Rendez-vous dans dix ans

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En compétition

Comme mes ancêtres prenaient la plume, je fricote avec le clavier, et comme il est parfois difficile de trouver sa voie, j´ai décidé de faire entendre la mienne ! Pour me connaître davantage  [+]

Image de Printemps 2021
31 décembre 2030, 6 h 4

Il fait encore nuit, je mets quelques bûches dans le poêle pour raviver le feu, je me prépare une tasse de Lapsang Souchong et je m’assois à la table de la cuisine. Je profite que tout le monde dorme pour écrire quelques lignes dans mon journal, ce fidèle compagnon gardien de ma mémoire. J’adore ce moment particulier le matin où je peux jouir du silence et de la solitude, comme avant. Comme avant lui, comme avant les enfants. Il fut un temps où je n’avais pas à anticiper cette parenthèse solo puisque j’étais célibataire et nullipare. Nullipare... Quand j’ai entendu ce mot, je l’ai trouvé moche ! Quelqu’un l’avait utilisé pour parler d’une femme qui n’a pas d’enfant : zéro œuf. C’est vrai que je me sentais parfois nulle de ne pas être mère.

Il suffisait d’être patiente... Ils sont là et ils dorment, j’ai vérifié sur la pointe des pieds, en retenant mon souffle quand j’ai passé le nez par la porte. Des anges au fond de leur lit, bordés, protégés, rêvant au monde qu’ils construiront en se réveillant. Mon homme dort paisiblement aussi. Je l’ai longuement regardé avant de quitter notre lit chaud et plein de nous. Son souffle sûr, ses paupières qui tressaillaient... Est-ce qu’il rêvait qu’il chassait le bison ?! Mon homme. C’est un peu fort de vouloir le posséder, comme s’il était une partie de moi. Je te connais comme si je t’avais fait ! J’ai souvent entendu cette expression... À quel point est-ce qu’on connaît quelqu’un ? Même ceux issus de nous ?

Toi aussi je t’avais imaginé et je t’avais appelé. Un ultime homme de ma vie. Une cerise sur le gâteau de mon existence. Je t’avais dessiné avec beaucoup de qualités : drôle, bienveillant, poète, dynamique, aimant rire, danser et chanter, à l’écoute et surtout, bien dans tes baskets ! Quelqu’un qui prend ses doutes et ses peurs par la main et qui ose. Un partenaire de jeu, un coéquipier de traversée, un collègue de chantier. Jusqu’à ce que la mort nous sépare ? Oui pour cette vie-ci, je suis cap’ de braver les tempêtes et de cheminer avec toi. Ça fait dix ans aujourd’hui qu’on s’apprivoise mon loup. C’était juste avant le Nouvel An 2021. L’année du Covid-19, quand tout a basculé, ou plutôt quand tout s’est rééquilibré. Un vrai héros de conte de fées. J’ai croisé tes yeux, juste eux, entre ton masque et ton bonnet et je me suis dit qu’il fallait m’arrêter pour mieux te regarder. J’ai bien fait !

Quelle époque... J’aurais jamais imaginé qu’on doive porter un masque. J’étais du genre à me moquer des Asiatiques avec leur phobie des bactéries. C’est comme s’ils savaient ce qui se tramait pour l’humanité. Quand j’écoutais les infos, j’avais l’impression que c’était un film de science-fiction : « guerre, fléau, pandémie, milliers de morts », pourtant, autour de moi, les gens semblaient sereins. Alors, j’éteignais la radio, je m’informais auprès de mes proches et au gré des rencontres. Moi qui m’étais sentie agitée depuis toujours, je découvrais le calme. Certes, l’idée de porter un masque me faisait flipper, il faut dire que je venais de comprendre à quel point j’avais besoin de m’exprimer alors je ne voulais pas être bâillonnée ! Ça me rappelait quand j’étais ado avec un appareil dentaire et que je mettais la main devant mon sourire. Finalement, ça s’est bien passé. J’étais même impressionnée comme c’est devenu une habitude, les gens étaient créatifs : il y avait des masques rayés, fleuris, en bec de canard. Je me disais que c’était Mardi gras tous les jours ! J’avoue, quand on a été autorisé à l’enlever, c’était quand même un sacré soulagement. Revoir des visages entiers... enfin ! Comme les bouches avaient été cachées pendant plusieurs mois, il y a eu cette vague de sourires, c’était dingue ! Je me souviens avoir pris le métro à Paris et les gens rayonnaient. C’était comme un défilé de dents et de lèvres, comme si elles manifestaient leur joie d’être au grand jour.

