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Renoncer

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Gibb

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Cela a commencé par des bruits soudains, secs, comme deux cents coups de marteau résonnant à la fois tout autour du village, à l’intérieur de la maison et jusque dans ma tête. Comme un avertissement en cette matinée froide et baignée de soleil de décembre, tandis que nous discutons dans le salon.

- Ah, ça doit être le chêne qui est à côté du Carrosse, il était presque déraciné et Georges souhaitait le faire abattre au plus vite.

Le Carrosse, c’est le bar local, unique lieu de vie sociale du village où je réside, et dont Georges est le Maire depuis maintenant près de vingt ans.

Oscar, mon interlocuteur, me parle sans discontinuer tandis que je reprends progressivement mes esprits, déstabilisé par les bruits que je viens d’entendre, craquements brutaux qui résonnent encore dans la pièce. Il est bavard Oscar, et de fait son travail de facteur lui permet d’étancher sa soif de conversations, quand bien même celles-ci se résumeraient, pour la plupart, au temps qu’il fait et aux problèmes de santé rencontrés par les plus âgés.

Mais je ne saurais m’en plaindre, car la compagnie est chose rare ces derniers temps, et échanger quelques futilités n’est pas pour me déplaire, moi qui ai choisi le silence et la quiétude des grands espaces pour essayer d’avancer.

Résider dans un petit village enseveli sous la neige, coupé des bourgades avoisinantes et à plus de 50 kms de la première ville atteignant une taille respectable, c’est nécessairement s’exposer à une solitude s’installant progressivement, jusqu’à devenir écrasante, uniquement tempérée par les allées et venues de quelques habitants, rituels quotidiens et mouvements quasi imperceptibles rythmant la vie locale.

Se rendre à pied pour venir faire quelques courses, aller à l’occasion prendre un verre au Carrosse, marcher pour s’aérer et revenir chez soi, grisé par la nature, le visage fouetté et rougi par le froid pur et sec qui enveloppe le village. C’est à cela que j’aspirai lorsque je décidai, il y a deux ans, d’acheter cette cabane vendue par l’ancien propriétaire comme étant un chalet, au moment où elle a quitté ma vie.

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Je l’ai quittée, elle, et cette vie devrais-je plutôt dire, car les choses se sont déroulées ainsi il y a deux ans déjà.

Boulevard des italiens, dans le 9ème arrondissement de Paris, où nous avions nos habitudes : dîner dans une brasserie, prendre un verre en terrasse, été comme hiver, et terminer la soirée au cinéma, pour rentrer à notre appartement sans hâte, devisant légèrement sur le film que nous venions de regarder.

Coupe de champagne à la main, un mélange de parfums et de tabac s’exhalaient dans le salon d’appartements parisiens dans lequel les amis recevaient, les heures s’étirant tandis que tour à tour nous dansions langoureusement jusqu’aux premières heures du matin.

Les premières années de mariage furent les plus belles, les plus simples que j’ai vécues, car les sentiments que nous éprouvions l’un envers l’autre ne cessaient de se renforcer, puis de s’accroître de telle manière que je découvrais chaque jour les multiples facettes d’une vie amoureuse que rien ne semblait compromettre.

A l’image d’un beau et paisible sommeil qui se muerait lentement en un rêve poisseux, son sourire commença cependant à s’étioler, tandis que je m’efforçais d’être présent pour notre couple, pour elle.

La chute vint étonnamment rapidement, à son initiative, et le basculement, cet instant où chacun prend conscience de la perte irrévocable de l’être aimé, intervint au cours d’un de nos nombreux séjours à la montagne.

Nous étions allongés sur l’immense canapé du chalet que nous avions loué, et nous tenions côte à côte sans un bruit, regardant les flammes de la cheminée se refléter et danser sur les lambris, et elle eût cette terrible proposition, que je redoutais.

Elle avait choisi les lumières, les rires et les éclats ; je vis dans le silence, m’a elle dit.
En silence ai-je rétorqué, blessé qu’elle ne comprenne plus ma manière de ressentir les choses et de trouver ma place dans le quotidien de nos existences.

J’ajoutai que je ne pouvais imaginer vivre sans elle, que sa rencontre m’avait ouvert vers les autres, fait partager des instants inoubliables et envisager de fonder un foyer, de m’installer durablement.

A ces considérations romantiques lâchées sous le coup de la surprise, mais néanmoins sincères, elle répondit seulement d’une voix douce mais étrangement lente que vivre seul et vivre à deux, cela ne pouvait logiquement pas fonctionner ; puis elle s’endormit.

