Résurrection

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Vivement que j'aille me coucher que je découvre ce que me réservent les rêves. Vivement que je me réveille que la vie voit ce que je lui réserve  [+]

Image de Hiver 2018 - 2019

Il fait noir, il n’y a pas d’air, il n’y a même pas la place pour bouger la moindre partie de son corps. Il émerge à peine de sa léthargie qu’il atterrit dans un halo de souffrances. Il veut crier, il ne le peut. Est-il muet ?
Ces yeux auraient dû s’habituer mais les ténèbres sont si profondes que rien ne s’éclaircit. Est-il aveugle ?
Il se calme et tend l’oreille. Rien ! Est-il sourd ?
Il se palpe le visage, le cou, la poitrine, il ne sent rien, même pas les battements de son cœur. Est-ce cela l’enfer ? Non ce n’est pas possible, il faut qu’il sorte d’ici. Maintenant !

Il déploie une énergie peu commune pour se libérer de ce carcan de bois qui l’oppresse. Puis Il gratte, creuse ce sol meuble qui rentre dans ses oreilles, sous ses paupières, dans sa bouche et son nez. Lorsqu’enfin il sent l’air frais le prendre par la main, il s’extirpe comme une plante d’une graine qui éclot. Et au crépuscule d’un jour sans date retentit le cri d’un homme qui revient du plus profond des limbes.

Il se déploie dans la douleur, ses articulations craquent, ses vertèbres ankylosées claquent. Ses muscles froissés s’étirent à se rompre. Sont-ce encore des muscles ? lui qui n’est plus qu’un enchevêtrement de nerfs.
Peu à peu il prend conscience de ce qui l’entoure. Mais où est-il ? Où sont les vertes vallées, les herbes hautes, les arbres et les rivières, où sont les gens qui s’aiguayent le soir dans les rues ? Mais qu’est-ce donc que ce monde où seul le vent chante, où les pierres s’amoncellent comme autant de vestige d’une civilisation perdue, disparue sous des mètres de neige ?
Il avance dans la poudreuse, pieds nus, des lambeaux de frusques sur le dos. Depuis combien de temps était-il là-dessous ? Assez de temps pour ne pas ressentir le froid l’assaillir. Quel jour, quelle année sommes-nous ? Quelle importance lorsqu’il n’y a personne pour vous répondre. Pourquoi s’est-il réveillé, là, aujourd’hui ? Voilà une question à laquelle il veut répondre, il ne croit pas au hasard.
« Si moi, Jean, je suis là aujourd’hui, il doit bien y avoir quelqu’un d’autre quelque part », pense-t-il.

La nuit est installée, obscure, mais pas aussi profonde que sa précédente résidence. Il distingue les formes et se dirige vers les plus gros tas de gravas. Certains font plusieurs dizaines de mètres de haut. Il traine les pieds, grimace, il manque d’énergie, il se nourrirait bien de quelque chose, n’importe quoi.
Après une heure de marche il approche de ce qui ressemble à un immense véhicule. Il n’en a jamais vu d’aussi gros, d’aussi sophistiqué. Il se hisse dans ce qu’il suppose être la cabine. Il voit de mieux en mieux. À l’intérieur, il observe un tableau de bord rempli d’indications modernes. Plusieurs manettes sont disposées près de ce qui s’apparente à un volant. Il les manipule. Rien ne se passe. Il explore les nombreux tiroirs mais ne trouve rien de plus que des objets inutiles ou des papiers en tous genres. Il s’attarde sur une photo jaunie d’un homme et de sa famille. Ils sont bizarrement vêtus. Il persévère et découvre une pile de vêtements, du même acabit que ceux sur la photo. Il sera ridicule mais c’est toujours mieux que de rester en guenille.

