Romance

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« Le poète est la partie de l’homme réfractaire aux projets calculés » René Char. J'ai le plaisir de vous annoncer la publication de ma "novella", "Fou", disponible sur TheBookEdition.

Image de Grand Prix - Été 2021
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Elle aimait la viande presque crue, je l'aimais bien cuite, plus qu'à point, presque carbonisée. Elle servait les légumes croquants, je les faisais cuire jusqu'à les réduire en purée. Elle cuisinait à l'huile d'olive, j'arrosais tout de crème fraîche. Elle aimait les fruits exotiques ; des fruits exotiques, je ne connaissais que la banane, si on peut encore la considérer comme « exotique ». Les fromages de vache lui soulevaient le cœur, disait-elle ; j'adorais le parfum d'étable que la plupart d'entre eux dégagent, pour peu qu'on les ait sortis suffisamment tôt du réfrigérateur. Elle raffolait des petits crottins de chèvre achetés à la bergerie du coin, je fuyais l'odeur aigrelette des bûches du Poitou, des pyramides du Cher et autres pélardons faits maison. Bref, elle était du sud où le soleil met tout à portée de main, j'étais du nord où le froid oblige à se replier sur soi-même. Jamais, au grand jamais, elle n'aurait songé à passer ses vacances en Laponie. J'étais moyennement attiré par le Moyen-Orient.
Elle était capable de se prélasser toute une journée sur la plage par 35 degrés à l'ombre, ointe d'ambres solaires et coiffée d'un chapeau à larges bords ; je marchais en chaussettes sur le sable pour ne pas me brûler la plante des pieds, accroché à mes chaussures comme un noyé à sa bouée.
Elle aimait le sucre glacé et se commandait sur la plage des « Nénettes » chez les marchands ambulants. Elle était capable de parcourir des centaines de mètres pour en acheter. Il fallait la voir gambader sur le sable. Il fallait voir ses pieds peinturlurés en rouge vermillon : on aurait dit deux petits éventails poussés par le vent.
Soyons honnête : je la trouvais fort désirable dans son deux pièces qui n'avait pas dû coûter très cher en tissu ; je la soupçonne de m'avoir trouvé d'emblée un peu barbon quand je me réfugiais dans un café en bord de mer, fuyant l'éblouissante clarté du jour pour lire le journal de la veille. Elle somnolait, bercée par le bruit des vagues méditerranéennes dont le rythme nonchalant m'agaçait ; l'éternel ciel bleu me mettait les nerfs en pelote. Et si par bonheur, je venais moi aussi à m'assoupir sur le sable, elle trouvait le moyen de m'en verser une poignée sur ma chemise col ouvert, tout en m'enjoignant d'aller me baigner. « Tu es blanc comme un cachet d'aspirine... », disait-elle pour justifier cette irruption dans mes vagabondages de brume. « Cachet d'aspirine », combien de fois ai-je entendu cette image dont les gens du sud affublent les gens du nord, tous qualifiés de « parisiens » en la circonstance. Selon eux, au-delà de Montélimar, point de salut ! Je lui pardonnais cependant. Je pardonnais à ce petit corps bronzé qui, penché sur moi, m'invitait à me rajeunir dans l'eau. Comment aurais-je pu faire autrement !
Le soleil et le sommeil étaient les remèdes qu'elle opposait à tout ce que la vie peut réserver de désagréments, de contraintes et de déceptions. J'avais tendance à me gaver d'anxiolytiques pour me soustraire au gouffre de l'existence. Sans résultats tangibles. Je mettais un temps fou à m'endormir. Paresseuse chrysalide, elle mettait un temps fou à sortir de son lit. Régulièrement, une fois par mois, — que dis-je par mois ! une fois par semaine ! —, elle faisait le « tour du cadran ». Tous les jours, j'étais sur le pied de guerre dès six heures du matin. Je reniflais en dormant, c'est ce qu'elle prétendait, mais elle, en rêvant, émettait de petits bruits furtifs avec la bouche, des espèces de « pfut, pfut » légers qui sonnaient comme de petits gazouillis de bien-être, des soupirs de contentement. Ça m'énervait... Dieu que ça m'énervait. Ça m'énervait d'autant plus que, sur le coup des quatre heures du matin, elle s'éveillait et me pinçait pour m'empêcher de ronfler avant de se rendormir comme un angelot qui aurait fait son devoir. Mes ronflements ne l'empêchaient pas de dormir, elle agissait plutôt par snobisme : ronfler faisait peuple. Tout comme mes pyjamas, tentait-elle de me faire comprendre. Je portais en effet, été comme hiver, des pyjamas longs très confortables, en gros coton. Quand je m'approchais du lit, elle secouait la tête d'un air navré, presque outré. Il eût fallu, à l'en croire, que j'en portasse des plus courts, des plus élégants, des plus à la mode. Pour elle cependant, le soir, la mode consistait à se couler nue sous les draps sans y mettre d'autres formes que les siennes, une taille bien dessinée, des hanches ondulantes, des fesses malicieuses et de délicieux petits seins, un petit corps qu'elle venait blottir contre moi. Mon Dieu ! Comment dormir après ça ! C'était, je dois l'avouer, le bon côté de l'insomnie...
