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Requiem pour une novice

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Robert Pastor

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Qualifié

Le téléphone se mit à sonner. L'inspecteur Lamantin tendit le bras et asséna une tape. Donnée à l’aveugle, elle parvint par le plus grand hasard sur le réveil qui crut que c’était son tour de remplir son office. Lamantin se sentit comme assiégé, par le téléphone d'un côté et le réveil de l’autre.
— Ils m'en veulent vraiment. Mais quel jour sommes-nous ?
Lamantin se redressa, posa une fesse sur le bord du lit, alluma la lampe de chevet et prit sa montre pour en avoir le cœur net. Les faits étaient en cohérence avec les hypothèses. Cinq heures du matin, l’heure où les hirondelles commencent leur piaillerie indécente.
— Mais de qui se moque-t-on ? Le bourgeois n'aurait-il plus le droit de goûter à un repos mérité ?

Lamantin ouvrit les fenêtres de la chambre. Un air frais s’engouffra. Le réveil sonnait toujours, entrecoupé de courts répits pendant lesquels le téléphone se rappelait à son bon souvenir.
Il retourna le réveil, comme il l’aurait fait, en son temps, avec la tortue de sa sœur. Le maléfique appareil cessa son vacarme. Une autre sonnerie, plus stridente, prit le relais. Une conjuration ! pensa-t-il. On veut ma mort. Lamantin se mit à hurler :
— Ça va, ça va, faudra que cela en vaille la peine, sinon, sinon… 

Sinon rien, rien d'autre que cette sombre nécessité d'obtempérer. Il ouvrit la porte.
— Godereau, mais que me vaut ce plaisir ?
— Une morte, ils viennent de découvrir une morte, dit Godereau tout excité.
— Oui, eh bien, rien d'original. Les gens naissent et meurent, même le dimanche.
— On va se préparer un bon café et nous verrons tout cela sous un jour différent, n’est-ce pas ?
— C'est que, des cafés, j’en ai déjà avalé trois.
— Tout le monde n’a pas votre chance. J’y pense. N’est-ce pas le jour de garde du sieur Letellier ? Se serait-il fait porté pâle ?
— Non, répondit Godereau. C'est le divisionnaire qui a exigé que ce soit vous qui vous occupiez de cette affaire.

Lamantin en ressentit presque une fierté. Inutile de demander à son adjoint le pourquoi du comment. Il avait pris pour principe, depuis peu, de ne pas s’encombrer l’esprit de considérations secondaires.

Lamantin mit de l’eau à bouillir. Porte filtres en porcelaine, filtres en papier micro-porés et café fraîchement moulu, les journées ne pouvaient commencer autrement.
— Alors cette morte, est-elle encore fraîche ? demanda Lamantin en plaisantant.
— Elle est surtout en robe de bures, répondit Godereau.
— Zut, le Seigneur aurait-il rappelé à lui une de ses ouailles ?
— Elle a été lacérée, tailladée serait le mot qui convient, des pratiques pas très catholiques. On lui a rasé le crâne.
— Ah, parce que David qui tranche la tête de Goliath, ou Salomé celle de Jean-Baptiste vous conviennent mieux. 
Lamantin moulut les grains et fit couler l'eau encore frémissante. Une agréable odeur de café emplit la pièce.
— Avez-vous pensé aux croissants ? demanda Lamantin.
Godereau se retourna, chercha son sac, en vain…
— Oui, oui, je sais que votre estomac ne les supporte que s'ils sont frais du matin. Mais où ai-je mis ma besace ?
— Il y a un sac pendu là, ce ne peut être le mien…
— Oui, ils sont là.
— Bien, bien… ne jamais déroger à la règle, sinon, comme dirait le divisionnaire, prendre trop à cœur son ouvrage, perdre les bonnes habitudes, cela ne vous inspirerait rien de bon pour la suite.
— J’enfile un jean et je suis à vous.