Je n’étais bien sûr plus tout à fait le même les derniers mois, et je sentais que vivre à mes côtés devenait progressivement une épreuve, puis une prise de risque pour quiconque me côtoyait d’assez près, même si je ne parvenais pas à définir clairement les changements dans ma personnalité qui pouvaient être perçus par autrui.

A l’exception de mes déclarations, aucun sentiment ne fût évoqué ultérieurement, et la fatalité de la séparation approcha de manière inéluctable lorsque les préparatifs du départ furent entamés dès notre retour de vacances.

Les modalités à mettre en place étaient d’une simplicité brutale : nous avions convenu d’un échange de message hebdomadaire, sous forme de sms : celui-ci serait envoyé, chaque dimanche, dans la journée. Le contenu du message importait peu ; seule la régularité de l’envoi était impérative, et nous nous fîmes la promesse de respecter ce pacte.

Cet échange, c’est ce lien minuscule que nous avons choisi de conserver, vestige de notre passé commun, pour ne pas renoncer à poursuivre notre vie.

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Il pourrait être curieux qu’un couple de trentenaires décide du jour au lendemain de rompre totalement avec leur cadre de vie ; en réalité, notre départ ne causa guère de remous, en-dehors des protestations d’usage de nos amis les plus proches, qui semblèrent toutefois comprendre les raisons de notre décision et notre envie de changer d’air.

Le plus surprenant fut l’organisation, à son initiative, des soirées d’adieux que nous tenions conjointement, et alors même que notre séparation était irrévocablement acquise, durant lesquelles je pus observer l’assurance et l’organisation méthodique qu’elle mettait en œuvre pour que son départ et le mien interviennent dans les meilleurs conditions, tout en veillant à ce que chacun de nos proches soit parfaitement informé de notre rupture.

Je ne protestais pas et essayais au mieux de donner le change, passant le plus clair de mon temps à me convaincre qu’elle reviendrait sur sa décision et que nous allions nous remettre ensemble. Les journées se succédaient et je restais enfermé chez moi, à écrire une ébauche de nouvelle policière sans grand intérêt, sans parvenir à retrouver l’inspiration qui avait pu par le passé trouver grâce aux yeux de lecteurs avides d’intrigues croisées et de rebondissements à sensation.

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Une dernière soirée fut fixée chez elle, dans le deux-pièces qu’un de ses amis lui prêtait pour quelques jours, et sans que nous ne nous soyons concertés, ces ultimes instants paraissaient destinés à synthétiser notre première rencontre, l’excitation de la découverte de nos corps, la naissance des sentiments, la routine amoureuse et la seconde vie qui s’ouvrait à nous.

Aussi ne fus-je guère surpris de découvrir chez elle les tirages photos présentant les vacances les plus marquantes que nous avions vécues, tandis qu’elle servit nos plats et boissons fétiches, et que l’ivresse nous gagnait progressivement.


Toutefois, lorsque je profitais de son absence momentanée aux toilettes pour examiner, à la dérobée, son téléphone, je remarquai à l’écran que la photo de nous deux lors d’un séjour à la montagne n’apparaissait plus, et était remplacée par une représentation de paysage tropical, générique, impersonnelle.

Plus tard dans la soirée, pendant que j’enlevais la robe qu’elle portait lors de notre premier rendez-vous, j’observais les modifications imperceptibles qui déjà imprégnaient son nouvel habitat, la décoration qu’elle avait installée, l’organisation de l’espace qu’elle avait adaptée n’était plus tout à fait la même, alors même qu’elle ne devait rester ici que peu de temps.

Nous fîmes ensuite l’amour dans la plus grande confusion. Je ne saurai dire combien de temps dura cette union, bien que cela ne dut pas excéder une dizaine de minutes ; le temps paraissait suspendu, figé sur son regard que je contemplais, et qui s’était déjà modifié.

Ses gémissements étaient des pleurs, mes râles sonnaient tels des reproches, tandis que la neige tombait en lourds paquets sur la ville.

Je dus m’endormir ensuite instantanément, et en me réveillant, je m’efforçais de rassembler au plus vite mes affaires pour quitter précipitamment les lieux, encore titubant et désorienté. Je parvins tant bien que mal à ma voiture que j’avais garée à quelques rues de là, boitant presque, et décidai de m’accorder un peu de repos supplémentaire avant de prendre la route. Il n’était pas encore 6 heures lorsque je m’éveillais pour de bon, et c’est à ce moment que commença officiellement ma nouvelle vie.

