Ronde de nuit

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Autour de l’histoire assez banale d’une dérive nocturne se construit petit à petit un texte très poétique ; sa plume riche et dense soutient

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Écrire, pour parler un peu de soi, pour raconter surtout les autres, pour accrocher sa mémoire aux histoires...

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L'appartement était envahi. De lumières, de musiques, de corps en mouvement. Il s'était frayé un chemin dans la cohue ambiante. Dès les premières minutes, une silhouette avait attiré son attention. Il avait espéré lui plaire. Guettant l'instant où elle approcherait... sans qu'il ne se produise jamais. Il était sorti respirer sur le balcon. Elle terminait une cigarette. Dans l'écho du troisième bredouillement qu'il avait tenté de lui adresser, elle s'était envolée virevolter dans le salon bondé. Dépité, il était rentré s'enfoncer au plus profond du canapé pour la regarder danser. Il ne sut jamais qui continua à remplir son verre. Ni au milieu de quelle chanson le sommeil l'engloutit.
La nuit temporisa.

Lorsqu'il rouvrit les yeux, la musique pulsait moins rapidement. Les lieux avaient commencé à se vider. La jeune femme avait – comme il se doit – depuis longtemps disparu. Il passa la main dans ses cheveux gris sel. Il mâchonna à la recherche de sa langue, quelque part entre ses dents. Il était plus que temps, qu'à son tour, il lève le camp. Trois connaissances lui tapèrent dans le dos. Une quatrième l'aida à retrouver sa veste. La porte d'entrée claqua derrière son dos. Il dégringola les escaliers qui tanguaient sous ses pieds. L'air frais le cueillit au rez-de-chaussée.
La nuit l'enveloppa.

Troisième à droite, au carrefour en diagonale, la deuxième ruelle sur la droite. Il accosta au pied du numéro 32. Soulagé d'être parvenu à bon port, il leva le bras droit vers le boitier de fer qui commandait à l'ouverture de l'immeuble. Il tendit l'index. À quelques millimètres du clavier numérique, son geste se figea. Son esprit se vida. Paralysé. Impuissant. Incapable de se remémorer le code qui ferait que le pêne électrique grésille et le laisse passer. Trente-huit vingt-deux ? Soixante trente-cinq, peut-être ? Mais pourquoi donc « soixante trente-cinq »  ? Cela n'avait aucun sens ! À la sixième tentative, il comprit que le blocage était total. Le code ne lui reviendrait pas.
La nuit, sans prévenir, bifurqua.

Dans sa poche, son téléphone vibra. Message d'Alex, qui souhaitait s'assurer qu'il était bien rentré. Il répondit : « Tu veux rire ? ». Alex : « Toujours ! ». « J'ai oublié... ». Dans un dernier clignotement, l'appareil s'éteignit. Il resta les yeux rivés sur l'écran noir. Hébété. Assommé. Totalement embrumé. Il ne trouva même pas la force de jurer intérieurement. Dans un réflexe incontrôlé, son visage hasardait un sourire, tandis que dans son ventre, la panique l'emportait. La tête lui tournait. Il dut s'assoir sur le seuil de l'immeuble pour retrouver son équilibre.
La nuit tergiversa.

Il se remit de sa frayeur première. Passa mentalement en revue ses options dans cette situation – pénible, mais pour le moins inédite – lui qui se plaignait de la routine dans laquelle il se sentait englué ces mois derniers... Les adresses des portes auxquelles il aurait pu aller frapper valsaient sous ses paupières mi-closes. Il ne parvenait à décider vers laquelle il pourrait de diriger. Sans compter qu'à cette heure-ci – trois coups venaient de sonner au clocher de la rue d'à côté – il ne pouvait que déranger. Des sommeils ou des ébats endiablés. « Endiablés ». « Au clocher ». Le rire le saisit. Il s'imagina pénétrer dans l'église. Aller s'étendre sur l'un des bancs de bois. Trop étroits. Trop durs. Trop vernissés. Trois chances sur quatre qu'il finisse par chuter. Au pied des immenses statues de marbre qui, depuis qu'il était enfant, le faisait trembler tout entier. Dans un frisson, il se releva. Il repensa au square de la rue d'Anvers. Dont les barrières dans son souvenir n'étaient pas si hautes que ça. Puisqu'il n'avait, de toute façon, pas d'autre choix, il se débrouillerait bien pour les escalader.
La nuit le galvanisa.

À l'angle de sa rue, les derniers lambeaux d'une affiche rouge et noire tressautaient dans le vent nocturne. Il les effleura au passage. Sa gorge se serra. Le dernier concert auquel ils avaient assisté ensemble. Avant qu'elle ne plie bagage. Il y a cent-dix-huit jours maintenant. Il y a cent-dix-huit jours déjà. Il ne supportait pas de lâcher le souvenir de cette dernière soirée. Il ne supportait plus de repenser à elle chaque fois qu'il passait par là. Il arracha l'affiche. Il s'érafla les doigts. La douleur affleura. Il se promit que c'était pour la dernière fois. La boule de papier séché percuta le fond de la poubelle suivante dans un son froid et mat.
La nuit retint son souffle.

Il arriva au pont. Le square l'attendait, plus très loin, de l'autre côté. Il ne sut pas exactement comment il se retrouva sur les quais, en contrebas. Au bord du fleuve. Noir. Il se raconta que, dans son état, il n'aurait pas été foutu de franchir les grilles d'acier – la peur de se planter – la peur de se blesser – la peur d'oser... ou de ne pas oser ? Le vent remontait vers le nord. Creusait sur le fleuve des vagues à revers du courant. Il regarda le temps passer. Les souvenirs refluer. Le sens des histoires batailler – finir de lui échapper. Ses orteils frôlèrent la margelle de pierre.
La nuit s'arc-bouta.