L’image d’une femme couchée dans le sous-bois lui apparut. Un corps se décompose, en général. Idéalement, il aurait été préférable que le temps se fige, que les organes se conservent et que rien ne se dégrade. La décomposition faisait partie des modifications intangibles que subissaient le corps, elle éclaircissait l’enquêteur sur la date et l’heure de la mort. Un bon enquêteur devait se bâtir une image mentale de la scène de crime, le lieu, l’heure, le jour de la semaine, le mois, la météo, le moindre détail avait son importance. Et il devait se glisser dans la peau du meurtrier, déterminer s’il y avait eu préméditation, enfin comprendre les enjeux de l’affaire et trouver le mobile.
— Si vous cherchez un mobile, adressez-vous à Calder, fit Lamantin.
— Je vous demande pardon ?
— Non, ce n’est rien.
Lamantin souffrait d’un mal indicible. Il ne savait gouverner sa pensée. Il la laissait divaguer, comme une plume dans le vent, sautant du coq à l’âne, comme on dit.
— Prenez des bottes, suggéra Godereau.
— Nous allons aux champignons, plaisanta Lamantin.
— Vous ne croyez pas si bien dire, répliqua Godereau.

Enregistreur à la main, Lamantin posait les questions avant de les laisser mûrir. Il était impensable d'obtenir sur le champ des réponses à toutes les questions qui surgissaient aux premiers instants d’une enquête.
— Qui a découvert le corps ? Avons-nous une déclaration de disparition ? Y a-t-il un couvent dans les parages ? À quelle congrégation appartenait la sœur ? Est-ce vraiment une religieuse ?
Les questions fusaient. Et Lamantin interdisait quiconque d'y apporter précocement une réponse. Les réponses comme un fil d’Ariane auraient appelé d’autres questions. Il se réservait ce jeu pour plus tard.
On arriva sur le lieu du crime. C’était un endroit bucolique, au bord d'une rivière dans laquelle ondoyaient de longues algues pareilles à la crinière d’un cheval. À certains endroits, en faisant silence, on pouvait discerner un petit clapotis, le bruit de l’eau qui franchissait un seuil de pierres. Elle gargouillait en formant une retenue où se cachaient les truites.
— On reviendra ici taquiner le goujon, dit Lamantin en badinant.
— Voici la morte…
Cela ressemblait à une vengeance. Le visage était tuméfié. 
— Est-ce que la robe était ainsi ? demanda Lamantin.
— Non, je ne crois pas, répondit Godereau.
— Qu'on remette tout en place, comme l'a vu celui qui l’a découverte, en premier, et fissa, fissa.
On fit venir le randonneur qui avait découvert le corps. 
— C’est vous qui l’avez trouvée ? demanda Lamantin.
— Non, répondit le randonneur, c’est mon chien.
— C’est ainsi que vous l'avez trouvée ? demanda Lamantin en désignant la morte de l’index.
— Non, pas exactement.
Lamantin se tourna vers le gendarme en haussant les sourcils.
— Nous avons recouvert ses jambes, répondit le gendarme. C’était gênant.
— Mais pour quelles raisons ! hurla Lamantin. On vous a dit, répété, de ne rien toucher. On n'est pas aux mœurs ici. On a un cadavre et un meurtrier qui court dans la nature.
— C'est qu’elle avait le haut des cuisses à l’air.
— Mais vous ne comprenez pas que chaque détail nous parle du meurtrier ! Bon dieu de bon dieu ! Voilà que vous me faites jurer…
Lamantin exigea que la scène reprenne son aspect initial. Pronto, pronto.
— Voilà, fit Godereau, elle est prête.
— Le bas ventre a donc été poignardé aussi. Faites venir la brigade cynophile, qu'on remonte les traces jusqu’à une route ou une maison, que sais-je… Il faut être deux pour déplacer une morte.
— Les chiens sont en route. 

Lamantin réfléchissait. Puis, subito, il débitait un flot de questions.
— On a prévenu le légiste ? Je veux connaître la cause du décès.
— On est dimanche, fit remarquer Godereau. 
— Moi, on me tire du lit et l'autre bureaucrate, on le laisse dormir. Qu'on le réveille ! C'est pas tous les jours qu’on a une bonne sœur sur les bras.

Le randonneur avait cru entendre des voix. Lamantin pensa que le ou les meurtriers avaient été dérangés dans leur sale besogne.
On attendit patiemment le légiste. Les chiens arrivèrent un peu avant lui.
— Les chiens ont-ils trouvés des traces, je veux dire, en dehors de cet endroit ?
— Je ne sais pas, répondit Godereau.
— Dites que vous ne savez pas encore…
Les chiens suivirent une trace qui conduisait à la route. À partir là, rien d'autres que des empreintes de pneus. 
— Godereau, vous me semblez pas trop réveillé. Trois cafés ne suffisent donc pas. N'avez-vous donc rien remarqué sur la morte ?
— Non, rien d'autre que la sauvagerie de l’agresseur.
— Allez, retournez-y et étonnez-moi !