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Je ne saurais décrire le déroulement des premiers jours qui suivirent mon départ. Je roulais sans cesse, et sans but précis, au gré des directions qui m’évoquaient un vague souvenir, puis en fonction du trafic routier et des embouteillages qui tour à tour se formaient et se dénouaient. Je n’étais pas soucieux de manquer d’argent, et de devoir trouver un emploi au plus vite. Une épargne prudemment constituée au fil des années me permettait en effet de ne pas penser, à tout le moins à court terme, à songer à un nouveau plan de carrière.
Par un heureux hasard, ces errements m’amenèrent aux abords d’une station touristique que j’avais fréquentée à plusieurs reprises avec mes parents étant enfant ; de là était née ma passion pour la neige, au sens de la matière, de la glace. Je n’étais pas particulièrement intéressé par le ski, mais adorais marcher dans la poudreuse fraîchement constituée, ou encore observer pendant des heures à la fenêtre du chalet les flocons tomber avec ce bruit si caractéristique de chuintement, presque silencieux.

Mes parents ne se formalisèrent pas immédiatement de ma solitude, quand la plupart des enfants de mon âge dévalaient en luge les bas des pistes. Mon caractère calme quoique renfermé les rassuraient, et je ne pouvais être plus heureux lorsque mon père me donnait l’autorisation de faire en raquette des randonnées à travers la forêt. Ce n’est qu’au bout de quelques années, quand je pouvais passer toute une journée à leurs côtés sans leur adresser la parole, qu’ils comprirent progressivement que le simple fait d’être accompagné me causait de la souffrance.

En retrouvant les vieux chalets qui dominaient les hauteurs, je décidais aussitôt de faire une étape et chercher à m’installer aux alentours, voyant dans ce paysage familier un retour aux sources salutaire et un nouveau départ qui prenait soudainement forme sous mes yeux. En très peu de temps, je tombais sur une annonce d’un particulier mettant en vente un chalet situé dans un petit village à 30 minutes de la station. Je contactais immédiatement le propriétaire, un paysagiste à la retraite, et nous convînmes d’une visite pour le lendemain.

La dernière soirée fut l’occasion pour moi de me rendre à un refuge que j’avais croisé lors de mes nombreuses randonnées étant adolescent. Je me souvins d’ailleurs avoir été contraint d’y passer la nuit, un jour où je m’étais laissé surprendre par le mauvais temps qui s’était abattu subitement sur la vallée. Heureusement, la météo était ce jour particulièrement clémente, et bien qu’ayant marché pendant un temps qui me semblait très long, soudain brutalement désorienté, je parvins à l’édifice qui était tel que je me l’imaginais.

Je passai une nuit à la fois glaciale et singulièrement réconfortante, envahie de souvenirs d’enfance qui se mêlaient à ma vie de couple déjà terminée. Je bus beaucoup, et m’écroulai sur la couchette, au moment où l’aube perçait l’encre de la nuit.

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Le lendemain, le village s’animait progressivement – c’était jour de marché – lorsque j’arrivai au pied du chalet.

Le coup de cœur fut instantané : le propriétaire sembla s’étonner de mon engouement, alors qu’en l’état, la maison n’était pas habitable, de nombreux travaux devant être réalisés au préalable. Peu m’importait cependant ; j’avais conscience non seulement de la rusticité des lieux, mieux, je la désirais. Je proposai immédiatement de l’acheter, et l’affaire fut conclue.

Je ne tardai pas plus à proposer mes services de correspondant de presse pour la commune et les localités voisines, travail qui me permettrait à la fois de prétendre à un minimum de vie sociale, mais aussi de travailler seul chez moi. J’en profiterais également pour prendre du temps pour écrire, en espérant retrouver avec vigueur la motivation passée. En réalité, celle-ci ne vint jamais.

Dès le dimanche qui suivit mon départ, je reçu son message, qui me ramena violemment au respect de notre accord. Tu me manques furent les mots qui firent vibrer mon portable, et presser ma poitrine comme un étau. Je m’empressais de lui répondre tout de suite, en prenant le soin d’exprimer mes angoisses qui déjà me traversaient, le tout condensé en un seul message, comme nous l’avions convenu.

A chaque semaine se répéta la même scène, quelques mots lapidaires systématiquement suivis de phrases de plus en plus longues, mes réponses s’étirant sur plusieurs lignes, puis messages, parfois envoyés à quelques heures d’intervalle, de sorte que je m’attendais logiquement à recevoir une mise en garde de sa part.

