Roubaix, soleil couchant

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Rayan est un jeune garçon à qui la vie ne promettait rien jusqu’à ce qu’il découvre dans le cinéma une passion qui lui permettra de sublime

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Tentatives d'écriture diverses pour le plaisi  [+]

Image de Été 2021

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« Vous n'êtes que des bons à rien, des sales fils de putes, c'est tout ce que vous êtes ! » elle hurlait comme ça, la mère, avant de claquer la porte de la chambre et de rouler sur le tapis du salon, ivre mais pas morte, ivre mais pas assez encore puisque sa main se cramponnait encore à la bouteille de vodka premier prix, au quart pleine. C'était l'image qu'il conservait de sa mère, cette insulte, sur mille tons, assortis de divers jurons, le bruit des bouteilles contre les verres, puis contre la table, puis sur le carrelage. Le rythme des soirées depuis sa prime enfance passait par ces cris. C'était pareil pour ses trois frères. Ils faisaient comme si elle n'existait pas, concentrés sur la télé, à jouer à un jeu vidéo sur une console empruntée, trois ans auparavant, à un camarade de classe qui n'avait pas trop intérêt à venir la réclamer. Tous les soirs, c'était pareil, ils rentraient et progressivement, les cris montaient. Depuis qu'Eddy avait fini par se tailler de Roubaix, au moins, ils évitaient les coups. Ce sale con battait tout le monde, eux, la mère, les voisins, les flics, il était trop cramé pour comprendre qu'il occupait une place réelle dans la société. Enfin, ça faisait trois mois qu'il avait disparu, la mère avait pleuré, puis elle avait arrêté d'y penser et la vodka était revenue, logiquement, prendre la place de l'amant. Pour sûr qu'elle avait été belle, la mère Delannoy, mais aujourd'hui, son visage avait pris une forme terrifiante, boursouflé par l'alcool, le nez cassé et mal remis, suite à une chute dans l'escalier, à ce qu'il paraît, et le maquillage extravagant qu'elle utilisait n'arrangeait rien. Quatre gosses en quatre ans, pour couronner le tout. Quatre gosses sans père – qui s'en souciait ? Elle avait eu le premier à dix-huit ans. Aujourd'hui, son aîné avait dix-huit ans et il jouait à la console. Et il fumait du shit. Parfois, il en revendait. Il s'était pas encore fait pincer par les flics. Pauvre Fred. Il avait pas eu de bol, elle avait beaucoup bu pendant cette grossesse. Elle savait pas, alors, que l'alcool, ça pouvait détraquer les fœtus. Pour les autres, ça s'était mieux passé. Pour Rayan, elle avait fait attention. Pour Brian et Djim, les jumeaux, elle en avait bavé. Puis elle s'était mise avec des mecs comme ça, qui vivotaient sur ses allocs. Elle avait fait ses gosses pour survivre dans cet environnement, c'est tout. Elle était bien obligée de les garder chez elle, même si ça l'ennuyait. Une chambre avec deux lits superposés et une table sur laquelle était posée une télé. C'était chez eux. Douze mètres carrés. Rayan n'en pouvait plus. Avant, ça lui posait pas de problème. Quand il allait à l'école primaire puis au collège, à Roubaix, tout le monde venait du quartier. C'était des frères de briques et de béton. Des cousins du ciel bas. Personne ne semblait avoir choisi d'être là et personne ne semblait vouloir en partir. Les femmes qui gueulent dans la rue, les sirènes de police, les flics en civil qui viennent demander de présenter votre pièce d'identité dès que vous faites un pas dehors, les mecs qui traînent sur les bancs en fumant, en buvant, en écoutant du rap merdique sur leur téléphone qui crachote, les caddies abandonnés, les voitures esquintées, les poubelles cramées, les façades dégradées et le ronronnement du périphérique, c'était ça le quartier, cet agglomérat de vie parquée, cloisonnée, morne. Rayan, Fred, Brian et Djim savaient tout ça, c'était parfaitement intégré. Ils étaient des bons à rien, comme à peu près tous les mecs du coin. Ils avaient pas besoin de forcer trop pour arriver à être de parfaits bons à rien. Suffisait de se laisser aller comme ça. Faire bloc avec les potes pour rien foutre au collège. Et se barrer de l'école pour rien foutre encore plus. Se droguer pour s'évader. Se saouler pour oublier. Dealer pour avoir sa place dans cet espace. L'amour n'existait pas beaucoup et l'amitié restait fragile. Et les filles, les personnes les plus surveillées du moment, elles se tenaient à carreau jusqu'à ce qu'elles puissent avoir des gosses et vivre de cette indépendance. Schéma intégré par tous. Aucun souci.
