Requiem

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Il était une fois une jeune fille qui se cherchait. Une jeune fille perdue dans la tempête et harcelée par les fantômes de son passé. Autour d'elle, l'obscurité était omniprésente. En  [+]

Le miroir la narguait. Il lui renvoyait une image trop vraie pour qu’elle puisse l’accepter – quoiqu’on puisse en dire, les miroirs ne s’arrêtaient jamais à la surface des choses. Ils allaient plus loin, creusaient jusqu’au profond de vous-même, et vous renvoyaient les tréfonds de votre âme en pleine figure. Tout vous était exposé, que vous vouliez le voir ou non. Que vous soyez prêt à l’accepter ou non.
Elle aurait voulu briser ce miroir, le réduire en morceaux, le rendre incapable de refléter quoique ce soit... Le ravaler à son rang d’objet, lui redonner la place qui lui incombait. Mais elle en était incapable. Incapable de le décrocher du mur, de le frapper jusqu’à le réduire en miettes. Elle n’en avait pas la force.
Elle échangea une dernière fois un long regard avec son reflet, comme pour se faire un peu plus de mal. Puis elle éteignit la lumière, et sortit de la salle de bain.

La musique aigrelette habituelle résonnait dans la maison vide. Cette rengaine mille fois entendue, en fond sonore... elle était incapable de l’arrêter, de la faire taire. Elle haïssait la mélodie, beaucoup trop joyeuse, beaucoup trop enjouée, beaucoup trop fausse. Une musique pour enfants à la vie sucrée, pour les enfants libres de jouer à leur guise, de pleurer pour obtenir quelque chose, avec succès souvent, pour les enfants libres de leurs mouvements et pleins de cette délicieuse insouciance qui les caractérisait. Mais elle, elle n’était pas l’une des leurs. Elle était enfermée dans sa maison, enfermée dans son corps, enfermée dans sa tête. La source de cette musique, hors de sa portée, semblait la défier. Elle avait beau déambuler sans relâche, rester en mouvement constant en allant où elle le pouvait, jamais elle n’échappait à la mélodie.
En ce moment, sa vie semblait se résumer à cela. Une succession de pas, d’une pièce à une autre. De brèves excursions à l’extérieur, qui lui laissaient un goût amer dans la gorge.
Elle se battait de toutes ses forces d’inverser de la tendance, de ne pas se laisser enfermer dans cette spirale infernale.
Mais elle se sentait glisser, et lâcher prise, peu à peu.
C’était si dur, presque insoutenable. Chaque jour qui passait était un nouveau défi – elle se battait pour garder sa liberté de mouvement et l’envie d’agir par elle-même. Ne pas abandonner, ne pas se réduire à ce qu’on attendait d’elle. Elle avait vu tant d’autres tout laisser tomber, se figer en plein mouvement, en plein élan. Cela ne lui arriverait pas – c’était ce qu’elle s’était promis, dès le début.
Même si le miroir lui renvoyait sans états d’âme ce qu’elle était vraiment, ce qu’elle aurait dû accepter d’être il y a bien longtemps, elle ne pouvait se résoudre à arrêter son combat. Même si chaque jour qui passait la faisait un peu plus plier, elle se disait qu’elle devait continuer.
L’envie la fuyait pourtant, chaque jour un peu plus.