Mais aucune réflexion n’intervint, et je l’imaginais forte, détachée, à l’image de ces phrases dépouillées de toute individualité qui me parvenaient inlassablement chaque dimanche à 12 h, tandis que je trahissais de plus en plus mon envie d’être près d’elle.

12 h. Je mis un certain temps à me rendre compte, non seulement, que les messages qui me parvenaient étaient sans exception adressés à cette heure, mais que 12 h, c’était le moment exact où nous étions embrassés la première fois.

L’heure précise nous était restée à l’esprit puisque nous nous trouvions alors sur le parvis de l’église de son village natal lorsque les cloches se mirent subitement à carillonner dans un vacarme assourdissant, mais dont nous ne prêtâmes guère attention, mutuellement électrisés par le goût de nos lèvres.

Cette heure, elle ne pouvait l’avoir choisie par hasard ; et je vis dans cette attention un réconfort qui peut paraître bien futile, mais qui me permit de me détacher un peu de mes émotions et sentiments passés, pour mieux me convaincre qu’un jour nous serions de nouveau réunis et qu’il ne pouvait être tiré un trait définitif sur notre passé.

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Deux ans se sont écoulés depuis que nous nous sommes séparés, et j’observe au loin la silhouette d’Oscar qui descend d’un pas assuré le petit sentier qui relie ma maison à la route principale traversant le village. Au moment où il ouvre la portière de son véhicule, je le vois s’arrêter un instant, et se tourner dans ma direction, un large sourire fendant son visage. Il prend quelque chose dans son coffre, enveloppé d’un sac en plastique, puis remonte le chemin en direction de ma maison. J’ouvre en grand la porte d’entrée au moment où il s’apprête à tirer la sonnette.

- Dis-moi, j’avais failli oublier le plus important... C’est la fin de la tournée, et surtout le début de mes vacances, buvons un coup au chaud, je t’invite ! dit-il en brandissant la bouteille de champagne qu’il tenait dans son sac.

De mauvaise grâce, je le fais entrer dans mon salon, pour la seconde fois de la journée. Les coupes se succèdent à un rythme effréné, et je me sens obligé, par politesse, d’ouvrir une bouteille de vin, ce qui fait pétiller les yeux de mon interlocuteur, et le rend encore plus bavard que d’habitude. Nous nous attardons un moment sur un fait divers particulièrement sordide qui s’est produit récemment, une skieuse dont le corps a été retrouvé enseveli sous la neige à 30 minutes d’ici. Alors que nous avions épuisé tous les sujets de conversation possibles et imaginables, Oscar se tourne vers moi et rompt le silence qui enveloppait la pièce depuis plusieurs minutes :

- C’est quand même étonnant, tu es ici depuis deux ans, et je dois être la seule personne à qui tu parles régulièrement, même si tu n’es pas très loquace, c’est le moins qu’on puisse dire ! On en discute souvent avec les autres du village, on t’aime bien tu sais, mais après tout on ne sait quasiment rien de toi, à part que tu écris des supers articles sur notre coin, dit-il en souriant.

- Tu sais Oscar, j’aime bien vivre seul, au calme, même si j’apprécie ta compagnie, et également l’ambiance au bar. Comme je t’avais dit, pour moi habiter ici, c’est un nouveau départ, je n’étais pas fait pour vivre à la ville, dans le bruit, l’oppression. Et qui sait, peut-être est-ce l’occasion de trouver une chouette montagnarde et de poser définitivement mes valises, j’ajoutai, en lui faisant un client d’œil afin de clore ce sujet de discussion.

- Je me souviens du jour de ton arrivée, continua Oscar, me coupant presque la parole. Je venais de finir ma tournée, et j’étais avec les gars, au Carrosse. On t’a vu débouler dans ta voiture en fin de matinée, tu avais l’air de sortir de je-ne-sais-où. Tu t’es garé, et sans même te poser de questions tu es monté directement au chalet. Il y a un seul instant où tu t’es arrêté, apparemment tu venais de recevoir un message. Tu t’es figé pendant au moins une minute, on s’est dit d’ailleurs que le message devait être sacrément long pour que tu restes planté là si longtemps. Tu as remis le téléphone dans ta poche, mais tu t’es de nouveau arrêté au bout de quelques mètres et tu as sorti un téléphone. C’est curieux, mais j’aurais juré que c’était un autre téléphone, mais bon j’étais loin et j’avais un peu picolé, dit-il en riant.

- Non tu te trompes, je n’ai qu’un téléphone, la technologie, tout ça, ce n’est pas vraiment mon truc, je lui réponds d’un ton sec.