Rayan ne se posait pas de question avant. Puis, une fois, il était en quatrième, la prof de lettres avait emmené deux classes au cinéma à Lille. Cela avait été toute une histoire, ce truc. D'abord, pour les Roubaisiens, Lille, c'est la ville des bourgeois. Quand ils y allaient parfois le samedi après-midi, c'était pour zoner autour du centre commercial d'Euralille. Ils n'allaient pas plus loin. Qu'est-ce qu'ils iraient bien foutre dans le vieux Lille ? Voir les vitrines de boutique de luxe ? C'était chiant. Pas pour eux, quoi. Alors quand madame Leclercq a décidé de les emmener au cinéma pour voir en plus un vieux film, ça a été la révolution. Un vieux film, en noir et blanc, muet, à Lille, fallait quand même pas exagérer. Mais ils n'avaient pas le choix. À treize ans, quand on n'a pas le choix, on suit. Alors ils se sont retrouvés les quarante-huit gamins en route pour l'auditorium du Grand Siècle où personne n'avait jamais mis les pieds auparavant. Il y avait plusieurs autres classes pour cette diffusion, mais ils devaient être d'autres quartiers, d'autres villes, c'était pas écrit sur leur front. Rayan avait été un peu bousculé à l'entrée si bien qu'il s'était retrouvé assis à côté de madame Leclercq. Pas de chance, tout le monde allait le voir comme un fayot, c'était bien sa veine. Le noir se fit rapidement, et le calme avec lui. Le film commença et c'était bien ce que tout le monde redoutait : un foutu film en noir et blanc. Muet de surcroît. C'était le Kid de Charlie Chaplin. Et Rayan, qui n'y connaissait rien, se laissa envelopper par l'ambiance du film. Il rit lorsque c'était drôle, et pleura lorsqu'on arrache l'enfant à son vagabond de père. Il pleurait parce que c'était terrifiant de voir tout cet amour entre un père et un fils, et l'injustice de cette décision. Et cela le renvoyait à sa propre situation : qui donc l'aimait ici-bas ? Et qui aimait-il ? C'était pas si clair. À la fin de la projection, il était encore plongé dans sa rêverie et madame Leclercq le houspilla en souriant : « Au moins, il y en a un à qui ça aura plu. » Rayan n'avait pas fait attention à l'agitation bourdonnante du public, lassé très vite d'avoir à lire les surtitres. « La semaine prochaine, si tu veux, on peut aller voir le Dictateur. C'est la séance qui est prévue pour les troisièmes, mais on te trouvera une place. » Elle avait dit ça sans y croire et Rayan murmura un « ok » qu'il avait voulu indifférent, mais qui transpirait d'envie de revenir. Le cinéma, pourtant, il connaissait. Il avait vu Star Wars, Batman, Spiderman, et des films qui montrent des super héros vraiment super héroïques. Alors, la semaine suivante, lorsqu'il se retrouva à nouveau dans cette salle, au milieu des troisièmes, avec madame Leclercq encore, alors que ses camarades étaient restés à Roubaix en cours d'histoire, il avait senti quelque chose de différent. En sortant du cinéma, il comprit que c'était ça qu'il voulait faire : réaliser des films. Évidemment, il garda ça pour lui. Rayan Delannoy, né de père inconnu et mère connue des services sociaux, à Roubaix, c'était mal parti pour faire quoi que ce soit. En rentrant dans sa chambre, il demanda à ses frères quels étaient leurs projets. C'était pas une question qu'ils se posaient, visiblement. Des projets, ça voulait dire avoir une motivation, une envie particulière pour quelque chose, un désir ardent pour quelque chose. Djim et Brian voulaient devenir footballeurs. Fred, personne ne savait, pas même lui. Très sensiblement, Rayan commença à s'intéresser à des choses qui jusque-là n'intéressaient personne. Les actions de la MJC, c'était pour les nanas. Les cours de musique, de théâtre, de dessin, la bibliothèque, c'était que les nazes qui y allaient. Tout le monde le savait. C'était les mères qui assuraient les permanences. Et pas la leur. Et c'était leurs gosses qui s'y inscrivaient, pas eux, donc. Voilà tout. Au collège, Rayan se concentra un peu plus en cours et son cerveau intégra avec une agilité étonnante la plupart des leçons qu'il écoutait. Madame Leclercq, à la fin de la troisième, et voyant qu'il aurait son brevet de manière certaine, le convoqua pour lui parler.