Elle s'endormait comme une plume délicatement posée sur l'herbe par la brise. Je rameutais le ban et l'arrière-ban de mes souvenirs d'enfance pour tenter de trouver quelques minutes de paix avant de sombrer dans le noir d'un mauvais sommeil. Mais mes souvenirs ne m'ont jamais calmé.
Nous nous retrouvions au petit déjeuner. Ah ! Le petit déjeuner ! Le petit déjeuner, c'est l'épreuve ou les preuves de l'amour. Je ne parle évidemment pas des tartines grillées au beurre fondu. Je parle de la connivence. C'est l'heure des confidences et des abandons. La nuit nous a fait déposer les armes ; on n'est jamais à couteaux tirés au petit déjeuner. C'est le moment où l'on écrit des listes de course, établit le programme de la journée et nourrit des projets de voyage. Si j'avais réussi à me rendormir après son intempestif rappel nocturne, j'étais enclin à accepter toutes ses propositions, « mais oui, bien sûr, quelle bonne idée une salade au chèvre chaud ! Je note, trois petits crottins. Oui, oui, téléphonons à Palavas-les-Flots pour retenir deux tapis de bain et deux parasols. La Syrie, tu aimerais aller en Syrie ? Pour l'instant, c'est un peu prématuré... Mais ça se discute. »
Ah ! Comme j'ai aimé Julie ! Elle était si différente de moi que j'avais l'impression d'être étranger à moi-même. Et c'est ce que je recherchais, je crois : m'étonner enfin au bout de cinquante ans d'existence, me surprendre à ne pas être ce que je croyais être.
Ce sont ces différences de goûts dans la vie quotidienne, ces habitudes quasiment opposées, qui nous ont réunis. Au début. Au moins nous ne risquions pas de nous abîmer dans une relation fusionnelle. C'était, je peux le dire, une femme totalement affranchie et je n'ai jamais été porté à la vie maritale. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes amoureux.
Évidemment, j'ai lu les bons auteurs. Et tous disent la même chose : l'amour n'a qu'un temps, certes variable selon les individus, mais un temps qui n'est pas infini. Je faisais mine d'ignorer cet adage. Persuadé que notre amour était gravé dans le marbre de l'existence, j'ignorais une autre réalité : l'adage concerne surtout le plus impatient du couple. Je pensais avoir tout mon temps, je pensais écrire une histoire inscrite dans la durée. Romantisme ! Romantisme ! Je recherchais une présence ! Il lui manquait le manque... J'étais « trop là » si je peux me permettre ce barbarisme. Elle m'aurait voulu lointain, sauvage, insaisissable, toujours à dompter, toujours à apprivoiser. Elle aurait voulu chaque jour exercer son pouvoir de séduction, rassurer son narcissisme. Le mien croyait que « l'affaire » était jouée, que nous serions durablement amoureux, qu'il était inconcevable que l'on se quitte. Nous nous aimerions jusque dans les limbes du temps, celui qui précède la mort. Elle fuyait tout ce qui pouvait l'emprisonner ou lui donner l'impression qu'elle l'était. C'est triste à dire, mais il faut savoir disparaître de temps en temps, se faire désirer, ne pas être trop « envahissant ». Non point, non point, que je n'aie pas respecté sa liberté. Au contraire. Je m'en faisais le chantre. Mais je surlignais ce respect de sa liberté. Oh ! Pas lourdement. Mais suffisamment pour qu'elle ne soit pas dupe. J'étais du nord, tout en intimité recueillie ; elle était du sud, fuyant l'intimité comme seuls les gens du sud peuvent la fuir en parlant de la pluie et du beau temps, du beau temps surtout. J'aimais les maisons à l'abri du vent, elle ouvrait la sienne à toutes les brises de passage. Je m'évertuais à ne pas paraître trop amoureux, cousant de fil blanc mes discours libertins. Elle prenait le libertinage et laissait le libertin à ses rêves... Bref, elle faisait le tri, alors qu'éclaté en mille facettes dérisoires et contradictoires, j'eusse voulu être accepté dans mon intégralité.
Vint donc un jour où elle se lassa de cet être qui passait son temps à rêver au lieu de croquer la vie comme elle le faisait chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque seconde. Je ne pouvais que me réfugier dans ces quelques vers d'Apollinaire : « Que lentement passent les heures comme passe un enterrement, tu pleureras l'heure où tu pleures qui passera trop vite comme passent toutes les heures ». Autant crier dans le désert. Ce que je fis d'ailleurs en lui envoyant cette brève nouvelle :

