Romance

il y a
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Finaliste
Jury

"L'homme est une création du désir, et non pas du besoin" Gaston Bachelard  [+]

Image de Été 2021
Elle aimait la viande presque crue, je l'aimais bien cuite, plus qu'à point, presque carbonisée. Elle servait les légumes croquants, je les faisais cuire jusqu'à les réduire en purée. Elle cuisinait à l'huile d'olive, j'arrosais tout de crème fraîche. Elle aimait les fruits exotiques ; des fruits exotiques, je ne connaissais que la banane, si on peut encore la considérer comme « exotique ». Les fromages de vache lui soulevaient le cœur, disait-elle ; j'adorais le parfum d'étable que la plupart d'entre eux dégagent, pour peu qu'on les ait sortis suffisamment tôt du réfrigérateur. Elle raffolait des petits crottins de chèvre achetés à la bergerie du coin, je fuyais l'odeur aigrelette des bûches du Poitou, des pyramides du Cher et autres pélardons faits maison. Bref, elle était du sud où le soleil met tout à portée de main, j'étais du nord où le froid oblige à se replier sur soi-même. Jamais, au grand jamais, elle n'aurait songé à passer ses vacances en Laponie. J'étais moyennement attiré par le Moyen-Orient.
Elle était capable de se prélasser toute une journée sur la plage par 35 degrés à l'ombre, ointe d'ambres solaires et coiffée d'un chapeau à larges bords ; je marchais en chaussettes sur le sable pour ne pas me brûler la plante des pieds, accroché à mes chaussures comme un noyé à sa bouée.
Elle aimait le sucre glacé et se commandait sur la plage des « Nénettes » chez les marchands ambulants. Elle était capable de parcourir des centaines de mètres pour en acheter. Il fallait la voir gambader sur le sable. Il fallait voir ses pieds peinturlurés en rouge vermillon : on aurait dit deux petits éventails poussés par le vent.
Soyons honnête : je la trouvais fort désirable dans son deux pièces qui n'avait pas dû coûter très cher en tissu ; je la soupçonne de m'avoir trouvé d'emblée un peu barbon quand je me réfugiais dans un café en bord de mer, fuyant l'éblouissante clarté du jour pour lire le journal de la veille. Elle somnolait, bercée par le bruit des vagues méditerranéennes dont le rythme nonchalant m'agaçait ; l'éternel ciel bleu me mettait les nerfs en pelote. Et si par bonheur, je venais moi aussi à m'assoupir sur le sable, elle trouvait le moyen de m'en verser une poignée sur ma chemise col ouvert, tout en m'enjoignant d'aller me baigner. « Tu es blanc comme un cachet d'aspirine... », disait-elle pour justifier cette irruption dans mes vagabondages de brume. « Cachet d'aspirine », combien de fois ai-je entendu cette image dont les gens du sud affublent les gens du nord, tous qualifiés de « parisiens » en la circonstance. Selon eux, au-delà de Montélimar, point de salut ! Je lui pardonnais cependant. Je pardonnais à ce petit corps bronzé qui, penché sur moi, m'invitait à me rajeunir dans l'eau. Comment aurais-je pu faire autrement !
Le soleil et le sommeil étaient les remèdes qu'elle opposait à tout ce que la vie peut réserver de désagréments, de contraintes et de déceptions. J'avais tendance à me gaver d'anxiolytiques pour me soustraire au gouffre de l'existence. Sans résultats tangibles. Je mettais un temps fou à m'endormir. Paresseuse chrysalide, elle mettait un temps fou à sortir de son lit. Régulièrement, une fois par mois, — que dis-je par mois ! une fois par semaine ! —, elle faisait le « tour du cadran ». Tous les jours, j'étais sur le pied de guerre dès six heures du matin. Je reniflais en dormant, c'est ce qu'elle prétendait, mais elle, en rêvant, émettait de petits bruits furtifs avec la bouche, des espèces de « pfut, pfut » légers qui sonnaient comme de petits gazouillis de bien-être, des soupirs de contentement. Ça m'énervait... Dieu que ça m'énervait. Ça m'énervait d'autant plus que, sur le coup des quatre heures du matin, elle s'éveillait et me pinçait pour m'empêcher de ronfler avant de se rendormir comme un angelot qui aurait fait son devoir. Mes ronflements ne l'empêchaient pas de dormir, elle agissait plutôt par snobisme : ronfler faisait peuple. Tout comme mes pyjamas, tentait-elle de me faire comprendre. Je portais en effet, été comme hiver, des pyjamas longs très confortables, en gros coton. Quand je m'approchais du lit, elle secouait la tête d'un air navré, presque outré. Il eût fallu, à l'en croire, que j'en portasse des plus courts, des plus élégants, des plus à la mode. Pour elle cependant, le soir, la mode consistait à se couler nue sous les draps sans y mettre d'autres formes que les siennes, une taille bien dessinée, des hanches ondulantes, des fesses malicieuses et de délicieux petits seins, un petit corps qu'elle venait blottir contre moi. Mon Dieu ! Comment dormir après ça ! C'était, je dois l'avouer, le bon côté de l'insomnie...