— Rayan, tu as le choix maintenant : ou bien tu demandes un lycée général avec une option cinéma, ou bien tu fais comme les autres et tu files en BEP et bac pro électro Tech. Qu'est-ce que tu veux ?
— Je voudrais...
Et il se tut. Il avait le rouge aux joues. Pouvait-il vraiment aller dans un lycée pour faire du cinéma ?
— Le lycée général te demandera beaucoup d'effort. Il est à Lille. Mais si tu le souhaites, nous ferons un dossier pour que tu y ailles. Ils nous gardent des places pour des élèves méritants. Jusqu'à présent, on n'a pas envoyé grand monde. Mais toi, tu as montré de nets progrès alors si tu as envie...
— Oui, madame. Je veux y aller !
Une opportunité pareille, c'était sa chance. Madame Leclercq lui tapota l'épaule avec un air enjoué. C'était comme ça qu'il avait débarqué dans le lycée Jean Renoir. Il devait partir tôt pour s'y rendre et quand il rentrait, la mère commençait à hurler. « Des bons à rien ! Quatre gosses qui me prennent mon argent ! Je vous foutrai dehors ! Dehors, vous entendez ? Vous finirez en prison ! » Un soir, elle avait lancé sa bouteille contre Djim qui l'esquiva de justesse, mais cela provoqua la colère de Brian qui repoussa violemment la mère. Elle hurla de plus belle et bientôt les voisins vinrent toquer à la porte, puis la police et il fallut attendre un peu de temps que tout rentre dans l'ordre, à savoir la mère qui ronfle sur le canapé devant la télévision muette, et les quatre qui se tiennent à carreau. Fred se fit la malle le lendemain. Il avait trouvé un plan en Belgique. Il reviendrait bientôt, leur dit-il. Aux trois autres de se démerder maintenant.
Au lycée, Rayan rencontra des jeunes qui n'étaient pas exactement comme ceux qu'il avait fréquentés à Roubaix. Tout était différent chez eux. Ils se connaissaient pour certains depuis le primaire et faisaient bloc. Lui, tout seul, n'était là que parce que madame Leclercq l'avait emmené voir le Dictateur. Il se sentait en décalage complet avec cette faune de jeunes gens issus de milieux sociaux petits-bourgeois et cultivés, qui le regardaient comme une bête curieuse et qui souriaient dès qu'il ouvrait la bouche. Fallait dire qu'il avait un accent – il le découvrit à ce moment-là. Très vite, il se retrouva à l'écart, un peu par sa faute, un peu par la dynamique générale des classes. Il s'isola et se réfugia au centre de documentation, ce paradis des proscrits. Toutefois, il se rendit compte qu'une de ses camarades de classe, Garance – un prénom étrange à ses oreilles –, ne connaissait personne non plus. Elle aussi venait de Roubaix, mais pas du Cul de Four, elle était dans les beaux quartiers. Cependant, une forme de solidarité de banlieusards se noua peu à peu entre eux. Son intelligence et son humour étaient redoutablement efficaces et Rayan s'ouvrit peu à peu à cet univers nouveau, en saisit les codes principaux et travailla comme il pouvait pour ne pas sombrer dans cette scolarité exigeante. Elle avait du charme à défaut d'être jolie et apprêtée comme les autres filles de la classe. Le soir, il ne rentrait pas directement, ça ne servait à rien. Il se réfugiait à la bibliothèque de Lille jusqu'à la fermeture pour travailler. Quand il passait le seuil de la porte de l'appartement, la mère surnageait dans son éthylisme. Brian et Djim avaient fait le repas. Ils jouaient à GTA dans la chambre. 