« Un jour viendra, un jour viendra, me dis-je, un jour viendra où tu ne m'aimeras plus. Je te vois encore disperser dans la maison de petits bouquets de fleurs pour fêter nos "deux ans". C'était en janvier. Ton sourire faisait fondre la neige. Tu as approché tes lèvres, je crois bien les avoir mordillées. Non, c'était un peu plus tard. Sur l'instant, je suis resté "extasié". Il n'y a pas d'autres mots. Ton sourire m'avait ligoté. La partie était jouée, écrite. Un jour viendrait... »

Ce jour est venu.
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Sylvie de Tauriac · il y a
Merci, votre texte est émouvant et très bon. Toutefois je voudrais lever un préjugé sur les femmes du sud. Je suis toulonnaise, mais avec une origine bretonne et du sud-ouest par mes parents. Le seul point commun que je partage avec votre héroïne est la cuisine à l'huile d'olive et l'amour de la mer. Pour le reste je suis cachet d'aspirine aux yeux bleus et cheveux blonds, réservée et contemplative. Et pourtant j'adore la méditerranée car je suis née à cet endroit. Votre histoire est quand même formidable et vous avez eu raison de ne pas donner de nom à la jolie femme, elle est le sud tout simplement.
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Pierre-Yves Poindron · il y a
J'aime énormément votre commentaire. Vous avez raison d'aimer la Méditerranée et de la voir au travers vos yeux bleus. Merci de votre lecture.
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Pierre Leseigneur · il y a
Cela faisait bien longtemps qu'un texte de ce genre-là ne m'avait pas tant plu... Touchant et très... véritable! Si je devais émettre un avis de lecteur subjectif, ce qui a mon goût aurait encore rendu meilleur ce texte, c'est que jusqu'au bout.... la jolie femme au petit coeur bronzé n'ait pas de nom... Ce "Julie", m'a sorti de l'immersion dans laquelle je parvenais à me mettre à la place du narrateur. merci encore et bravo!
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci beaucoup Pierre de ce commentaire. Je suis content que ce texte vous ait plu. Je comprends tout à fait la remarque que vous faites sur l'opportunité du prénom ou pas. Ça se discute tout à fait, d'autant que dans d'autres nouvelles, il arrive que le narrateur n'ait pas de prénom. J'irai faire un tour sur votre page. A bientôt.
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Pierre Leseigneur · il y a
Après une fois encore, je crois que c'est très personnel. Il y aurait eu un nom plus rapidement, mon sentiment n'aurais pas été le même, j'imagine. Avec plaisir je vous accueillerai sur ma page :) belle journée
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Pat Vermelho · il y a
Ce récit de rupture consommée et non voulue par le narrateur est sacrément bien décortiquée. Elle aurait tendance à démontrer que les contraires ne peuvent pas s'allier, s'unir durablement, et que l'adage "qui se ressemble s'assemble" est véridique. J'ai adoré et donc voté.
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci beaucoup de votre passage et de votre commentaire. A dire vrai, je ne suis pas sûr qu'en amour il y ait des lois immuables. Je lirai vos textes avec plaisir.
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Pat Vermelho · il y a
Le plaisir sera partagé.
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Mijo Nouméa · il y a
Belle écriture pour une histoire d'amour sans "guimauve", de deux êtres différents en tous points. Je me suis laissée emporter dans cette description d'un bel amour de cet homme probablement plus âgé que la demoiselle :)
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Bien vu 🤣.
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Aldo Rossman · il y a
Voilà un couple qui prend enfin le contre-pied de la romance habituelle. Rêveur du nord un peu gauche versus croqueuse du sud urbaine préssée. Il a bien été croqué, mais il a vécu ce qu'il n'osait rêver. C'est finalement une très belle histoire à laquelle on se laisse prendre volontiers.
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La Nif · il y a
J'ai adoré cette nouvelle !!!
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci beaucoup.
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Alex Virgulle · il y a
"Mais n'est ce pas le pire piège que vivre en paix pour des amants?"
Un beau texte et une agréable lecture qui raisonne selon moi avec un goût pour l'échec annoncé et la vaine tentative de s'en éloigner le temps d'une romance.

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Choubi Doux · il y a
Comme c'est habilement exprimée cette déconfiture des opposés. J'en reprendrais bien une tartine...de confiture :)
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M. Iraje · il y a
Une judicieuse " REcommandation " qui m'a permis une seconde lecture.
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Nicolas Auvergnat · il y a
Bonjour Pierre-Yves, je vous donne 5 avec grand plaisir. Ce récit raconte si bien l'altérité, et le doux souvenir que les gens de passage dans notre vie laissent sans peut- être s'en douter. Doux/amer, le juste goût de la vie...
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci Nicolas de ce soutien.

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