Je commence à sentir des picotements sur ma peau, sûrement dus à l’alcool et la chaleur de la cheminée, et j’indique à Oscar qu’il faut que je finisse un compte-rendu de match de foot pour le soir même.

- Ok, pas de problème, il est tard et j’allais partir de toute manière, dit Oscar, visiblement froissé. En parlant de téléphone, est-ce que je peux passer un coup de fil à ma femme ? Il est tard, elle risque de s’inquiéter et d’imaginer je ne sais quoi, ajoute-il, tout en se dirigeant sans détours vers ma chambre.

Des bourdonnements plein les oreilles, je n’ai pas le temps de l’arrêter qu’il crie victorieusement :

- Ah ah, je le savais, je ne m’étais pas trompé ! Tu as bien deux téléphones !

- Repose ça tout de suite Oscar, tout de suite. A peine ai-je fini ma phrase que je l’empoigne et le jette hors de la pièce sans ménagement. J’entrevois la surprise dans son regard, alors que je me mets à lui hurler dessus.

- Pars de chez moi immédiatement, tu n’es pas le bienvenu ici !

- Mais qu’est-ce que...

Le coup de pied que je lui flanque interrompt sa phrase, et l’envoie valdinguer à travers l’entrée. Je claque la porte d’un revers de main et verrouille la serrure.

*
* *

Le soir même, minuit. Je me sens enfin calmé et l’altercation de tout à l’heure n’est plus qu’un lointain souvenir. J’ouvre une nouvelle bouteille et, un verre à la main, m’étend sur le canapé, laissant défiler mes pensées. La neige se met à tomber au même moment, comme un écho de mes derniers moments passés avec elle.

Pourquoi suis-je toujours convaincu que nous serons de nouveau réunis, qu’elle m’aimera comme aux premiers jours ? Je prends mon téléphone, relisant, comme je le fais chaque soir, les dizaines de messages envoyés au fil des mois, auxquels elle est restée insensible, se contentant des mêmes mots quand je lui dévoilais sans pudeur mes sentiments. Puis je ramasse le téléphone qu’Oscar avait pris, et qui est toujours par terre. J’ouvre le clapet et lis à la suite la centaine de messages qu’elle m’a adressés chaque semaine depuis deux ans. Au fur et à mesure de ma lecture, je revois son sourire, puis ses pleurs lors de notre soirée d’adieu, et ensuite le silence qui s’en est ensuivi. Je revois l’expression de son visage lorsque nous fîmes l’amour chez elle, et son regard fixé sur moi lorsque je jouis. Je me remémore les instants passés au refuge quelques jours après mon départ, la vielle paire de skis toujours accrochée derrière la porte en bois, le froid qui m’a saisi lorsque je sortis au milieu de la nuit et revins au petit matin. Le sang sur la portière blanche de ma voiture que je découvris le lendemain, pensant avoir heurté une bête sauvage sur la route. Les factures de téléphone que j’ai récupérées à la hâte à son appartement, l’application installée sur son téléphone, permettant l’envoi à des dates prédéfinies, de messages tapés à l’avance. Le jour se lève enfin, et comme chaque matin j’ouvre en grand les fenêtres. J’entends au loin le bruit de voitures qui se rapprochent du village, et je comprends. J’aurais certainement fait le rapprochement si j’avais regardé les bulletins d’information – mais je déteste la télévision. J’aurais à coup sûr reconnu le refuge où j’ai passé la nuit, et l’endroit où elle a été ensevelie. La skieuse. J’aurais également pu entendre les déclarations des gendarmes qui ont découvert le corps, et qui ont tout de suite précisé que le téléphone de la jeune femme retrouvée était toujours activé, et que l’utilisateur pouvait ainsi être localisé. Des portières s’ouvrent, des voix d’hommes s’entendent en contrebas. J’enfile un manteau et passe par la fenêtre de la cuisine, à l’arrière du chalet. J’entends qu’on frappe vigoureusement à la porte et je cours le long du chemin enneigé qui monte dans la forêt. Quelqu’un doit m’apercevoir, puisque j’entends des cris, et des pas précipités. Au bout de quelques minutes, des bruits plus fort se font entendre, et cinglent l’air autour de mes oreilles. J’ai dû trébucher sur une pierre, mais je ne parviens pas à me relever. Quelque chose de chaud coule lentement sur ma cuisse. Je ferme les yeux, et sens des ombres se penchant sur moi.

Elle m’aime je le sais.
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