Godereau fit un aller-retour, en vain. Il détailla le chignon emprisonné dans un filet, le col de chemise amidonné, la ceinture qui tombait sur les hanches, le chapelet, rien de plus. Puis, il songea à quelque chose d'original.
— Elle n'a pas d'argent, pas de papier sur elle. Elle n'avait pas l'intention de quitter le pays.
— Parfait, fit Lamantin, rien de plus, avez-vous observé ses yeux ?
— Oui, ils sont verts.
— Les ongles des pieds et des mains, les avez-vous bien observés ?
— Non, j'y retourne, dit Godereau en s’éloignant.
Au retour, les deux inspecteurs confrontèrent leurs avis. Les ongles étaient bien peints, d’une nacre extrêmement discrète et donc de bonne facture.
— C’est une piste… affirma Lamantin. Nous allons bien trouver une de ses amies avec laquelle elle pourrait partager ce même goût des ongles bien faits.
— On va leur demander de se découvrir les pieds ? Mais si les sœurs refusent ?
— Alors, on fera mandater une inspectrice. Un point c’est tout. Sinon, ce sera une obstruction à la manifestation de la vérité.

Lamantin réfléchissait. 
— Vous vous souvenez cette sombre histoire de petits corps que l’on a découverts derrière le mur d'un couvent... Voilà à quoi une nonne me fait penser. Et à Faulkner bien entendu.
— Mais où allez vous cherchez tout cela ? s’interrogea Godereau. 

Il n'y avait qu’un seul couvent à cent kilomètres à la ronde et celui-ci n’avait pas déclaré de nonne manquante.
— Godereau, vous irez les voir avec une photo de la morte et un morceau de tissu. Elle n’a tout de même pas loué un déguisement, fit Lamantin.
— Ah, cela me revient maintenant. Le divisionnaire était persuadé que vous auriez le tact de ne pas froisser par des questions embarrassantes la mère supérieure.

Voilà une nouvelle preuve que la patience a du bon. Il suffit d’attendre et les réponses, comme des fruits mûrs, vous tombent dans l’escarcelle.

Godereau se rendit au couvent des franciscaines. Il en revint avec quelques convictions : le couvent n’avait rien à cacher. 
— Alors, qu'avez-vous d’intéressant ? demanda Lamantin.
— Pas grand-chose. Rien sur notre morte. Elle leur est inconnue. Notez que cette information ne me vient pas de la mère supérieure.
— Ah, bon, et pourquoi donc ? fit Lamantin en haussant les sourcils.
— Parce qu’elle est aveugle.
— Ah, zut. Donc, c'en est une autre qui a regardé la photographie.
— Oui, une sœur Clarisse a jeté un rapide coup d’œil et m’a certifié qu'elle ne connaissait pas ce visage. Rien de plus.
— Et vous avez pu discuter avec cette sœur ? L’avez-vous interrogée ?
— Non, pas vraiment.
— A-t-elle observé la photographie avec attention ? Réfléchissez bien, c'est important.
— Ça n'a pris guère plus de quelques secondes, répondit Godereau.
— Avez-vous insisté ?
— Non, pourquoi ?
— Mais pardi, pour voir si elle éprouvait une gêne, un malaise en la regardant. Il suffit qu’elle détourne le regard pour comprendre qu'elle vous cache quelque chose.

Il s’écoula quelques minutes au cours desquelles on entendit uniquement le souffle des deux enquêteurs.
— Et pour le tissu, la robe ?
— On m’a donné l'adresse de leur tailleur.
— Bon, et rien de plus ?
— Il y a bien un truc bizarre. Le couvent est plein de gens, des gens à la peau mat qui font la cuisine, le ménage, s'occupent de la bâtisse et du jardin…
— Mais d’où viennent-ils ? 
— La ville a accueilli un lot de réfugiés, expliqua Godereau.
Un sourire éclaira le visage de Lamantin. 
— Qu’est-ce qui vous fait rire ? Demanda Godereau.
— Je me suis dit que les nonnes prépareraient ces nouvelles ouailles à une conversion de masse ?
— Ils sont peut-être chrétiens, suggéra Godereau.
— Oui, possible.

Décision fut prise d'y retourner. Il fallait à tout prix dénicher l'identité de la morte. 
On interrogea le fichier central des empreintes ADN. On pouvait espérer trouver un parent ou autre et à tout le moins savoir si elle, ou un membre de sa famille, avait déjà subi un relevé d'empreintes.