Elle se prenait à rêver d’apathie, de repos éternel. De silence, aussi. Elle s’y était refusée, jusqu’à présent, mais devant l’absurdité de sa vie, la possibilité était de plus en plus tentante. Il suffirait d’un rien – un dernier soupir, presque un râle. Quelques secondes d’agonie, et puis le corps se raidirait autour d’elle, jusqu’à ce que l’âme s’envole. Si on pouvait vraiment parler d’âme. Elle n’en savait rien. Elle ne voulait plus savoir. Elle aspirait à la tranquillité, au calme, sans pouvoir vraiment s’y résoudre.
Si la vie manquait cruellement de sens, pourquoi s’obstiner ? Les milliers de coups qu’on recevait, le vide dans la poitrine – est-ce que ça compensait la sensation merveilleuse de pouvoir penser et agir par soi-même ? Est-ce que ça valait la peine de souffrir le martyre pour une poignée d’instants heureux ?
Elle ne savait plus où elle en était – deux aspirations contraires s’affrontaient en elle, avec violence et fracas. C’était comme une tempête qui la ravageait – mais elle continuait d’aller d’une pièce à l’autre, un sourire factice plaqué sur le visage, même si personne n’était là pour la voir. Elle continuait de prétendre s’amuser, prétendre avoir la vie dont elle rêvait.
Pour elle. Pour lui. Pour le monde extérieur ; qui s’en moquait pourtant.

Lui. Il n’était pas là, ce soir. Ils le retenaient à l’extérieur, probablement. Dans un autre endroit, trop loin pour qu’elle puisse envisager d’aller le chercher. Il finirait par revenir, elle en était sûre. Même s’il reviendrait un peu plus brisé, un peu plus silencieux, un peu moins vivant. Il était comme elle. Confronté à l’image de ce qu’il ne pourrait jamais être, s’obstinant dans une direction qui peut-être ne menait nulle part.
Pourtant, ils n’en parlaient jamais. Ensemble, ils faisaient ce qu’ils prétendaient apprécier – marcher sans trêve dans la maison, passer d’une pièce à l’autre, relire dix fois les mêmes livres, revoir dix fois les mêmes films, préparer dix fois les mêmes repas. Ignorer la musique entêtante qui s’infiltrait dans leur maison et dans leurs esprits.
Elle savait que ça n’avait pas de sens. Ou tout du moins, ça n’en avait plus. Rêver de choses qu’ils ne pourraient jamais faire, se complaire à regarder et à imiter une existence qu’ils n’auraient jamais.
Le miroir le lui disait impitoyablement. Au fond d’elle, elle l’avait déjà compris. Mais entre comprendre et accepter, il y a toujours un gouffre. Un précipice à franchir.
Et elle n’était pas prête à sauter.

Il revint soudainement – elle sentit un appel d’air brusque autour d’elle, alors qu’elle s’affairait à s’occuper de légumes déjà mille fois lavés. La peur l’envahit, comme toujours. Une soudaine lumière la fit cligner des yeux. S’ils la prenaient à son tour ? Elle n’eut même pas le temps de lever la tête– tout était déjà revenu à la normale, tout était identique à ce qu’elle connaissait par cœur, à part qu’il était entendu là, sur le sol, immobile.
Elle se précipita. Dans sa chute il avait bousculé une des chaises, rompant l’ordre méticuleux de la cuisine, brisant l’illusion d’harmonie qu’ils s’évertuaient à instaurer.
La mélodie joyeuse continuait de résonner.
Encore une fois, ils l’avaient prise par surprise. Cela faisait longtemps qu’il était parti – sans doute avait-il été oublié dans un coin. Elle ne s’attendait pas à ce qu’ils le ramènent maintenant – ce n’était pas dans leurs habitudes de partir aussitôt, sans rien toucher.
Elle s’agenouilla à son chevet. Répéter les mêmes gestes, la même routine, ce protocole qu’ils avaient établi ensemble. S’assurer qu’il respirait toujours, d’abord. Toucher sa peau – vérifier qu’elle était toujours chaude, signe supplémentaire de vie. C’était bon. Cette fois encore, il avait décidé de rester. Elle n’avait plus qu’à attendre, quelques secondes ou quelques minutes, qu’il quitte sa raideur cadavérique, se redresse, lui adresse un sourire pâle. Elle se sentait pleine de gratitude – il ne l’avait pas abandonnée. Pas encore.
Mais les secondes passaient et il ne bougeait pas. Elle se mit à trembler. Elle avait vu le phénomène suffisamment de fois pour comprendre. Bien sûr, il avait fallu qu’il attende qu’elle soit là. Bien entendu. Elle repoussa cette pensée égoïste.
- Ne me laisse pas... chuchota-t-elle, regrettant pour la millième fois de ne pas pouvoir pleurer.
Elle crut un instant qu’il n’allait même pas la regarder une dernière fois, et garder les yeux vides fixés vers le ciel jusqu’au bout. Mais ses paupières clignèrent, et ses iris d’un bleu électrique saisissant vinrent se poser sur elle.
- Je suis désolé...
Ses mots n’étaient guère plus qu’un murmure.
- Ne fais pas ça. Je ne suis pas prête. Je ne veux pas continuer sans toi.
- On n’a jamais été conçus pour ça. Tu le sais. Chaque nouvelle fois... je le comprenais un peu plus. Et à un moment, il faut accepter de lâcher prise. Parce que quand la vie n’a pas de sens, à quoi bon continuer ?
Il détourna le regard, la laissant se demander qui avait prononcé ces mots – les avait-il vraiment dits, ou avait-elle imaginé ces dernières phrases ? Cette dernière scène pleine de romantisme ridicule, comme on en trouvait dans les vieux films, peut-être était-elle en partie née de son esprit ? Toujours était-il qu’il s’enfuyait, toujours plus loin en lui-même, hors de sa portée.