Soudain un bruit sourd le fait sursauter. Un horrible chien scarifié avait surgi sur la devanture métallique de la cabine. Il aboie d’un cri rauque, la bouche crachant une salive épaisse sur les vitres. Ses yeux aux pupilles noires fixent l’homme avec haine, avec envie de la viande, de la proie. D’autres ont visiblement envie de manger ce soir. Jean, enfoncé dans le siège épais, regarde le canidé s’exciter de plus en plus, griffant la taule pour tenter d’entrer.
Il est en sécurité et décide de jouer la montre, mais son hôte du soir ne l’entend pas de cette oreille. Il ne lâchera pas une chance inespérée de se nourrir. Jean, lui aussi, devra trouver de quoi, et vite, il le sent.
« Je ne pourrai pas rester éternellement ici » Songe-t-il alors.
Il sent que les choses risquent de mal tourner, très bientôt. Il a passé la nuit à attendre. Le ciel de l’aube se colore à peine que déjà la lumière se démultiplie sous l’effet d’une réverbération peu commune. Cette lumière est si éblouissante. Qu’en sera-t-il une fois que le grand cercle de feu se lèvera pour de bon ? Il ne veut pas le savoir. Dans ce monde étrange il pressent un danger létal imminent, bien plus grand que son prédateur.

Il fouille avec précipitation le moindre recoin et trouve une petite dague émoussée. La clarté est insupportable. Il sait comment faire, il n’aura droit qu’à une chance avec le peu de forces qu’il possède. Il ouvre une des portes de son habitacle, le chien fou se précipite de façon désordonnée en jappant, ne pouvant contenir son envie de tuer pour manger. Jean part alors de l’autre côté et court tant qu’il peut, sans se retourner. Il a gagné un peu de temps mais n’est qu’une gazelle blessée dans la neige. Il veut rejoindre cette immense bâtisse devant lui. Le monstre est cette fois derrière lui, les muscles tendus à se rompre dans sa course folle, gueule grande ouverte, la langue virevoltant entre les dents acérées. Il le rattrape et bondit pour saisir cette nuque appétissante. C’est ce qu’attendait Jean qui se retourne d’un seul coup, saisit l’animal au vol et le frappe à la gorge. Au sol il ne s’arrête plus, Jean est une bête qui a peur, il frappe ! Qui a faim, il frappe encore ! Qui n’est pas sortit de nulle part pour finir dans l’estomac d’un cabot, il frappe toujours ! déchirant le cou et le crâne de l’animal qui glapit. Il y prendrait presque du plaisir s’il ne devait pas fuir à tout pris la lumière affreuse qui pénètre maintenant son corps. Il hurle de douleur, traine la carcasse du chien par une pâte et court se réfugier dans le fantastique bloc de pierre avant de s’évanouir.

Il se réveille groggy. Le crépuscule touche à sa fin. Il a passé toute la journée inconscient. Il a bien cru mourir tout à l’heure, le peu de lumière a tout de même blessé son corps au plus profond. Il se redresse avec difficulté, meurtri. Il n’a même pas la force de marcher. La faim le tiraille. L’horrible cadavre du chien baignant dans une marre de sang épais semblerait presque alléchant. D’ailleurs, ne l’a-t-il pas ramené pour ça ? Son instinct lui dicte de s’en repaître. Oui, il en a envie, le besoin. Sans hésiter, Jean se jette sur la dépouille canine et la dévore comme un sauvage, arrachant des lambeaux de chair sanglants. La viande est dure et le goût putride, mais il avale les morceaux un à un, la bouche rouge écarlate.

Dans son festin il sent son corps se tendre tout à coup. D’atroces aigreurs d’estomac le tiraillent. De violents spasmes le plaquent au sol. Il serre les dents, croise ses bras sur son ventre, ses doigts se crispent. Il ferme les yeux de douleur. Il tremble, sue à grosses goutes. Il est pris de convulsions énormes qui le sèchent.
— Qu’est-ce qui m’arriv... ?! Crie-t-il avant de s’évanouir une nouvelle fois.

Jean rouvre les yeux un peu plus tard. À sa grande surprise, il se sent beaucoup mieux. Il s’est même étoffé, ragaillardi. Il se redresse sans difficulté, sans douleur. Il est revigoré, investi d’une énergie nouvelle. Son visage se lisse, éclairé par de profonds yeux azurs. Son sourire retrouve son éclat, ses cheveux blonds s’épaississent. Néanmoins, il a encore faim. Une faim différente. Une faim maladive, nécessaire, primordiale. Il regarde la dépouille du chien, cette fois avec dégoût.
— Plus jamais ça ! dit-il en donnant un coup de pied dans la carcasse qui s’écrase dix mètres plus loin. Oh ! Je devrais peut-être le remercier finalement.
Jean veut continuer à explorer, et gare à quiconque l’attaquerait. Il lui faut trouver une nouvelle source de nourriture. Dans la nuit, il repère une lumière en haut d’une de ces grandes colonnes de pierre. Il suppose qu’il s’agit d’habitations et que quelqu’un vit tout là haut.