Une gamine disparaît et personne ne déclenche des recherches. Comme si les parents s’accommodaient de cette situation après une vingtaine d’années de vie en commun. Au sortir de l'adolescence, la moindre dispute pouvait se finir en fugue. 
— Nous allons diffuser le portrait de la morte dans tous les commissariats. Inutile de le publier dans la presse, on obtiendrait des dizaines de témoignages sans aucune valeur. On ne va pas perdre notre temps à vérifier les allégations de tous ces délateurs en puissance.

La robe, qui l'avait achetée, quand ? Qui l'avait portée ? Il fallait suivre cette piste. Lamantin alla voir le divisionnaire. Il lui fallait des renforts pour mener les enquêtes de voisinage. Quelqu’un avait pu apercevoir la jeune femme monter dans un véhicule. Une nonne, cela ne passe pas inaperçu.
— J'aurais aimé être aveugle, déclara Lamantin. On voit différemment sans les yeux.
— Vous faites allusion à la mère supérieure, suggéra Godereau.
— Je trouve qu'elle a un sacré courage. Je ne sais si elle a toujours été aveugle. On imagine que cette infirmité est une faiblesse. Pour elle, ce doit être une force. Je me demande quelle image elle se fait de nous.

Godereau ne répondit rien. Lamantin continua.
— Les aveugles ont un rapport différent à la beauté. Celles des autres qu'ils perçoivent par la voix ou par des attouchements. Il y a aussi leur propre beauté. Je ne sais comment le dire, mais chacun se voit par le regard que les autres vous portent. Un aveugle ne voit pas ceux qui se retournent sur son passage.
— Je n’ai jamais pensé à cela, dit Godereau. Ma mère me trouvait beau. Ma femme me trouve beau aussi. Les autres m'importent guère. 
— Vous avez raison. Il ne faut s'encombrer le cerveau de considérations inutiles.
— Je crois que de se trouver beau compte. La beauté comme un rempart contre la méchanceté humaine, n’est-ce pas ? dit Godereau.
Le chef acquiesça du mouvement de la tête.
On sortit sur le parking. Lamantin se dirigea vers la coccinelle et dit :
— Un temps idéal pour rouler cheveux au vent, n’est-ce pas ?
— Pas d'objection, répondit Godereau.
La voiture suivait les courbes d'un sillon géant creusé au milieu des prés situés en hauteur de la route. Des haies délimitaient les parcelles où paissaient quelques vaches à la robe brune. Lamantin mit la radio. La clarinette d’un morceau de jazz se mélangea aux bruits du moteur. La voiture entra dans un bois. Une fraîcheur revigorante se fit sentir. Çà et là, de grands chênes abattus gisaient sur le bas côté, marqués au fer rouge, attendant leur transfert vers une scierie. La coccinelle quitta le bois pour s'engager dans une suite ininterrompue de lacets qui conduisait à un hameau. On le traversa et soudain, comme surgie de nulle part, une imposante bâtisse se dressa devant le regard, flamboyante dans toute la majesté de ses vieilles pierres ocres rouges, à peine affectées par la patine des ans.
On sonna et l'on dut patienter. Seules quelques sœurs avaient l’autorisation de parler à l’étranger.
Les hommes ne pouvaient circuler librement dans l’enceinte du couvent. Ceci leur fut rappelé.