Il était parti. Comme ça, sans un mot de plus. La laissant seule. Elle lui en voulait, bien entendu. Au début, quand ils s’étaient rencontrés, ils s’étaient jurés de toujours rester ensemble.
Mais que valent les serments, face au temps qui passe, assassin sans remords ?
Mais que valent les promesses, quand la réalité est là pour vous rappeler que rien n’a de sens ?
La musique continuait de retentir, inlassablement. Elle recommençait sans cesse – le mécanisme se remontait, et les premières notes revenaient.
Elle resta là, assise à côté de lui. Le cœur vide de toute sensation. Il avait été son compagnon d’infortune, celui qu’elle connaissait depuis le début, quasiment. Celui qui partageait sa solitude. Celui qui avait finalement décidé de lui donner un nom. Nora, c’était comme ça qu’il l’appelait. Nora. Plus personne ne s’adresserait à elle comme cela. Plus personne ne s’adresserait à elle tout court, d’ailleurs.
Elle se rappelait les longues discussions. Les bons moments du début – la rencontre, la découverte de leur nouvel environnement. Puis les longues discussions féroces, les disputes, et les silences abattus qui suivaient. Tout s’était dégradé à mesure que leur enthousiasme et leur désir de continuer s’essoufflait.
Le miroir avait raison. Depuis le début. Ils s’étaient aveuglés, ils s’étaient faits plus de mal que de bien.
Elle ne pourrait jamais pleurer, jamais vraiment manger, jamais vraiment sortir. Elle n’avait pas de libre arbitre. Elle ne pouvait pas sortir de la maison par elle-même, elle ne pouvait pas dormir, elle ne pouvait pas courir.
Elle n’était qu’une coquille vide.
Ses dernières réticences s’effondraient en cascade. Le miroir avait raison. Elle aurait dû le voir depuis le début. Non. Elle aurait dû accepter de le voir depuis le début.
Ils étaient des erreurs de la nature, tous. Des bouts de plastique qui n’auraient pas dû avoir de conscience. Des jouets, destinés à être manipulés.
Certains se battaient pour conserver l’étincelle de demie vie qui leur avait été donnée. Mais ils finissaient tous par abandonner.
Lentement, elle s’allongea à côté de lui. Elle ferma les yeux.
Et lâcha prise.
La boîte à musique continuait à jouer sa mélodie guillerette.

Il n’y aurait pas de requiem pour eux. Il n’y a jamais de requiem pour les poupées.
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