Rendez-vous à Venise

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« Le poète est la partie de l’homme réfractaire aux projets calculés » René Char. J'ai le plaisir de vous annoncer la publication de ma "novella", "Fou", disponible sur TheBookEdition.

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J'ai donné rendez-vous à Solange à l'hôtel Danieli, l'un des plus beaux de Venise, à deux pas du Pont des Soupirs. J'ai acheté un billet d'avion à son nom et lui ai envoyé pour qu'elle vienne m'y rejoindre. Je ne l'ai pas appelée avant mon départ, n'ai pas vérifié ses intentions. Mais, je l'ai précédée pour l'attendre sur place.
Venise, heure de vérité. Terminus, tout le monde descend.
Je n'ai reçu aucune réponse. Et j'erre « sur le pavé vieilli », en scrutant le sol dans l'espoir de quelques signes : viendra, viendra pas. Si, dans une vingtaine de mètres, se trouve sur mon chemin un pavé noir, elle viendra, si c'est une margelle blanche, elle ne viendra pas. J'explore ce qui me reste de monde : le hasard. Seul, l'écho de mes pas sonne dans les ruelles, le largo de la sonate pour violoncelle et piano de Frédéric Chopin en arrière fond. Pauvre Frédéric, comme tu as dû souffrir à attendre Sand, sable où tu as fini par t'échouer !
C'est plus fort que moi, il faut que j'invoque les grands disparus dont j'ai aimé les œuvres, m'abritant derrière leur talent en une dernière tentative de m'estimer moi-même. Cela m'a toujours été coutumier. L'admiration que j'ai pour les grands auteurs, compositeurs, sculpteurs de la pierre, du bronze ou de l'âme, m'a toujours servi à me hausser du col. Ah ! Comme je souffre ! Quelle noblesse d'âme ! Voyez comme je suis à l'unisson des illustres délaissés par l'amour !
Une vie, c'est aussi fait de quelques livres que l'on a lus et retenus, et de la musique que l'on a écoutée. Ce n'est même que cela, parfois : une rime au fond d'un verre, un largo au bout d'une impasse. J'ai vibré aux vers de Mallarmé, pleuré aux sonates de Chopin, me suis fondu dans les nouvelles des écrivains américains – de Steinbeck à Sam Shepard, en passant par Bukowski, ils m'étaient tous un modèle –, me suis noyé à coup de pastis mal vécus dans la nuit étoilée de Van Gogh. Tout le monde n'a pas les mains de César Franck pour plaquer sur le monde le grand arpège de son talent. J'ai, sous mes pieds, résumée, l'œuvre de ma vie : deux godasses qui arpentent les pavés de Venise, et en tête, un nom : Solange. Et puis rien d'autre. Impossible d'écrire une ligne. J'aurais pourtant aimé être, moi aussi, un diamantaire de mots et tailler mes phrases de sorte que chaque mot qui s'y trouverait serti brille de son éclat le plus exact. C'est tout le contraire : je m'embrouille, je m'emberlificote dans des phrases sans queue ni tête. Je viens d'en faire l'expérience avec ce fâcheux roman que je viens de terminer  : « Guadalquivir », la pierre philosophale de l'écriture ! On allait voir ce qu'on allait voir ! Jeanne, Solange, Mireille, Annabelle, je devais en avoir le cœur net : en compagnie de qui avais-je été le plus sincère, le plus exact, le plus apaisé ? Certes, il s'en est fallu de peu avec Jeanne que je ne me sente en adéquation avec ce que je pensais du monde et trouve enfin l'harmonie. Au lieu de quoi : un salmigondis romantique ! Impossible d'extraire de ce lamento une seule mesure cohérente. Jeanne me reprochait suffisamment mes incohérences et mes errances. Eh bien, Jeanne, tu ne me reverras jamais plus, voici venir le temps de mon salut.