L'entretien avec la mère supérieure fut l'un des plus riches en enseignements. Des portes d'une nouvelle enquête s’ouvraient.
— J’imagine que votre adjoint vous a tout dit. En ce qui concerne la disparue, je ne pourrais vous en apprendre plus.
— Oui, mais j’ai encore quelques questions. C’est ainsi. Elles ne perlent pas toutes le premier jour, répliqua Lamantin.
— Je vais appeler notre sœur en charge des novices. Mais au préalable vous devez entendre ce que j’ai à vous dire au sujet de nos nouveaux employés. 
La mère supérieure hésita, ne sachant par où commencer.
— Les réfugiés sont fragiles. Ils sont corvéables à souhait. Ils sont une aubaine pour tous ceux qui cherchent à s'enrichir.
— Rassurez-moi, ces âmes perverties ne hantent pas ces lieux ?
Il y eut un long moment de silence, lourd de sous entendus. Les propos de la mère supérieure laissaient planer une suspicion. Entretenu par la plus haute autorité des lieux, formulé en présence d'un représentant de la loi, cet aveu d’impuissance pouvait passer pour un appel à l’aide.
— Ces propos ne peuvent sortir d'ici. Notre évêque lui-même a formulé des soupçons similaires. L’église rassure les proies et offre une couverture à toutes les âmes en perdition.
— Vous vous rendez compte des accusations que vous portez, et sans pouvoir fournir aucune preuve, j’imagine.
— Je comprends bien ce qui se trame ici. Un petit cercle de sœurs aura renié les vœux de pauvreté de notre ordre. L'attrait de l’argent facile aura été trop grand. Peut-être est-il encore temps de les ramener sur la voie du salut ?
Elle poursuivit :
— Nous leur offrons du travail, nous les nourrissons, nous envisageons de les soigner et de leur enseigner les rudiments de notre langue. Mais nous ne pouvons pas les loger. Ils auront toujours une vie au-dehors. Ils ne maîtrisent pas le français, ne connaissent pas nos lois, ni leurs droits, encore moins les procédures de l’immigration. 
La mère supérieure fit silence comme pour donner plus de poids à ce qui allait suivre.
— Tous ces efforts ont un prix, même pour une institution comme la nôtre. Il ne faut pas se leurrer. Nous avons fait ce choix de les accueillir et il se trouvera toujours quelqu’un qui s'en sentira lésé.

Lamantin se demanda s'il valait mieux être secouru par une association de bénévoles ou par des franciscaines.
— Pour ce qui nous concerne, nous avons la mission de les protéger, s’insurgea Lamantin. Et nous faisons de notre mieux. Pour le reste, je fais confiance à nos associations et leurs bénévoles. D'ailleurs je n’ai pas entendu parler d'une quelconque plainte déposée par l'un d'eux.
— Mais vous êtes un grand naïf ! Ils n’ont pas de papiers et vous croyez qu’ils vont d’eux-mêmes se rendre au commissariat pour porter une accusation à l’encontre d’un citoyen… ou d'une citoyenne française.

Lamantin pensa que cette dernière hésitation pouvait designer une religieuse. Il reprit le fil de sa pensée.
— Tout cela est très intéressant, mais sans l'ombre d’une plainte dûment enregistrée, pas un enquêteur ne bougera le petit doigt. D'ailleurs, comme vous le savez, ce n'est pas ce sujet qui nous préoccupe le plus, pour le moment. Nous avons une morte qui, comme affirmé ici, n'appartient pas à vos ouailles, si je puis dire, et c'est heureux. Elle portait une robe de franciscaine. C’est mince, je vous l’accorde.
La mère supérieure baissa la tête et joignit les deux mains.
— Nous allons prier pour le salut de son âme.
— Oui, oui, fit Lamantin qui craignait de ne plus se souvenir des paroles du Pater Noster.
Elle récita un cantique avant de relever la tête.
— On nous a déjà emprunté du matériel de jardinage, mais une robe jamais.

Lamantin ramena la discussion sur son terrain de prédilection.
— Nous souhaiterions interroger à nouveau quelques unes de vos religieuses. L’une d’entre elles pourraient se souvenir de ce visage. Elle aura quitté le couvent il y a quelques années.
— Je n’ai pas le souvenir qu’une de nos sœurs ait quitté le couvent sans avoir été rappelée par notre Seigneur.
— Et vos novices, elles ne restent pas toujours ?
— C'est exact. Elles se préparent, avant de prononcer leurs vœux. C’est une autre sœur qui consigne les entrées et des sorties. Voulez vous que je la fasse venir ? 
— Oui, je pense vous avoir assez dérangé pour ce jour. Je vous remercie.

La sœur Clarisse, en charge des novices, s’était absentée pour une course en ville. Pas de chance. On choisit de revenir le lendemain.
En rentrant au commissariat, le rapport du légiste figurait bien en évidence sur le bureau de Lamantin. L’inspecteur s'excusa :
— Je suis de sortie ce soir : cinéma. Cela fait bien longtemps que je ne me suis permis un break. Je n'aurais malheureusement pas le loisir de lire ce rapport. Vous ne faites rien de spécial ce soir, n'est-ce pas ?
Lamantin n'attendit pas la réponse.
— Mieux vaut une bonne lecture que de perdre son temps devant un navet à la télévision, n'est-ce pas Godereau ?
— Oui, c'est très juste.
— Pour demain, à l'aube... D'ailleurs je n'y entends rien à leur charabia. Débrouillez-vous pour dénicher la date et l'heure du décès, et la cause, bien entendu. Ce n'est tout de même pas sorcier. On ne leur en demande pas plus, n'est ce pas Godereau ? À la limite, qu’on nous désigne ce qui est de nature étrange, ce qui interpelle. Ah si, le mode opératoire compte aussi. On doit être clair sur la cause de la mort. Elle mérite au moins ça. Je vous remercie par avance. Vous m'ôtez une épine du pied. Je vous raconterai mon film. S'il est nul, ça vous évitera de jeter douze, que dis-je, vingt quatre euros par la fenêtre.
On se sépara sur ces entrefaites.