Une main se saisit de lui soudainement. Fermement. Il manqua de justesse de basculer. Une voix rocailleuse surgit de l'ombre démesurée qui lui faisait face, sous la lumière crue des réverbères : « Va-t'en pas tomber du mauvais côté, mon gars. Y en a là-dedans qu'on n'a jamais retrouvés. » La voix voulut l'entraîner. Il marmonna des remerciements confus, mêlés à une colère compliquée – rageant intérieurement d'avoir été sorti du fil de ses pensées, alors qu'il lui semblait être quasiment parvenu à une importante vérité – à un cap auquel il aurait pu se cramponner. Il s'extirpa. Il répéta qu'il allait tout à fait bien, qu'il devait retourner chez lui, qu'il était attendu. Forcément. Il l'espérait. Quelque part. Il remonta les marches du pont suivant. Traversa sagement au passage piéton. Il ne devait plus attirer le moindre regard.
La nuit se rétracta.

À l'autre bout de la chaussée, son reflet dans la devanture de la librairie le toisa du regard – cernes bleutées, fossettes creusées, épaules affaissées. Les titres des recettes, des mémoires, des essais, poésies, romans lui murmurèrent toute une litanie. Il songea aux histoires qui reposaient sur les étagères de son appartement – les soigneusement rangées, les reléguées hors de sa portée, les mille fois relues, les attachées au passé. Il se prit à penser à celle qu'il n'avait encore pas osé entamer. Pressentant qu'elle pourrait le bouleverser.
La nuit se dissipa.

Il revint s'assoir sous le porche face au numéro 32 – drapé d'une inédite confiance, paré d'une toute nouvelle patience. Cinq et puis six heures sonnèrent au clocher d'à côté. De la somnolence qui l'avait happé, il perçut – plus qu'il ne la vit réellement – la porte de l'immeuble s'entrouvrir. Il bondit pour rattraper la poignée. Emporté par son propre élan, il engloutit – quatre à quatre – les escaliers. Il saisit son trousseau de clés. Il sentit se pendre à son cou la sensation perdue du premier jour où il avait passé cette porte, tout à la fierté d'entrer dans son premier « chez lui ». Il réalisa soudainement qu'entre celle de la cave et celle du garage à vélos, cliquetait une clé longue et plate qu'il n'utilisait jamais. La clé qui ouvrait la porte d'entrée de l'immeuble. En cas de panne du digicode. Ce qui aurait pu l'ulcérer le fit, ce matin-là, partir d'un grand rire aux éclats.
La nuit exulta.

Son corps tout entier réclamait son dû de sommeil. Son esprit, pressé de rattraper le temps qu'il avait déjà trop perdu, ne le lui accorda pas ce répit. Toujours privé de téléphone, il dénicha une feuille, un stylo. À demi assis à la table de la cuisine, il s'abîma dans l'écriture qu'il avait retenue, jusqu'aujourd'hui, tapie au fond de lui. Affranchis, bouillonnants, débridés – en arabesques bleues – les mots jaillirent sur le papier.
Dans la tasse de café, fumant délicatement à ses côtés, le soleil s'en est venu danser.
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Antoine Finck · il y a
Haletant, rythmé, comme une certaine chanson de Nougaro (dont j'ai oublié le titre), très efficace. Chouette !
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Sylvie de Tauriac · il y a
Il y a de très bons passages dans cette nouvelle et j'aime beaucoup la chute. Le rythme est rapide et contient de belles images, une scène à adapter au cinéma, un court métrage, car je peux voir votre personnage bouger. La frontière entre la littérature et le cinéma n'existe pas. Quand je lis, je vois un film, quand je regarde un film, je lis une histoire. Un bon livre ne fait pas forcément un bon film, c'est pour cela que les nouvelles, courtes et rythmées sont très faciles à adapter. Quelle digression! Merci . Je m'abonne et à bientôt.
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Gilles Eskenazi · il y a
Drôle, émouvant, avec une belle chute. Bravo et merci :-)
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Utilisateur désactivé · il y a
Très bons passages sur ce lyrique personnage rêveur, le rituel de la nuit est passionnant.
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A. C.H. · il y a
Phrases courtes et percutantes.
Vous réussissez très bien dans le style rythmé et efficace, tout en réservant de belles images.
Une part d'autobio ?

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Claire Fabre · il y a
Une broderie sur les souvenirs d'un autre... :-)
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Jean-Pierre CHEVREUIL · il y a
"Retiens la nuit", on a envie de la retenir pour profiter encore davantage de cette écriture qui nous emporte.
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Olivier Pélissier · il y a
J'ai été grisé par ce récit éthylique, titubant sur le choix du vote. C'est chose faite, tout mon soutien pour ce concours.
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Robert-Haïtam Péaud · il y a
Une histoire dans laquelle on s'embarque pour un agréable moment de lecture.
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Nadege Del · il y a
Très joli les variations de la nuit qui ponctuent le texte.
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loup blanc · il y a
les batteries des tph portables qui tombent en rade !! c'est ballot d'une part ,puis la mémoire qui flanche pouyr retrouver le code de l'entrée de sa maison ,d'autre part ,permettent finalement de visiter ce quartier sympath de la place d'Anvers ,même la nuit c'est sympath !!
votre personnage ,dans sa ronde de nuit s'en sort pas mal ! j'espère quie c'était pendant une nuit d'été ou au printemps car ,le froid et la neige à Paris c'est moins drôle quand même !!!!
C'est un ancien habitant de Paris qui vous envoie son avis sur votre récit amusant et passionnant . Grand mlerci à vous !!

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