— T'étais où ?
Tout le monde lui demandait ça. « Qu'est-ce que ça peut vous foutre ? » La plupart haussaient les épaules. La mère ne comprenait pas ce qu'il faisait au lycée général. Ses amis du collège avaient progressivement disparu. Il n'y avait donc pas de solidarité entre les miséreux ? Ils s'imaginaient quoi ? Qu'il était un bourgeois parce qu'il allait au lycée ? C'était ce qu'il avait compris, la dernière fois qu'il avait croisé un de ses potes. « Salut le bourge ! » Tout ça parce qu'il mettait des jeans au lieu des survêtements. Il sentait que ça finirait par une baston. Il s'y préparait.
Le matin, il retrouvait Garance dans le métro parfois. C'était pas systématique. Elle sentait bon et ses yeux rieurs le rendaient heureux. Voilà, pensa-t-il, en ce moment, ça va, c'est cool. C'était dur, mais il avançait.
Fred repassait parfois, puis repartait. Il se fichait de savoir ce que Rayan fichait. Il piquait un peu de thunes à la mère quand elle s'écroulait le soir. Il promettait toujours de rembourser. Et une fois, c'est vrai, il est revenu avec des billets de banque dans une enveloppe. Il devait bien y avoir mille euros. Il les laissa sur la table de la cuisine, pour la mère. Et pour les frères, il laissa une autre enveloppe. « D'où ça vient ? » Fred était reparti.
« Bande de bons à rien ! » C'était toujours pareil. Mais là, elle avait rencontré un mec qui tapait fort. Un Polak. Ils passaient leur temps à s'insulter. On l'appelait Eddy, mais c'était pas son vrai nom. Un matin, il était si bourré qu'il avait vomi par la fenêtre sur la tête de Fritz. Le mec était monté aussi sec. Bagarre. Coups de couteau. Fritz est rentré chez lui puis est reparti. Eddy a laissé son bras cicatriser tout seul. Un dur. Tatoué en prison, à l'arrache. Djim et Brian étaient morts de trouille si bien qu'ils s'enfermaient dans la chambre. Le soir, Rayan devait toquer un code pour qu'ils lui ouvrent. Mais, lorsque Fred revint pour fêter ses dix-huit ans, ce jour-là, Eddy n'était déjà plus là. Les jumeaux s'apprêtaient à passer leur brevet et c'était pas gagné. De toute façon, ça servait à rien. Djim voulait réparer des bagnoles. Brian voulait les peindre. Ils s'étaient imaginé un commerce comme ça. Mais aucun des deux ne savait comment s'y prendre. La mère avait fait un gâteau. Elle avait mis une robe. Elle s'était faite coquette. Cela arrivait quelques fois qu'elle se comporte comme une mère. Le matin, elle se réveillait en forme malgré les bitures de la veille, et elle tenait absolument à tout ranger, à faire la cuisine, comme une vraie mère. On pouvait pas lui reprocher, il y avait toujours à bouffer à la maison. La DDASS était passée deux fois, à l'improviste, et elle avait rien trouvé à redire. De toute façon, les services sociaux s'occupaient surtout des affaires de violences avérées et de pédophilie. Les parents alcooliques qui disjonctent le soir, c'était pas leur problème, il y avait plus grave dans le secteur. Le soir de l'anniversaire, la mère s'était bien pomponnée en tout cas. Elle les embrassa tendrement. « Mes amours ! » Personne n'était dupe, mais ça changeait. Elle prenait des photos, l'appartement reluisait de propre, et même les carreaux brillaient au soleil. Puis, on parlait de choses et d'autres. Les ragots du quartier. Les profs. Les filles. Elle riait en évoquant le sexe de ses enfants. Ça mettait les frères mal à l'aise, mais elle ne hurlait pas. Leur mère était une énigme alors ils la laissaient parler pour comprendre. Il y avait les grands-parents qui passaient parfois. Mais ils bossaient, eux. C'était des gens marqués par le travail. Économes. Ils ne les recevaient jamais. « On n'a pas la place », disaient-ils. C'était sans doute vrai. Pour les dix-huit ans de Fred, ils étaient venus et ils avaient fait un cadeau. Rayan avait une petite surprise. Au lycée, la