La nuit est maintenant bien installée. La lune d’un blanc éclatant tente de s’extirper des quelques nuages cotonneux. Jean n’a aucune difficulté à voir ce qui l’entoure. Il court vite, avale les obstacles, perçoit les plus minuscules sons et renifle la moindre odeur. Seuls le vent et la poussière viennent titiller ses sens. Cela prouve au moins qu’il n’y a pas d’autres prédateurs alentour. Il perçoit tout de même une fragrance intrigante, un léger et doux parfum de vie qui l’attire, l’appelle, l’obsède. Ça vient de là-haut, il en est sûr.

L’intérieur du bâtiment est différent de l’autre. Des monticules de roches et de bois sont disposés pour bloquer l’accès aux escaliers. Jean les déblaie sans effort. Toutefois, il doit tout de même s’employer car les étages sont nombreux et les passages sont systématiquement obstrués.
C’est le dernier étage, il approche. Son odorat lui confirme qu’il y a quelque chose, quelqu’un. Il en bave presque. Au bout du couloir il distingue le rayonnement discret de la lumière qui se faufile sous le bas d’une porte. Quelque chose le gêne, le chemin est libre, presque impeccable alors qu’il sort d’un véritable parcours du combattant. C’est louche, son instinct le met en garde. Jean s’accroupit et plisse les yeux pour aiguiser son analyse du vide. Il entrevoit des reflets argentés qui apparaissent par endroit, en fonction de son regard et de la luminosité.

— Qu’est-ce que c’est ? On dirait... On dirait une toile d’araignée, murmure-t-il.

Reniflant le danger, Jean cherche une autre solution. Il est lui même surpris quand son esprit lui dicte de grimper au mur et de ramper par le plafond.

— Suis-je capable de faire ça ? dit-il, incrédule.

Oui, il en est capable. Ses doigts accrochant la moindre aspérité, il progresse au-dessus de la « toile » entrevue, jusqu’au devant de la fameuse porte où il atterrit, fier et confiant. Cependant, ses nombreux efforts ont grillé une grande partie de son énergie retrouvée. La faim est à présent intenable. La faiblesse l’envahit de nouveau. Il est temps pour lui de découvrir sa récompense.

— Lèves les mains ! Ne te retourne pas ou je t’abats. Entre là’dans ! crie une voix dans son dos.

Il n’avait rien vu venir, certainement aveuglé par l’appel du festin. Il s’exécute et pénètre dans une large pièce qui le laisse pantois. L’ensemble est verdoyant. C’est un incroyable jardin aux mille couleurs remplis de roses, de tulipes, et d’oiseaux du paradis. Des légumes de toutes sortes se développent sous une serre en forme de sphère. D’énormes bombonnes d’eau cristalline sont entreposées dans un enchevêtrement de tuyaux qui parcourent la pièce. L’harmonie naturelle qui réside ici est en contraste avec le mobilier moderne et les appareils électriques qui semblent d’une technologie plus avancée.

— Assieds-toi sur cette chaise !

Jean se retourne en s’asseyant et regarde avec surprise ce visage féminin qui, sous ses airs de colère et d’inquiétude, arbore une délicieuse note d’un charme certain. Appétissant.