Elle s'endormait comme une plume délicatement posée sur l'herbe par la brise. Je rameutais le ban et l'arrière-ban de mes souvenirs d'enfance pour tenter de trouver quelques minutes de paix avant de sombrer dans le noir d'un mauvais sommeil. Mais mes souvenirs ne m'ont jamais calmé.
Nous nous retrouvions au petit déjeuner. Ah ! Le petit déjeuner ! Le petit déjeuner, c'est l'épreuve ou les preuves de l'amour. Je ne parle évidemment pas des tartines grillées au beurre fondu. Je parle de la connivence. C'est l'heure des confidences et des abandons. La nuit nous a fait déposer les armes ; on n'est jamais à couteaux tirés au petit déjeuner. C'est le moment où l'on écrit des listes de course, établit le programme de la journée et nourrit des projets de voyage. Si j'avais réussi à me rendormir après son intempestif rappel nocturne, j'étais enclin à accepter toutes ses propositions, « mais oui, bien sûr, quelle bonne idée une salade au chèvre chaud ! Je note, trois petits crottins. Oui, oui, téléphonons à Palavas-les-Flots pour retenir deux tapis de bain et deux parasols. La Syrie, tu aimerais aller en Syrie ? Pour l'instant, c'est un peu prématuré... Mais ça se discute. »
Ah ! Comme j'ai aimé Julie ! Elle était si différente de moi que j'avais l'impression d'être étranger à moi-même. Et c'est ce que je recherchais, je crois : m'étonner enfin au bout de cinquante ans d'existence, me surprendre à ne pas être ce que je croyais être.
Ce sont ces différences de goûts dans la vie quotidienne, ces habitudes quasiment opposées, qui nous ont réunis. Au début. Au moins nous ne risquions pas de nous abîmer dans une relation fusionnelle. C'était, je peux le dire, une femme totalement affranchie et je n'ai jamais été porté à la vie maritale. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes amoureux.
Évidemment, j'ai lu les bons auteurs. Et tous disent la même chose : l'amour n'a qu'un temps, certes variable selon les individus, mais un temps qui n'est pas infini. Je faisais mine d'ignorer cet adage. Persuadé que notre amour était gravé dans le marbre de l'existence, j'ignorais une autre réalité : l'adage concerne surtout le plus impatient du couple. Je pensais avoir tout mon temps, je pensais écrire une histoire inscrite dans la durée. Romantisme ! Romantisme ! Je recherchais une présence ! Il lui manquait le manque... J'étais « trop là » si je peux me permettre ce barbarisme. Elle m'aurait voulu lointain, sauvage, insaisissable, toujours à dompter, toujours à apprivoiser. Elle aurait voulu chaque jour exercer son pouvoir de séduction, rassurer son narcissisme. Le mien croyait que « l'affaire » était jouée, que nous serions durablement amoureux, qu'il était inconcevable que l'on se quitte. Nous nous aimerions jusque dans les limbes du temps, celui qui précède la mort. Elle fuyait tout ce qui pouvait l'emprisonner ou lui donner l'impression qu'elle l'était. C'est triste à dire, mais il faut savoir disparaître de temps en temps, se faire désirer, ne pas être trop « envahissant ». Non point, non point, que je n'aie pas respecté sa liberté. Au contraire. Je m'en faisais le chantre. Mais je surlignais ce respect de sa liberté. Oh ! Pas lourdement. Mais suffisamment pour qu'elle ne soit pas dupe. J'étais du nord, tout en intimité recueillie ; elle était du sud, fuyant l'intimité comme seuls les gens du sud peuvent la fuir en parlant de la pluie et du beau temps, du beau temps surtout. J'aimais les maisons à l'abri du vent, elle ouvrait la sienne à toutes les brises de passage. Je m'évertuais à ne pas paraître trop amoureux, cousant de fil blanc mes discours libertins. Elle prenait le libertinage et laissait le libertin à ses rêves... Bref, elle faisait le tri, alors qu'éclaté en mille facettes dérisoires et contradictoires, j'eusse voulu être accepté dans mon intégralité.
Vint donc un jour où elle se lassa de cet être qui passait son temps à rêver au lieu de croquer la vie comme elle le faisait chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque seconde. Je ne pouvais que me réfugier dans ces quelques vers d'Apollinaire : « Que lentement passent les heures comme passe un enterrement, tu pleureras l'heure où tu pleures qui passera trop vite comme passent toutes les heures ». Autant crier dans le désert. Ce que je fis d'ailleurs en lui envoyant cette brève nouvelle :