section cinéma avait une caméra et les élèves devaient la garder à tour de rôle pour apprendre à la manipuler et faire un petit film. C'était à son tour. Alors, il sortit l'appareil et devant toute la famille expliqua les plans qu'il allait faire, le projet scolaire, et cita des films que personne n'avait vus. Son enthousiasme fit rire la famille. On ne lui prêta pas plus attention que cela et il réalisa ainsi quelques minutes joyeuses sur sa famille. Moments suspendus. Peu après le départ des grands-parents, la mère but trois goulées de whisky et très vite tout le monde sentit que le leitmotiv alcoolique reprenait sa litanie. Les frères retournèrent dans leur chambre. C'était Mario Kart qui les aiderait à patienter jusqu'à la énième crise.
« Bande de bons à rien ! Chair à prison, putain ! »
Rayan sortit la caméra et sans scrupule filma la scène. La même scène maintes fois jouée. Ce n'était pas un simple témoignage de sa misère, c'était un matériau qui lui permettrait de transcender sa misère. Le lendemain, il prépara un petit court-métrage avec ces trognes de petites gens perdues et incrusta des images du Vieux-Lille, des gens normaux, pris plus ou moins à la volée, il saisit des rires d'enfants près du zoo. Il composa une sorte d'album où se côtoyaient les deux mondes. Garance trouva l'ensemble « merveilleusement triste ». L'enseignant fut saisi par la mise en scène et la direction des acteurs. Rayan ne dit rien. Six mois plus tard, son petit film reçut le prix Jeunes réalisateurs du Département, à son propre étonnement. Il gagna une caméra, une vraie, juste pour lui. Garance l'appelait « Spielberg » pour le faire rougir. Les autres commencèrent à trouver Rayan vachement intéressant. Puis, ce fut le bac. Garance voulait faire fac de droit pour devenir juge. Les autres voulaient intégrer une prépa math, une hypokhâgne, Sciences Po, médecine, ou la fac d'histoire. « Et toi Rayan ? » Sa mère était tombée malade. Un cancer de la gorge. Son frère s'était fait choper en Belgique à trafiquer des plaques d'immatriculation. Djim commençait à dealer sérieusement. Alors il s'était inscrit en fac de cinéma en sachant qu'il n'y mettrait pas les pieds. Tout le monde disparut pendant l'été. Il venait d'avoir dix-huit ans. Garance l'avait invité pour son anniversaire, le 12 août. Mais il n'avait pas les moyens de lui faire un cadeau, il ne pourrait pas se faire beau, comme les autres invités. Il lui avait dit qu'il devait garder sa mère, qu'il était désolé. Ce soir-là, il comprit que Roubaix le retenait et qu'il ne pourrait pas en partir aussi facilement. Aller à la fac, ça voulait dire quitter cet appartement, trouver une chambre en ville, peut-être travailler pour payer les études. Rayan Delannoy, qui voudra de toi ? Qui veut d'un mec du Cul de Four ? Personne ne venait jamais jusqu'ici à part la police et les trafiquants. Un horizon de briquettes rouges, des rues de maisons abandonnées, aux entrées murées, taguées, sales. Le soir de la fête de Garance, il était posté à la fenêtre, il écoutait la nuit qui se préparait pour son bordel habituel de crissement de roues, de sirènes et de bris de verre dans des cris de mecs cramés. C'était son cinéma à peu de frais. Et c'est à ce moment qu'il aperçut une forme fluette sur le trottoir. Elle attira son regard parce que ce n'était pas quelqu'un d'ici, ça se voyait. Elle cherchait une adresse, là, dans le noir de la rue. Les réverbères avaient été retirés quatre ou cinq ans auparavant à cause du vandalisme répété, et on n'y voyait plus rien depuis. Mais la lumière de l'appartement projetait son carré jaune dans la rue et la jeune femme se précipita dedans. Garance. Elle portait un sweat à capuche qui ne lui allait pas du tout. « Rayan ! »
Il lui fit signe qu'il descendait. Immédiatement, plusieurs lumières apparurent sur les balcons.