Le lendemain, Lamantin fut le premier à franchir les portes du commissariat. Il fit couler le café. Un coup de fil de l’adjoint au divisionnaire apporta une autre bonne nouvelle. Une équipe de cinq enquêteurs supplémentaires avait été affectée à l'affaire. Lamantin fixa les priorités. L'enquête de voisinage devait dire si oui ou non, quelqu’un avait aperçu la morte un peu avant l’heure du décès. Il importait de reconstituer les derniers instants de son existence.
Voilà donc l'autre information capitale : le quand. Avec le comment et le où, ces informations refermaient un filet qui se resserrerait sur le qui, le coupable.

Avec l'arrivée de Godereau, un éclairage nouveau fut apporté sur les circonstances du décès. Elle n’était pas morte des conséquences des coups de couteau. Ceux-ci avaient été assénés après le décès qui résulterait d'un choc.
— La nuque s’est brisée en heurtant un rebord rigide comme une pierre ou un coin de table.
— En sait-on plus ? demanda Lamantin.
— Non.
— Bon. Débrouillez-vous vous pour vous procurer un trombinoscope.
— Pourquoi faire ?
— Pour le mettre sous le nez de notre tailleur de robes, pardi.

Lamantin réfléchissait. Il écartait les bras, paumes à l’horizontale, il réclamait le silence.
— À la suite d'une altercation, vous constatez le décès d'une personne qui vous est chère. Vous lui rasez le crâne et vous plantez un coup de couteau dans le bas ventre. Qu'est-ce que cela vous inspire, Godereau ?
— Le coup de couteau ressemble au comportement de quelqu'un qui se sent trahi, trompé. On punissait les femmes qui avaient fricoté avec l'occupant en leur rasant le crâne.
— Exact. Une déception amoureuse peut être une explication. Quelqu'un qui ne parvient pas à se projeter dans un lendemain emprunt de solitude.

L'enquête chez le tailleur de robes ne progressait pas, pas à la vitesse escomptée. On trouva bien dans les livres de comptes la trace d'une commande, ainsi que de la livraison. Malheureusement l’employé qui avait traité l’affaire avait dû s'absenter pour une affaire familiale. Quand Lamantin apprit qu'on ne répondrait pas aux questions des enquêteurs avant une semaine, il s’emporta :
— La quête de la vérité ne peut attendre. Chaque minute qui passe ouvre la porte à une nouvelle opportunité dans laquelle le meurtrier peut s’engouffrer. Vous irez interroger cet employé le plus rapidement possible. Je signerai la note de frais et nous ne demanderons rien au divisionnaire.
— Mais chef, fit Godereau, si la mission n'est pas acceptée, je ne reverrai pas mon argent de sitôt.
— Il n'y a rien de plus noble que la vérité et sa quête n'a pas de prix. Alors perdre quelques dizaines d'euros, cela me paraît un risque à prendre.
— Vous voulez dire des centaines, plutôt…
Lamantin l'interrompit. Le sujet était clos.

Godereau avait déjà été confronté à ces situations désagréables où son épouse lui demandait avec insistance quand les frais engagés seraient remboursés. Et lui ne pouvait que répondre « Sais pas, je vais me renseigner…» sans plus de précisions.