— C’est avec plaisir que j’obéis à quelqu’un d’aussi... agréable, dit Jean avec une pointe de sarcasme avant de se retrouver soudainement bloqués par de solides tenailles de métal aux chevilles et aux poignets.
— Mais, mais... qu’est ce que... qu’est ce que c’est que ça ?! demanda-t-il incapable de briser ses liens.
— Ça ?! c’est ma sécurité. Comment tu t’appelles ?
— Je m’appelle Jean et vous ?
— Je pose les questions, d’où viens-tu ?
— Écoutez, je veux bien discuter avec vous mais moi aussi j’ai besoin de réponses. Il n’y a personne dehors, je ne comprends rien à tout ça. C’est quoi toutes ces choses autour de moi ? Tenez, ce que vous avez dans la main là, ça ressemble à une sorte de petit canon.
— Un petit canon ? Tu plaisantes j’espère ? C’est un fusil. Tu n’as jamais vu de fusil ?
— Pas que je me souvienne.
— De quoi tu te souviens ? D’où viens-tu ? Tu viens de l’Eden ?
— L’Eden ?
— Oui l’Eden, le seul endroit potable qui reste sur cette terre.
— Bien, je crois que nous avons beaucoup de choses à se raconter. Ce serait mieux si vous me disiez votre nom et si j’étais libre, ne croyez vous pas ? Je ne vous veux aucun mal.
— Je m’appelle Julie et tu resteras attaché.
— Soit Julie, je vois une charmante jeune femme derrière tous ces habits étranges et ces cheveux... comment dire... ce sont vraiment des cheveux ?!
— Des locks, ce sont des locks. Tu crois quoi ? Que j’ai le temps de me pomponner. Ça... ça fait des années que je n’ai pas adressé la parole à quelqu’un. Je... je n’ose même plus me regarder dans le miroir, dit-elle en montrant ce qui doit être une glace recouverte d’un linge gris.
— Ça vous va bien je trouve, dit Jean avec un sourire.
— Ne te fous pas de moi. Depuis combien de temps es-tu seul toi ?
— Je ne sais pas. Écoutez j’étais, comment dire, enterré et je me suis réveillé. J’ai dû cravacher pour sortir, il y a de ça quelques jours.
— Tu étais sous terre ? Comment ça je ne comprends pas ?
— Moi non plus, et je ne me souviens de rien.
— Hmm l’activité terrestre est très aléatoire depuis plusieurs années. Il y a parfois des tremblements de terre. Peut-être que l’un d’eux t’a réveillé en quelque sorte.
— Peut-être, mais comment ai-je pu survivre avant cela ?
— Pas la moindre idée. Peut-être es-tu un de ces milliardaires qui se sont cryogénisés pour revivre dans le futur. Ils ont commencé à faire ça il y a longtemps.
— Cryo quoi ?
— Une sorte de stase ?
— Une stase ?
— Congelé quoi.
— Congelé ?
— Mais c’est dingue ! Tu sors d’où ?! Laisse tomber. Tu dormais sans couverture et le froid t’a conservé si tu préfères.
— Ha... Bon... d’accord. Julie... vous... J’ai très faim, vous n’auriez pas...?
— Oui, je comprends, la nourriture est rare, tu dois être affamé. Je vais te chercher quelque chose.
— Vous allez me faire manger comme un enfant dans sa chaise ?
— Je ne vais pas te détacher tout de suite.
— Je ne suis pas d’assez bonne compagnie ? Franchement Julie, je n’ai plus toute ma mémoire mais je ne suis pas un sauvage. Nous sommes peut-être les deux seuls êtres humains sur tout le territoire.
— Ne m’en veux pas, je ne sais pas qui tu es...nmais je suis heureuse de parler avec toi.
— Où sont passer les autres gens ?
— Bon sang ! Toi, tu es vraiment amnésique, ou fou je n’en sais rien. La catastrophe, l’apocalypse, la rage fiévreuse ça te parle ?
— Éclairez-moi je vous en prie.
— Tu ne te rappelles pas qu’on a fait n’importe quoi à consommer, consommer encore et encore ?! On a bousillé la planète et les pays les plus riches ont monté d’énormes murs pour empêcher les plus pauvres de les envahir. Tout foutait le camp. Après le pillage des dernières forêts, des virus inconnus se sont réveillés. Le climat a perdu la tête favorisant leur expansion. Avec les conditions sanitaires déplorables dans les pays les plus pauvres, ces virus se sont développés à une vitesse vertigineuse. Ils ont muté en des souches indestructibles extrêmement contagieuses. L’un d’eux baptisé rage fiévreuse est devenu incontrôlable. Les murs n’étaient pas assez sûrs, l’humanité pouvait succomber toute entière en peu de temps. Le monde est parti dans une panique totale. Ils ont balancé leurs bombes et ont détruits une grande partie des populations dans une effroyable guerre atomique.
— Vous me parlez de chose que je ne connais pas, mais je comprends que l’homme s’est détruit lui-même.
— T’as tout compris. Et l’Eden serait le seul endroit encore accueillant sur cette planète où vivrait le reste de l’humanité saine. J’ai renoncé à chercher. Trop dangereux dehors même s’il n’y a presque plus âme qui vive. Je vis ici depuis des années... seule. J’ai cru devenir folle.
— Vous n’êtes pas folle, je suis là maintenant et... j’ai faim.
— Oui pardon bien sûr. Je vais te détacher mais avant réponds moi : comment as-tu évité les pièges dans le couloir ?
— Tu parles des fils que tu as tendus un peu partout ? des pièges n’est-ce pas ?
— Oui, il est impossible d’y échapper, insista Julie qui avait relevé son arme vers la tête de Jean.
— Je suis sorti de terre comme une taupe, je pouvais bien ramper comme un serpent. Je vous avoue avoir cru mourir mais une de vos installations manquent visiblement d’entretien, pour mon plus grand bonheur.
— Hmmm c’est vrai qu’il y a longtemps que je ne les ai pas vérifiées. En parlant de vérifier, je dois contrôler autre chose.
Julie sort d’une vieille armoire une sorte de loupe infrarouge à écran tactile et la positionne devant le front de son prisonnier. Jean lève les yeux dans la lumière pourpre.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Je vérifie que tu n’as pas de fièvre. Les personnes contaminés sont des sauvages enragés. Mais ça fait longtemps... la maladie a peut-être évolué, dit-elle en même temps que la couleur vire du rouge au vert.
— Vous me faites languir.
— C’est bon, je te détache et te prépare une purée de légumes dont j’ai le secret.
Jean, enfin libre, se frotte les poignets endoloris et se rapproche de Julie affairée à remplir une calebasse de bois en guise d’assiette.
— Je vais nous faire un bon repas. Ça fait des lustres que je n’ai pas mangé avec quelqu’un. On va essayer de te faire recouvrir la mémoire.