Je passe devant quelques femmes fardées : putes qui ne m'ont jamais fait bander, touristes dont je n'ai jamais partagé la destination, compagnes possibles que j'ai ratées ou tout simplement jeunes filles qui se rendent à la fête ? N'importe ! L'une d'elles m'a souri ? Mais j'ai passé l'âge des illusions. Elles ne m'intéressent plus, ces femmes de passage, pas plus que les palais alentour, depuis longtemps déserts. D'ailleurs, elles sont aussi vieilles !
J'ai passé ma vie à rechercher la femme qui me délivrerait de la Femme, passant sans doute à côté d'elle sans le savoir, courant, sans même le vouloir, de l'une à l'autre, mais à contre-courant – de la nouvelle à la précédente –, regrettant la première au détriment de la seconde, m'écorchant au passé et y laissant à chaque fois un peu de mon souffle et de mes illusions. Tout cela est de ma faute. Je n'ai fait que passer et il est trop tard pour revenir en arrière. Le poète le disait : « Et si, par un soir, douce, elle meurt dans mes livres, j'aurais un « Ah ! Ça ! Mais, nous avions de quoi vivre, c'était donc sérieux »... Je cite de mémoire. Mais de mémoire, à cette heure, des vers de Laforgue je n'ai plus que le chagrin, attendant de Solange à qui je viens de les envoyer en même temps que son billet d'avion, une réponse qui ne viendra pas.
Je poursuis ma route, tête basse, comme un parfait étranger aux choses et aux gens. Je ne vois pas pourquoi, brusquement, le cours de ma vie devrait changer comme par enchantement. Terminus, tout le monde descend.
Davantage par paresse que par vouloir, je me dirige vers « la Salute », effraie au passage quelques pigeons qui me font penser aux coq-à-l'âne de mon existence : dès que je pose le pied quelque part, mes ambitions et mes amours s'envolent. J'aurais aimé, Solange, t'attendre dans un lieu bien à nous, t'y accueillir et te conduire à notre chambre pour y faire l'amour sans bruit ni chuchotement, dans le silence le plus absolu, absolus dans notre échange. Au lieu de cela, nous nous sommes éreintés à coup de récriminations et sommes morts de nous être quittés.
Pourquoi nous sommes-nous tant combattus après avoir été si proches ? Je ne vais pas refaire l'histoire de notre vie, mais plus d'une fois je me suis interrogé sur les raisons qui nous ont conduits à nous déchirer. Et encore maintenant, accoudé à la rambarde du Pont de l'Académie, je songe, en regardant l'eau filer à mes pieds, aux derniers évènements de notre vie commune, aux réactions inopportunes de l'un ou de l'autre qui ont fait dévier le cours de notre existence. Je suis persuadé qu'avec davantage de compréhension, davantage de patience, davantage d'humilité peut-être, nous aurions pu éviter le drame de la rupture. Je repasse un à un les évènements qui ont fait fléchir notre vie, détails qui avaient de l'importance alors et qui deviennent navrants avec le recul au soir de l'existence, petites mesquineries d'amour propre, petites bouderies inutiles, petites jalousies sans objet. Il aurait fallu vivre en grand. Nous avons vécu, étouffés par le pire des égoïsmes, un égoïsme à la petite semaine qui n'a même pas l'excuse d'un grand projet ou d'un grand idéal, celui qui recherche le confort immédiat, un égoïsme boulimique. La passe est étroite qui mène vers la mort dans la dignité.