— Tu es folle de venir ici à cette heure !
— On habite à vingt minutes à pied l'un de l'autre, Rayan. 
C'était pourtant un tout autre monde. « Bon anniversaire ! » lança-t-il pour détendre l'atmosphère. Elle lui sauta au cou et l'embrassa. « Tu aurais dû venir, c'était sympa. Mes parents voulaient rencontrer le nouveau Spielberg ! » Ils restèrent debout l'un contre l'autre, dans la nuit estivale. « Tu ne me fais pas monter ? » Rayan eut honte un instant puis se décida, après tout, elle avait vu le film, elle reconnaîtrait le décor. La mère dormait, les frères étaient partis Dieu sait où, c'était la meilleure occasion. « Ok ». Ce soir-là, dans l'appartement propret, Garance ne vit pas les strates de malheurs épongées dans la tapisserie, la misère qui crissait sous le lino de la cuisine, non, elle se cramponnait à son bras, et toute son âme frissonnait à l'idée qu'ils seraient bientôt peau contre peau, là, juste tous les deux. Dans la chambre, ils s'embrassèrent avec l'avidité des premières fois et se déshabillèrent maladroitement. Rayan s'abandonna complètement à cette fille qui s'offrait ainsi, à Garance qu'il n'avait pas osé aimer jusqu'à présent et qui était son oxygène depuis trois ans, à cette jeune femme plus forte que toutes les autres qui avait réussi à venir jusque dans sa chambre avec insouciance et détermination. Comment ne pas l'aimer ? Il aurait voulu la garder dans ses bras toute la vie. Ils se réveillèrent tard le lendemain matin. Djim et Brian étaient rentrés sans qu'ils s'en rendent compte. La mère avait fait du café et s'était étendue sur le canapé. Elle paraissait déjà fatiguée. Elle était simplement usée. Garance s'habilla rapidement, et après avoir embrassé Rayan une dernière fois, s'éclipsa de l'appartement en silence. C'était l'été et ils savaient qu'ils ne se reverraient pas. Rayan resta un long moment dans l'empreinte du corps de Garance, sous le drap chiffonné.
À la rentrée, Garance l'appela pour prendre un verre. Le droit lui plaisait. Rayan avait abandonné la fac au bout de trois semaines. Il avait compris qu'on ne lui apprendrait pas à devenir réalisateur, mais à analyser des films. Il avait pris la liste des films à voir et s'était mis en tête de les emprunter à la bibliothèque. Quand il ne regardait pas de films, il partait avec sa caméra pour filmer les gens, les rues, les squares, les sorties de métro. Les voitures. Le mouvement continu de la ville. Il ne savait pas trop quoi faire de tout ça, mais ça lui plaisait. Il parvenait à monter de petites séquences, légèrement accélérées, sur des quartiers, à certaines heures. Un jour, un mec de la MJC le voyant avec sa caméra lui demanda de filmer une animation avec des jeunes. Puis, ils sympathisèrent et Rayan eut un petit contrat de vacation avec la ville. C'était moins bien payé que de dealer, mais c'était déjà ça. Il mit sa caméra au service des jeunes. Et il filma, monta, montra ses petites séquences lors de certaines soirées de la MJC. Et bientôt, il devint une sorte de documentariste attitré de Roubaix. Les gens le saluaient, lui demandaient de venir filmer tel événement et très vite, en un an, Ahmid, le directeur de la MJC, lui proposa un contrat à temps complet pour la rentrée prochaine. C'était inespéré. Sa mère en revanche perdait progressivement pied. Elle buvait moins qu'avant, ses crises s'étaient espacées, mais sa santé s'était dégradée. Djim et Brian avaient disparu. Il se retrouvait seul avec elle, comme un con. Garance s'était faite plus rare. Ses études lui demandaient beaucoup de boulot. Il l'avait plusieurs fois attendue place Déliot, à la sortie des cours, mais il voyait bien que sa présence était incongrue – même si Garance lui sautait au cou en l'embrassant comme s'ils ne s'étaient jamais séparés. Elle lui manquait terriblement et il ne savait pas comment poursuivre cette relation qui était vouée à s'étioler. Elle rencontrerait sans doute un mec à la fac qui la ferait craquer. C'était évident. Il lui fallait l'oublier. Bientôt, il ne chercha plus à la retrouver place Déliot.