Jean n’est plus qu’à quelques pas de Julie qui lui tourne le dos. Il distingue les battements de son cœur, la palpitation de son cou, la chaleur de son corps.

— Vous n’auriez pas un bon steak avec votre purée Julie ? Ou bien même un steak sans purée ça me semble bien mieux.
— Ah ah un steak ?! N’importe quoi ! Des années que je n’ai pas mangé de viande. Et il n’y a plus rien à chasser à des kilomètres à la ronde.
— Pourtant j’en ai mangé, moi !

Julie se retourne et voit le visage blanc de Jean, l’air presque sadique, les yeux perçants, la lèvre supérieure retroussée. Il est à un mètre d’elle. Elle recule d’un pas et bute sur la table.

— Que, que, qu’as-tu fait ? Tu... tu n’as quand même pas... mangé de... de la viande... dehors il n’y a que...

Julie laisse tomber l’assiette et dans un volte face attrape son arme. Jean est plus rapide, la saisit par derrière et la mord à la jugulaire, aspirant le sang chaud de la veine tranchée. Elle tire deux coups de feu en l’air, se débat tant qu’elle peut mais frappe dans le vide. Ses cris deviennent moins puissants à mesure que la vie lui échappe au profit de Jean qui se nourrit d’elle. Plus elle succombe, plus il recouvre ses moyens, sa mémoire, sa force. Julie se rebelle dans un dernier espoir, elle sort de sa manche une lame tranchante et la plante au jugé dans les flans de son agresseur à la peau froide. Il sourcille à peine tant ses plaies se régénèrent déjà d’elles-même.
Elle constate que, dans la lutte, le miroir a perdu une partie du linge qui le cachait. Il glisse maintenant pour libérer la glace lézardée. Elle se risque à jeter un œil, ce qu’elle s’est toujours refusé à faire. Et c’est dans la surprise de ne voir que son unique reflet que Jean lui susurre alors quelques mots à l’oreille.
— Rassure-toi, tu vas mourir mais tu vas ressusciter. Et quand tu reviendras, tu seras comme moi, pour l’éternité. Vois ce que vous avez fait du monde. Nous chercherons les autres et nous lui redonnerons un nouveau visage, ensemble.

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