Poussant plus avant le regard vers les embarcations qui disparaissent au loin dans les brumes du Grand Canal, je songe à mes proches, me posant à leur sujet des questions qui resteront fatalement sans réponses, comme le reste. Quand mon père a-t-il été heureux pour la dernière fois ? Ma mère savait-elle en partant en Égypte que ce serait là sa dernière croisière ? Et peut-être sa dernière grande joie. Quand mon père et ma mère ont-ils fait l'amour pour la dernière fois ? Quand se sont-ils embrassés pour la dernière fois ? Quand mon père est-il entré dans un restaurant pour un ultime repas de fête ? J'entends encore les blagues qu'il nous racontait avoir faites durant sa vie estudiantine et où je décèle un peu tard une part de naïveté dont j'ai hérité. Pourquoi ne lui ai-je jamais raconté celles que j'avais faites moi-même ? Quand a-t-il conduit sa voiture pour la dernière fois, lui qui aimait tant sillonner la France ? Le soir avant de s'endormir, il avait coutume, nous disait-il, de laisser son esprit vagabonder dans les chemins qu'il avait empruntés lors de ses voyages et qu'il connaissait par cœur. Quand a-t-il compris que l'âge ne lui laisserait plus jamais le loisir de reprendre le volant ? Il traînait toujours avec lui une canne qui lui servait moins à marcher qu'à désigner les points du paysage qu'il nous conviait à admirer. Et puis, un jour, il n'a pu s'en passer. La canne n'a pu décrire un arc de cercle dans l'air pour défier le ciel. En a-t-il eu alors conscience ? Pour la plupart d'entre nous, l'heure de la dernière cigarette du condamné reste inconnue et c'est probablement mieux ainsi. Cette dernière cigarette, l'absence de Solange viendra me l'offrir. Ma décision prise en toute connaissance de cause de déposer le bilan, je saurais alors quelles auront été « mes dernières fois ». Puéril orgueil, puérile rébellion ! Mais rébellion tout de même.
Pourtant, j'en suis sûr, Solange, j'aurais pu te retenir, tu aurais pu revenir sur ces paroles qui m'ont poussé à bout, nous aurions pu... Rien n'est irrémédiable. C'est parce que j'y crois encore que je suis là à braver le vent froid qui balaie le Pont de l'Académie, en attendant l'heure de te revoir. Oui, Solange, tout était encore possible... Souviens-toi comme nous étions heureux, ici même, à cet endroit, il y a presque cinq ans. Cinq ans, ce n'est pas si loin ! Tout est encore possible. Quantité de couples se querellent et se réconcilient. Nos disputes étaient un peu plus vives, mais c'est le propre des gens qui s'aiment que de ne rien s'épargner et de ne rien se laisser passer. Tout pouvait s'arranger. Avec le temps, tu t'en es sûrement rendu compte. Tu vas venir. Tu porteras ton petit tailleur dans lequel je t'ai vue la première fois que nous nous sommes rencontrés, celui qui ressemble à un uniforme marin. Non, tu porteras plutôt une de ces longues robes qui te vont si bien, une de celles que tu portais il y a cinq ans. Non, pas celle à volants, la robe en coton, imprimée de fleurs mauves, ceinte d'un long ruban blanc. Tout à l'heure, quand tu entreras dans l'hôtel, les grooms n'auront d'yeux que pour toi et ton visage d'ange du Quattrocento. Ils croiront à une apparition, te croiront échappée d'un des musées de leur ville. Tu ne me verras pas tout de suite. Tu t'arrêteras à l'entrée du salon et me chercheras en balayant la salle du regard, très droite, un peu altière. C'est moi qui te verrai en premier. Nous avancerons lentement l'un vers l'autre, comme si nous ne nous étions jamais quittés. Nous ne nous jetterons pas dans les bras l'un de l'autre, par pudeur, resterons muets pour dire l'absence de ces dernières années. L'un de nous murmurera « viens » et ce sera tout. Et nous nous referons une existence.
Il ne faut pas que je te rate. Venise s'est mise en grand pour te recevoir. Ce n'est pas le carnaval, mais sur presque toutes les places il y a des carrousels, et un monde fou dans les venelles. Les enfants sont aux anges perchés en haut des chevaux du grand manège, les mères les apostrophent lorsqu'ils passent devant elles et les filles rient. Que se passerait-il si tu ne me trouvais pas à l'hôtel ? Tu tenterais peut-être de me retrouver dans la foule, mais nous nous y perdrions. Il vaut mieux que je retourne t'y attendre.