Lamantin fut convoqué chez le divisionnaire, sommé de s’expliquer sur les lenteurs de l'enquête. On ne savait pas le nom de la morte. Regrettable. Très regrettable…
— Nous avons un prénom : une certaine Clarisse. Il figurait sur le registre du tailleur. 
— Quel tailleur ? interrogea le divisionnaire.
— Celui qui fabrique les robes des nonnes. Le même tissu couvrait la morte.
— Eh bien, voilà une bonne nouvelle. Vous avez un nom, une adresse, un témoin que je puisse entendre au cours d'un interrogatoire.
— Pas encore, mais presque. Je dépêche Godereau, direction le Sud. Il doit interroger l’employé en question.
— Et côté couvent ? Demanda le divisionnaire.
— Rien de particulier. À part des immigrés, en grand nombre.
— Des immigrés employés dans un couvent. Je ne vois rien d'anormal.
— C’est ce que l’on pourrait penser. La mère supérieure suppute des agissements pas très catholiques au détriment de ce petit personnel.
— On n’a pas de plainte en ce sens, lâcha le divisionnaire. Pas de plainte, pas d’instruction.
— Pas pour le moment. La mère supérieure craint une implication de l'une de ses sœurs, une que les scrupules n’étoufferaient pas.
— Les deux affaires peuvent se mêler ? demanda le divisionnaire.
— Il n'est pas interdit de le penser, répondit Lamantin.
— Quid des circonstances du décès ?
— Elle a eu la nuque brisée.
— Par un coup ?
— Non, elle a pu heurter un rebord, un coin de table ou une marche d'escalier, au cours d'une dispute. Elle a été rasée et elle a pris des coups de couteau dans le bas ventre. Les coups ont été donnés après le décès.

De retour de son escapade provinciale, Godereau ramenait d’encourageantes nouvelles. Le marchand de tissu confirmait avoir vu la morte. Elle n’était pas seule. Une autre jeune femme l’accompagnait. Il avait cru reconnaître sœur Clarisse sur le trombinoscope. Mais il n’en était pas tout à fait certain.

L'enquête de terrain, combinée avec les analyses des caméras de surveillance, devait dire quels véhicules circulaient autour de la scène de crime, dans les heures qui précédèrent le décès. Des témoins identifièrent une Mehari avec deux femmes à bord dont une portant un voile. Les morceaux du puzzle s'assemblaient.

Lamantin convoqua son équipe pour un briefing.
— Il nous manque un mobile. Mais tout nous porte à croire que sœur Clarisse est impliquée. Elle est manquante. Depuis hier, on a perdu sa trace. Elle n'a pas remis les pieds au couvent.
— Il suffit de dresser des barrages, suggéra Godereau.
— C’est faire le pari qu'elle n'a pas quitté les environs. Il nous faut connaître tout sur ses fréquentations, qui serait à même de la cacher.
— Sœur Clarisse a aidé de nombreux immigrés, a rappelé l'un des inspecteurs.
— Je veux savoir s’il y a eu extorsion de fonds. 

L’enquête prit un tour exotique lorsque l’on interrogea les réfugiés. On convoqua tous ceux qui travaillaient au couvent. Des traducteurs furent réquisitionnés. On leur soumit les questions qui seraient posées. Y avait-il eu abus d’autorité, chantage, et si oui, au profit de qui ? Voila les réponses attendues par le divisionnaire. Une psychologue fut désignée pour encadrer les interrogatoires.
Au fur et à mesure de la journée, le rôle de sœur Clarisse devint de plus en plus évident. Elle jouait un rôle central dans l'exploitation des immigrés. Elle les orientait vers un employé de la mairie censé les aider dans leurs démarches administratives. Celui-ci leur soutirait de l’argent en échange de vagues promesses. Les immigrés travaillaient encore le samedi et le dimanche chez des particuliers, sans broncher, ni jamais se plaindre. Ces employeurs occasionnels payaient directement sœur Clarisse. Les immigrés ne voyaient qu’une maigre partie de leurs efforts récompensés.
Soudainement Lamantin se leva. Et il cria de toutes ses forces :
— Allez me cherchez la brigade cynophile. La sœur est cachée quelque part dans le couvent.
— Qu’est-ce qui vous permet de penser cela ? demanda Godereau.
— Les propos de la mère supérieure qui espérait ramener la brebis égarée sur le droit chemin.
Le procureur autorisa la perquisition ; dans un couvent, une première de mémoire de divisionnaire. Ce dernier implora le ciel : le pire serait de faire chou blanc. Avec une telle mobilisation de moyens, il était impossible de cacher l’opération à la presse.