Et cette fois aussi où on était invité à accrocher nos masques sur un fil à linge long de plusieurs kilomètres, c’était beau. On aurait dit des fanions pour une grande fête ou une corde cousue pour s’échapper d’une cellule de prison. Certains avaient écrit des poèmes sur le tissu qui avait barré leur souffle pendant trop longtemps. Il y en a qui préféraient les brûler comme certaines l’avaient fait avec leur soutien-gorge. D’autres organisaient des ateliers pour les réutiliser parce qu’on savait que c’était bel et bien terminé : le masque qui sert de couche aux poupons, le masque-parachute pour Playmobil. Une copine s’était lancée dans l’entreprise de recoudre les bords du masque pour en faire un porte-monnaie, elle a cartonné ! Les idées fusaient...

Les miennes aussi d’ailleurs. Le fait de m’être sentie empêchée et angoissée m’a aidé à déployer mes ailes. J’ai osé m’exprimer librement et publiquement. Je sentais que ça bouillonnait au creux de mon ventre et qu’il fallait que je prenne ma place dans ce monde. J’ai osé écrire, ça jaillissait de moi, c’était facile et tellement libérateur ! J’avais toujours fantasmé de publier un livre et j’ai senti que c’était le moment. Le complexe d’illégitimité et la procrastination se sont envolés comme le virus. Aider les autres à mieux se connaître et à s’aimer, voilà ce que je voulais faire de ma vie. Et ça tombait bien car de plus en plus de monde semblait intéressé par ça. Petit à petit, les gens réalisaient que leur métier ne leur ressemblait pas. Dans le monde de la banque et du commerce, c’était flagrant. Ils démissionnaient et voulaient être ostéopathes, maraîchers, acrobates. Tout à coup, l’argent a perdu beaucoup de valeur. On préférait être payés en navets plutôt qu’en billets ! Alors on s’est organisés avec un réseau de troc : un massage contre du baby-sitting, une réparation de machine à laver contre un dîner. C’était comme si on connaissait depuis longtemps le véritable commerce et que la mémoire nous revenait !

Comme ça bougeait dans tous les coins, que tous les citoyens s’organisaient par eux-mêmes, le gouvernement n’avait plus trop son mot à dire et avouait être fasciné par les initiatives individuelles. C’est là qu’on a commencé à s’organiser : partout des groupes se rassemblaient pour repenser le système. L’idée principale était que ce soit un collectif de gens représentatifs de tous les Français qui prendrait les décisions. Il y a eu des votes dans chaque commune et quatorze personnes ont finalement été élues : sept femmes, sept hommes. C’était important qu’il y ait différents âges, professions et personnalités. Je me souviens que dans le premier groupe il y avait, entre autres, une agricultrice de trente-deux ans, un instituteur de cinquante-six ans, une lycéenne de quatorze ans, un écrivain de soixante-dix-huit ans, une sage-femme de quarante-sept ans, un alpiniste de vingt-cinq ans, une avocate de soixante ans, un collégien de onze ans. Parmi eux, il y avait des personnes nées en France et d’autres réfugiées ou expatriées volontairement parce que la diversité culturelle et les regards étrangers nous importaient beaucoup. Il avait été question aussi que les religions soient toutes représentées ainsi que les orientations sexuelles. C’est sûr que ça changeait de l’Assemblée nationale d’avant 2020 ! Certains conservateurs disaient que ce serait un beau merdier et, très vite, ils ont vu que c’était plutôt efficace.

Aujourd’hui, autour de ce collectif des quatorze, il y a des psychothérapeutes, des nutritionnistes, des biologistes et des philosophes. La question fondamentale est : comment s’organiser tous ensemble en prenant soin de chaque individu ? On a connu trois collectifs déjà et ça fonctionne bien. Ils sont installés à Clermont-Ferrand pour être plus au centre de la France. Les Parisiens ont eu du mal à accepter puis c’est devenu une évidence. On les choisit pour deux ans, comme ça c’est dynamique et chaque Français a plus de chance de faire l’expérience. J’ai très envie d’essayer, j’ai quelques idées à proposer ! Pour l’instant, je me consacre aux enfants et à mes livres, mes autres enfants. Chaque projet en son temps.