« Un jour viendra, un jour viendra, me dis-je, un jour viendra où tu ne m'aimeras plus. Je te vois encore disperser dans la maison de petits bouquets de fleurs pour fêter nos "deux ans". C'était en janvier. Ton sourire faisait fondre la neige. Tu as approché tes lèvres, je crois bien les avoir mordillées. Non, c'était un peu plus tard. Sur l'instant, je suis resté "extasié". Il n'y a pas d'autres mots. Ton sourire m'avait ligoté. La partie était jouée, écrite. Un jour viendrait... »

Ce jour est venu.

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Mome de Meuse · il y a
Le ton est tout simplement génial!Bravo et bonne chance pour cette finale.
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci de vos encouragements.
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Joëlle Brethes · il y a
Un bien joli texte où la tendresse et la nostalgie fusionnent dans votre belle écriture.
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci beaucoup Joëlle de votre visite et de votre commentaire.
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philippe petit-roulet · il y a
a voté !
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci Philippe de ton amical soutien.
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CHRISTINE LAOUENAN · il y a
A voté…
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CHRISTINE LAOUENAN · il y a
Décidément, je l'aime vraiment beaucoup cette courte nouvelle ! Christine
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci Christine.
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Pénélope · il y a
Suivant votre suggestion, j'ai écrit l'autre face de l'histoire. Vous la trouverez sur ma page: "Impossible amour?"
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Ah ah ! super ! Je vais lire cela avec grand intérêt.
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Isabelle Payan · il y a
Très belle plume pour cette histoire d'amour qui évoque les contraires qui s'attirent. De la sécurité que l'un offre mais dont l'autre ne veut pas. Une histoire universelle.
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Pénélope · il y a
Le contraste nord-sud est peut-être délibérément un peu caricatural mais en tant que fille du Nord je me reconnais bien sous certains aspects. Les différences attirent, elles peuvent même fasciner, il y a souvent déjà la différence homme-femme mais dans cette "romance", la fascination semble être à un seul sens. Cette femme aime être aimée et désirée mais je ne vois pas de trace de ce qu'elle semblait aimer chez le protagoniste. J'aimerais écrire l'autre face de l'histoire: "Ce que j'aimais chez lui c'était..., comme il me faisait rire quand..., comme j'étais rassurée quand..., je lui en voulais un peu quand... mais..., j'étais prête à abandonner... pour me rapprocher de lui... D'accord, ça, c'est une histoire d'amour, pas une romance et... je suis une fille du Nord!
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci de ce beau commentaire. Ah ! Comme j'aimerais lire "l'autre face de l'histoire" ! Et pourquoi, vous ne l'écririez pas, en prenant la place d'une fille du Sud pour écrire sur un homme du nord ?
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Pénélope · il y a
Chiche! Vous me donnez un bon sujet d'écriture.
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Pierre-Yves.
"Le mariage c'est résoudre à deux les problèmes qu'on n'aurait pas eus tout seul."
Sacha Guitry
Bel inventaire des complications du couple 😊
Merci.

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Pierre-Yves Poindron · il y a
Ah ! Sacha Guitry ! L'esprit français qui se perd ! Pas très à la mode en ce moment. Merci de votre passage et de votre commentaire.
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Marie Claude Lisée · il y a
Tout les opposait… belle écriture de ces contrastes. On se demande jusqu’à la fin ce qui put bien les réunir… Bravo pour ce texte magnifique!

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