Retour à Saint Jean

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Je suis viscéralement attachée à la transmission des mots, des contes, des histoires. J'aime aussi les fleurs et les crèpes ;) Mes publications antérieures : ... [+]

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Il est un lieu où je séjourne souvent. Un parc magnifiquement arboré s'étale aux pieds d'une cathédrale d'allure victorienne, un peu triste. Grise. Immense. Surplombante. Le parc est entouré de longs murs de granit qui serpentent et ondulent dans la masse vert tendre.

C'est le printemps. Une bien triste période pour être de retour à Saint Jean...

Autrefois, avec mon mari, tous les printemps, nous empruntions la route qui descend vers le Sud. Cette dernière ondule également, mais point au sein d'une coulée de sève nouvelle. Ce sont les villages traversés au cours de nos pérégrinations passées qui me reviennent en mémoire. Une odeur de mort, de pourri, de décrépitude m'envahit lorsque j'évoque ce souvenir, à cause des façades défraîchies, des crépis qui se barrent des murs des cahutes blanc-sale, des centre-bourgs qui se vident de leurs commerces et de leurs habitants.

Mon vieux est mort. Lui aussi se vide, de sa matière organique sous terre, en dialogue intime avec le calcium de ses os et la poussière. De la pourri-ssière.

En parlant de sels minéraux, je pense qu'il est temps que je nourrisse mes plantes. Celles-là de la cuisine. Sur la table. Trônant. Mes toutes-belles se sont invitées à manger un jour et ma foi, je les ai gardées à table, depuis. Depuis quand ?...Depuis qu'Ange (mon mari) est décrépi, je crois. Il me traitait de zinzin quand je les recevais à table, en grandes pompes. Je leur écrasais des bananes en dessert dans du lait chaud.

Ange me disait : "Mais elles sont mortes tes machines ma pauvre toc-toc (c'est moi), faut te faire interner la vieille ! Elles bouffent plus rien tes choses, elles sont crevées et ta cervelle avec ". N'empêche que, désormais, c'est lui qui est crevé. Je crois que, d'où il est, s'il me regarde (sauf s'il a trop de travail avec la téléréalité), il peut comprendre les besoins des vivants morts.

Je les ai toutes installées sur la table de la cuisine, mes toutes-belles. Parfois je trouve un bouquet fané dans les poubelles derrière chez moi, que je viens planter dans mes pots. Je leur donne tout l'amour que je n'ai pas reçu de mon Ange. Des sels minéraux aussi. La banane pour le potassium, le lait pour le calcium. La banane sent fort lorsqu'elle pourrit. Mes petites chéries me remercient d'où elles sont, je le sais. Elles n'ont pas la téléréalité, pas comme Ange.

La nuit, je me cache. Je sais qu'il m'observe. Je le sens. J'ai mis tous les coussins de notre maison sur notre lit. Il y en a trente-cinq en tout. J'ai compté. Empilés sur trois épaisseurs. Ange disait que j'étais folle avec mes coussins. Maintenant qu'il est parti, ils peuvent dormir à leur aise. Je les surveille de ma place, en contrebas, là où je dors, par terre.

Dans l'air flotte une odeur de renfermé et de pourri. Mes songes sont bariolés. Mon Ange vitupère devant une émission de téléréalité. Il éructe une violence mal digérée.

Soudain un rai de lumière dissipe mes hallucinations embrumées. Je toussote à la vue de la poussière qui envahit la trouée lumineuse.

Au centre un infirmier. Psy. Il vient me chercher. Il sait où me trouver. Il sait me parler. Il ne touche à aucun de mes coussins et me relève du sol. Il me dit qu'ils s'occuperont bien de mes plantes pendant que d'autres s'occuperont bien de moi. Ce n'est pas la première fois que je me rends à Saint Jean. La chapelle surplombant le bassin de verdure m'accueille sereinement. En face, les poubelles nourrissent les chats errants. Les chats de Saint Jean. Que de minéraux en décomposition dans les sous-bois, dans l'humus travaillant ! Une odeur âcre emplit l'air.

Je suis docilement l'infirmier habile. Je surprends sa mine dégoutée. Lui non plus ne comprend pas la magie de mes diverses incantations matérielles. Celles que j'adresse aux coussins surplombants, aux bouquets fanés de mes plantes en pots.

Je sais, il ne sait pas. Ange ne savait pas non plus. Nous sommes deux en moi-même. L'une vivante, l'autre morte. C'est à moi que revient la charge de nourrir l'autre, celle qui n'est plus là, celle que les autres ne voient plus tandis qu'elle prend sa place en moi. Mes mains lui obéissent parfois, sa voix me cajole ou me gronde. Il arrive qu'elle me fasse peur. Même si souvent, elle est une sœur.

A Saint Jean, les infirmières comprennent. Elles acquiescent quand je leur raconte, même si je n'ai pas le droit de garder mes plantes dans ma chambre. Pour compenser, je conserve la nourriture du plateau repas du soir, dans ma table de nuit.

La veilleuse peste après moi. Je m'en moque. La nuit, je vois les matous de ma fenêtre à la lueur de la lune. Je regarde la vie se nourrir de la décomposition de la matière, et je m'en délecte.

Si la chambre n'était pas toute blanche, immaculée dans sa conception, je pourrais trouver d'autres cachettes pour la nourriture dérobée. Certaines nuits, je cache les Kiri dans les poches de ma chemise de nuit. Le lait supporte mal la chaleur et la transpiration. La veilleuse est trop contente que je me tienne tranquille, pour pouvoir aller fumer dans la nuit. Dehors les chats l'observent. La lune blanchit. Les frênes bourdonnent. Les mouchent collent aux murs.

Il y a un troupeau de daims au fond du parc brillamment arboré, adossé à une colonne de granit rose de Lanhélin. En chemin, je sème des bouts de Kiri décomposé, pour que se repaisse mon autre qui m'attend derrière le mur d'enceinte de l'asile. En chemin je berce de mes pas mon âme égarée.

La sonnerie du réveil me tire brutalement de ma rêverie. Angela me sourit et me tend une tasse de café brulant. Bien noir. Elle a une mine splendide. Depuis que je suis psychiatrie à Saint Jean, mes nuits sont hantées de sombres cauchemars dans lesquels je suis un autre, une autre. Le fantôme ou l'esprit de ces pauvres fous qui longent les murs d'enceinte de l'institution au passé lugubre.
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Eve Nuzzo · il y a
Bien écrit/bien joué ces deux révélations, la première s'épanouissant au début, la seconde tombant à la fin. Super.
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Flore Anna · il y a
Une nouvelle qui nous confronte au mal-être de Toc Toc qui ne l'est pas. Une sensibilité très bien décrite. Il y a tant de personnes qui vivent cette situation et quelquefois, une main tendue, quelques mots. Merci Soizic d'avoir si bien choisi les vôtres. Un beau texte.
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Annabel Seynave- · il y a
La folie est magistralement décrite dans ce texte qui laisse une impression de malaise. Bien vu !