ferait sans doute ses choux gras pendant encore longtemps. Elle aurait voulu dire que c’était un horrible malentendu mais les mots restaient coincés dans sa gorge. Meurtrie dans sa chair par les coups de soleil qui transperçaient sa peau comme des banderilles sur un taureau, elle n’insista pas et remonta lentement.

Le marchand de glaces avait déserté comme par enchantement et sa culpabilité ne faisait aucun doute. Demain, elle irait à la gendarmerie et raconterait tout le calvaire qu’elle avait enduré à cause de lui, à cause d’eux. A cette pensée, elle fondit en larmes et le pêcheur, contre toute attente, lui proposa de la raccompagner à son véhicule.

Déroutée par cette première marque de sympathie de la journée à son égard, elle accepta sans réserve parce qu’après tout, il n’avait fait que repêcher son maillot de bain et comme un gosse, avait joué avec. Elle le remercia et se hissa non sans douleur, à bord de la camionnette puis ferma la portière. L’habitacle plutôt sale et désordonné, sentait le poisson, le linge mal séché, la bière tiède et comme une odeur de solitude. Les bras chargés, il partit à l’arrière du véhicule, ouvrit les deux battants et bazarda tout son fourbis sans ménagement, manquant de faire tomber son téléphone sur le sol. Dans un grognement, il se dirigea vers le côté conducteur, ouvrit la portière et balança d’un geste vif, son sac à dos et son téléphone sur son siège puis retourna ranger ses affaires entassées à la va-vite à l’arrière. Un bruit de bouchon qui saute, la fit jeter un coup d’oeil dans le rétroviseur. L’homme buvait au goulot une grande lampée de vin rouge tout en la dévisageant d’un œil morne.

Lise avait hâte d’arriver chez elle pour mettre de la Biafine sur ses coups de soleil et se reposer au frais. Elle toussota pour montrer qu’elle l’attendait. Il fit claquer bruyamment sa langue contre son palais et reboucha la bouteille. Sa respiration était saccadée et sans doute dûe à tous les efforts qu’il venait de fournir. Il n’était ni jeune ni vieux mais plutôt sans âge. A cet instant précis, le portable du pêcheur s’alluma sur le siège signalant l’arrivée d’un mail. Attirée par le fond d’écran, Lise s’en saisit et découvrit avec horreur, son corps nu sur la plage. Elle étouffa un cri puis les mains tremblantes, fit défiler devant ses yeux épouvantés, toute la série de photos prises cet après-midi là. La mise en scène morbide qu’il avait imaginée, relevait d’un film de série B ou peut-être même d’un thriller, vu le sourire carnassier affiché sur ses lèvres humides quand il était agenouillé tout près d’elle, une paire de ciseaux à la main et le regard vide de ceux qui n’ont rien à perdre. Un quart de seconde, elle eut un haut le coeur en songeant à son souffle court au creux de son cou gracile.

A peine eut-il mis le contact, qu’elle bondit de la camionnette avec son sac, en abandonnant sa natte sur le siège. Le regard mauvais, il démarra en trombe dans le sens opposé à sa voiture.

Nue et la tête haute, elle s’engagea sur la petite route côtière. Elle ne ferait pas les gros titres des journaux locaux.

En bas, l’ordre était revenu, les deux péchés ayant disparu. L’envie et la luxure ne reviendraient pas de si tôt.

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Sylvinova · il y a
Une petite nouvelle ,une petite lecture le temps de mes vacances ....
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