C'est alors qu'un soir de mai, alors que sa mère dort à moitié face à la télévision, des cris se font entendre de la rue. Comme tous les voisins, il passe le nez par la fenêtre et il voit des hommes courser deux autres types et des femmes qui gesticulent sur le trottoir. La scène est presque cocasse. Rayan sort sa caméra et descend pour filmer ce qui s'apparente à une dispute banale. Il a reconnu le grand Ricou et sa femme, Tacha. Mais ça rigole pas trop en réalité. Les deux hommes ont rattrapé Ricou et son compère et les ont plaqués au sol. Ils se battent. Puis l'un d'eux sort une arme et tire. On voit des éclairs électriques. Ce sont des tasers. Des foutus tasers, à bout portant, bordel. Rayan filme avec effroi les corps convulsés des deux petites frappes du quartier. Le flic se relève et balance un grand coup de pied dans la figure de Ricou, au sol. Puis un autre entre les jambes. Et encore un autre. Il l'insulte en hurlant qu'il va le crever. Non, ce ne sont pas des flics, c'est pas possible, il va vraiment le tuer, pense Rayan. L'autre flic a sorti les menottes et commence à retourner les corps, puis il fait un signe dans la direction de Rayan. Aussitôt, le flic violent s'approche en courant vers Rayan, pétrifié. « Tu as tout filmé ? Passe-moi ta caméra ! Passe-la-moi, bordel ! » Et il lui arrache la caméra. Il l'ouvre et pique la carte mémoire. Au moment de rendre la caméra, il se retient. « Attends, t'as pas enregistré sur la mémoire interne, quand même ? » Rayan ne se souvient pas. Le flic garde la caméra et menace tout le monde, la terre entière, profère des insultes contre ce quartier de bons à rien, de fils de pute, et ça ferait presque marrer Rayan s'il n'était pas en train d'embarquer sa caméra. « Rendez-moi ma caméra ! C'est pas interdit de filmer ! Je vous laisse la carte mémoire, mais c'est ma caméra, rendez-la-moi ! » Le flic le regarde avec l'œil mauvais du gars qui se sent puissant et intouchable. « Tu crois que je vais te rendre ta putain de caméra de merde ? Ok, tiens, la voilà ! » Et avec toute sa force, il balance la caméra contre le mur de l'immeuble. Elle explose littéralement en mille morceaux. Puis il fait trois pas vers Rayan : « Alors, on dit pas merci ? »
Rayan qui avait gardé sa colère enfermée au fond de son être pendant des années ne put retenir ses poings et ses genoux de s'abattre sur le flic. Il avait déjà frappé des mecs plus costauds que lui. Il s'était battu avec Eddy, une fois, qui lui avait mis des torgnoles pas possibles et qui après, beau joueur, lui avait appris comment se battre. Comment déséquilibrer un gars, où taper pour que ça fasse mal, comment s'y prendre. À ce moment précis, tout lui revenait à l'esprit et il frappa si fort que l'homme bascula en arrière et sa tête heurta le trottoir. La surprise du flic, son regard perdu et le sang qui coulait doucement à l'arrière du crâne, ça aurait fait un chouette plan. L'autre flic vint aussitôt et menaça Rayan avec son arme. Puis il le tasa, direct. Et Rayan disparut dans une voiture de police, direction le commissariat. S'ensuivit la comparution immédiate. Trois mois fermes, et le contrat à la MJC envolé. Il avait tout perdu. Derrière les barreaux, les taulards l'avaient félicité d'avoir défoncé un connard de flic pareil. Tu parles, le gars avait eu trois points de suture au cuir chevelu et une prime. Rayan, c'était trois mois au frais. Et plus aucun avenir. Il venait d'avoir vingt ans.