Anouk a commencé l’école en août dernier et je réalise combien ça a évolué depuis la rentrée de Malo il y a trois ans. Maintenant, les enfants commencent l’école à sept ans, ça a été décidé par rapport à ce qu’on a toujours appelé l’âge de raison. La plupart du temps, ils restent à la maison avec leurs parents pendant leur première année et, ensuite, des associations, des groupes de parents ou des structures prennent le relais et le maître-mot est l’autonomie dans la bienveillance : on laisse les enfants grandir tranquillement. Heureusement que les congés parentaux ont été revus, maintenant on prend vraiment le temps d’accueillir son enfant. Je me souviens de ces amis qui avaient eu leur bébé au printemps 2020 et qui se réjouissaient d’être confinés tous les trois à la maison. La pandémie avait eu le mérite de faire prendre conscience qu’un enfant qui naît a besoin d’être bien entouré les premiers mois de sa vie et que les gens ont besoin de soutien et de temps pour apprendre à être parents. Aujourd’hui, en 2030, ce serait impensable de se détacher de son enfant de trois mois pour retourner à la vie professionnelle, tout est pensé pour que chaque nouveau-né ait un temps d’adaptation. C’est quand même mieux de bien se préparer à être un humain plutôt que de réparer les pots cassés toute sa vie ! Peut-être que les psychanalystes vont râler de voir leurs divans désertés...

Alors qu’on considérait certains autres pays comme arriérés avec leurs congés — maternité à rallonge, on s’en est inspiré. Quand je repense à la société de mon enfance, ça a bien évolué en quarante-cinq ans ! C’est un peu comme si on revenait en arrière avec plus de maturité. Tout a été revu à la base et donc l’école a, tout de suite, été repensée. Les cours sont de 9 h à 16 h. Chaque matin, les élèves commencent par des étirements et des échauffements du corps et de la voix avant de faire travailler leur intellect avec des exercices de raisonnement. Il y a toujours les maths, l’histoire-géo, les langues vivantes et de nouvelles matières sont apparues dès la primaire : anatomie, philosophie, physique quantique. Les après-midis sont consacrés à des travaux artistiques ou manuels : menuiserie, danse, tissage, cuisine, mécanique, ménage, théâtre, massage. Parfois, j’aimerais redevenir une enfant pour découvrir cette nouvelle école ! Ils sont douze par classe pour un prof. Le métier d’enseignant est revenu à la mode, c’est même considéré comme un des métiers les plus convoités. Malo et Anouk adorent aller à l’école et ne voient pas bien l’intérêt des vacances !

Un bruit me sort de mes pensées, c’est le chat qui a sauté de son fauteuil et vient se frotter à mes jambes. D’ac, c’est l’heure de la pause... 7h32 déjà. Je m’étire et je vais à la fenêtre. Le jardin est recouvert de neige, comme c’est bon d’être dans ma maison-cocon et d’imaginer le froid dehors. Le soleil dort encore et mes soleils aussi. Ils émergeront dans une bonne demi-heure, on pourra aller faire les fous dans la neige après le p’tit déj. J’ai envie d’aller rejoindre Thomas avant que la marmaille déboule ! Je me faufile dans la chambre, je laisse glisser mon peignoir et, toute nue, je vais me blottir contre son corps doux et brûlant. Hummm, le monde peut attendre encore un peu, un câlin d’abord ! Je le sens se réveiller. Dix ans déjà... J’ai vraiment bien fait de m’arrêter ce jour-là !
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Atoutva · il y a
Ouf ! Bonne nouvelle, on ne porte plus de masque, il n'y a plus de pandémie, on construit un nouveau monde sympa !
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour ce tableau du futurisme qui nous fait réfléchir !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une rétrospective originale. Un bond dans le futur nous fait mieux comprendre les enjeux en place dans la société actuelle .
Un récit qui brosse avec lucidité la vie quotidienne futuriste. J'ai bien aimé la romance paisible qui se livre à travers votre réflexion.

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Audrey Beauvais · il y a
Oh merci Ginette pour votre message !

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