On dressa des barrages comme lors d'une traque. Tous les accès au couvent furent fermés. Dès que la mère supérieure fut informée, elle décrocha son téléphone pour joindre l’évêché. Un appel du ministère de l'intérieur, suivi d’un autre du ministère de la justice, parvinrent au bureau du divisionnaire. Un seul faux pas, et il pourrait faire une croix sur ses rêves de promotion.
Lamantin se fit conduire à la chambre de la sœur Clarisse. Les chiens reniflèrent quelques uns de ses effets et moins d'un quart d'heure plus tard, la chose était entendue. Menottes aux poignets, sœur Clarisse fut conduite au commissariat. Elle échappa aux flashes des paparazzis, ce qui valut aux inspecteurs les remerciements de la mère supérieure. 
Sœur Clarisse fit des aveux. Il y eut bien une dispute qui avait mal fini. La morte se prénommait Louise Pasquier. Elle avait fui le domicile parental. Le couvent l’avait accueillie. Une amitié était née entre les deux femmes. Les choses s’étaient gâtées lorsque sœur Clarisse lui avait présenté ce complice qui travaillait à la mairie. L’histoire a retenu l’effet que le teint mat du jeune homme a eu sur la jeune novice à la foi vacillante. Sœur Clarisse aura tenté de se défausser en lui imputant l’idée de plumer les réfugiés. 
Ce dénouement suffisait à faire le bonheur du divisionnaire.
— Enfin une bonne journée ! s’exclama-t-il.

Quelques jours plus tard, Lamantin convia Godereau avec son épouse à un dîner en son domicile. Il leur présenta sa dernière trouvaille.
— Je me suis offert un esclave. Une véritable affaire. Il est besogneux, méticuleux à l’extrême. Il faut que je retienne son bras sinon il me décaperait toute l'argenterie. Il fait les courses, le ménage, la cuisine, poste les courriers, répond même au téléphone. Un assistant parfait comme je n'aurais jamais pu en espérer un.
— Vous plaisantez, n’est-ce pas chef ? Vous, en marchand d'esclaves !
— Qui vous a dit que j'allais le revendre ? Seulement s'il songe à rameuter toute sa tribu. Je ne dispose pas d'un château comme le capitaine Haddock.

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019
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Lyriciste Nwar · il y a
Bonne chance à toi
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Anne Marie Menras · il y a
Une atmosphère à la Simenon, lenteur de l'enquête, Lamantin malmène Godereau et la solution de l'énigme arrive en douceur ! Mes 5 voix. L'ombre de Dibutade de Sicyione c'est le titre de mon TTC pour le prix Imaginarius, je pense qu'il va vous amuser ! J'espère qu'il ne me vaudra pas quelques années de prison pour outrage au Chef de l'Etat et à ses représentants !
En revanche, j'ai fait une erreur de casting : le nouveau Ministre de la Culture n'est pas une femme, c'est bien dommage, mon commissaire d'exposition va être bien déçu, à son arrivée au Musée du Louvre, de voir un homme, à la place des jambes magnifiques d'une très belle jeune femme. On ne peut pas tout avoir hélas, la Culture et la Beauté féminine en même temps !!!
Bonne lecture et merci à l'avance de vos voix.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lombre-de-dibutade-de-sicyione

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Robert Pastor · il y a
Vous vous faites des nœuds... Faudra se faire chi... chi atchoum pour les défaire
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Zouzou · il y a
un petit côté Eco , en moins glauque , j'ai aimé !
en lice Poésie avec ' De sa vie en rose ' et ' Continuer ' si vous n'êtes pas passé

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Robert Pastor · il y a
Il y a Presque un an... Avez-vous changé ? Non toujours la même éméché ee
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Marie · il y a
J'aime bien votre intrigue, bien menée et fort bien écrite.
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Isabelle Lambin · il y a
Une enquête rondement menée. En ce qui concerne la chute, ce policier n'a pas l'air plus réglo que la nonne.
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Robert Pastor · il y a
Une nonne sur les bras c du Caravage vagio
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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour ce polar en perspective, Robert ! Mes voix !
Une invitation à venir découvrir “le lys des vallées” qui est en Finale
pour le Grand Prix Automne 2018. Merci d’avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-lys-des-vallees

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Robert Pastor · il y a
J'y vas
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Miraje · il y a
"Sacrée" affaire résolue, et sans l'aide de Calder ☺☺☺ !
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Robert Pastor · il y a
Un mobile... Ça vous fait penser à vos jeunes années dans le berceau
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Jusyfa · il y a
Du bon polar comme je les aime, je découvre avec plaisir et mes 5*****
Si votre temps vous le permet, je vous invite à découvrir " À chacun sa justice " un policier dans finale automne 2018.
Merci.

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Robert Pastor · il y a
Mon tant est conté
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Ginette Vijaya · il y a
Un bon policier avec son chapelet d'interrogatoires. Votre écriture s'accroche à la routine de l'enquête et donne à l'ensemble une ambiance désabusée .
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Robert Pastor · il y a
Mes remerciements pour votre soutien.
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