Deux mois plus tard, il apprit qu'il avait droit à une autorisation de sortie exceptionnelle. Sa mère était morte et il pouvait aller à son enterrement. Voilà comment il se retrouva, menotté, aux côtés de Fred, menotté aussi, mais d'une autre prison, devant le cercueil de la mère, sous un soleil de plomb. « Bande de bons à rien, vous finirez tous en prison ! » Finalement, la mère avait eu raison. C'était comme ça que ça devait finir. Et il ne put s'empêcher de pleurer un peu. Dans l'assemblée des curieux qui s'étaient pointés, il n'y avait pas Djim et Brian, il n'y avait pas les grands-parents, seulement les voisins. Eddy aussi, qui avait l'air de se marrer plus que de se recueillir. Y avait rien à espérer de ce bas monde. S'il avait eu sa caméra, il en aurait fait quelque chose de ces funérailles, tiens. Il sanglota, tout seul, voyant partir sa mère, et sans épaule sur laquelle se reposer. Malgré le soleil de juillet, il sentit que le monde avait basculé en noir et blanc. Comme dans le Kid. Mais sans amour.
Alors que le gendarme lui faisait signe de retourner dans la fourgonnette, une silhouette s'approcha à vive allure.
— Dis donc Spielberg, tu viendras à mon anniversaire cette fois ? 
Rayan ne put emporter qu'une fraction du sourire de Garance et déjà la fourgonnette était repartie dans le soleil couchant de Roubaix.
***
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Un petit mot pour l'auteur ? 113 commentaires

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France Passy · il y a
Un récit qui prend le temps de nous embarquer dans la vie de ces gens. On a envie de savoir quel sera l’avenir du jeune Spielberg
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Gracchus TESSEL · il y a
Merci France de votre message! La fin est volontairement en suspens pour que chacun puisse prolonger à sa guise la suite de cette histoire...
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France Passy · il y a
Bien sûr, j’ai bien compris et moi je suis optimiste pour lui
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JHC · il y a
Félicitations :)
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Gracchus TESSEL · il y a
Merci!
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P.E. Cayral · il y a
Les mots d'une mère peuvent sonner comme des injonctions... mais l'art peut vous en défaire ! Bravo !
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Gracchus TESSEL · il y a
Merci beaucoup!
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
De la difficulté à s'extraire de son milieu naturel en général et de celui de Rayan en particulier.
Bravo !

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Gracchus TESSEL · il y a
Merci Pierre-Hervé! Et j'irai faire un tour sur votre site!
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Joëlle Brethes · il y a
Bravo, Gracchus : votre texte était fort et méritait d'être distingué.
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Gracchus TESSEL · il y a
Merci Joëlle pour votre soutien! Cela fait toujours plaisir!
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Keith Simmonds · il y a
Félicitattions, Gracchus !
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Gracchus.
Toutes mes félicitations, prix amplement mérité.
Bravo.

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Gracchus TESSEL · il y a
Merci beaucoup! Je suis très heureux de l'avoir reçu et plus encore de lire les mots de félicitations des lecteurs!
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Alice Merveille · il y a
Félicitations Gracchus !
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Gracchus TESSEL · il y a
Merci beaucoup à tous pour vos commentaires ! Je suis très heureux de recevoir ce prix, d'autant qu'il y avait de beaux textes en compétition! Il reste encore tant à lire et à écrire, c'est plutôt réjouissant pour la suite.
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Lyne Fontana · il y a
Félicitations. Je l'avais trouvé magnifique, je suis heureuse de ne pas avoir été la seule !
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Gracchus TESSEL · il y a
Merci Lyne pour votre soutien! J'ai beaucoup de chance de recevoir ce prix où il y avait de jolis textes!

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