Le grand hall d'accueil est rutilant. Les poignées en cuivre des portes, les vitres et leur cadre, jusqu'aux boutons pour appeler l'ascenseur, ont été astiqués il y a une heure à peine. Dans les coins, des fauteuils recouverts de tapisserie brochée trônent sur des tapis d'Orient. Les clients de l'hôtel peuvent y lire leur journal, installés confortablement en attendant leurs compagnons de voyage ou leurs visiteurs. Ici et là sont disposées des tables en marqueterie assorties de chaises qui attendent les joueurs d'échec. Quelqu'un joue au piano la Polonaise brillante de Chopin. Je pense que j'aurais dû faire accorder le piano de mon grand-père – un Playel-Lion 1905 –, apprendre à en jouer et épouser une pianiste.
Mais je n'ai pas su « jouer du destin » ni faire tourner les dés de la bonne manière.
Je n'y ai jamais cru au destin, c'est d'ailleurs une chose qui me séparait de Solange qui était persuadée qu'on pouvait le lire dans le Yi-King. Les faits pouvaient démentir ses prédictions, elle trouvait toujours moyen de les contrefaire et de les arranger à sa façon pour, rétrospectivement, donner raison à ses prémonitions. Mais nous sommes d'autant plus seuls, chacun face à notre destin, que la partition n'est pas écrite. Et je tiens à écrire la mienne, une dernière fois. Rien, personne, n'interrompra le cours de ma décision, seule la venue de Solange pourrait m'empêcher de m'y tenir.
Entre dans le grand hall de l'hôtel une femme superbe, mais ce n'est pas Solange. D'ailleurs, il n'est pas encore tout à fait 17 heures. Dans un grand manteau de fourrure, la femme qui vient de faire son apparition évolue avec grâce, c'est peut-être une comtesse italienne. On se croirait dans un film de Visconti. Manque plus que la septième de Bruckner, son tourbillon de violons, et ce sera complet. Je sens mon âme partir en pizzicatos.
Tout ce luxe donne l'impression que le temps ne passe pas et que les choses ont été créées pour être immortelles. Replié dans un coin du salon, je crains que, passée l'heure du rendez-vous que j'ai fixé, il ne passe pourtant trop vite, ce temps qui m'est compté. Ce n'est pas du destin que j'ai peur, c'est de moi-même. Il n'est que 17 heures et je l'attends vers 19 heures, la voyageuse de ma vie, celle auprès de qui j'ai imaginé être enterré pour l'éternité dans le cimetière du village où se trouve à présent notre maison désaffectée. Mais je suis au Danieli, hôtel mythique de Venise. Venise où nous sommes venus passer cinq jours autrefois, cinq jours rien qu'à nous, loin, pour une fois, des enfants qui nous unissaient. Nous les avions confiés à un couple de voisins et nous étions envolés sans rien dire ni aux amis ni à la famille. Venise incognito !
Ah ! Comme Venise lui allait bien ! Et comme j'avais été heureux de l'y emmener ! Je sens encore dans le creux de ma main le ciel de Murano et la paume de la sienne dont elle était pourtant avare. Le matin, nous nous levions de bonne heure, pour arpenter les rues, les musées, les canaux, les places et les églises. Les gondoles livraient les commerçants du quartier, et nous volions aux gens qui y habitaient toute l'année un peu de leur Venise quotidien. Le midi, nous choisissions un restaurant où il n'y avait pas de touristes. Un jour, alors que nous étions entrés dans l'un d'entre eux, tous les clients arrêtèrent brusquement leur conversation pour regarder Solange s'installer. Elle était la seule femme avec la serveuse, toutes les autres tables étaient occupées par les pontonniers de la municipalité de Venise. Aucun ne fit une remarque grivoise, comme on aurait pu s'y attendre, comme il y en aurait eu dans certaines gargotes en France. Ce silence était empreint de respect, comme en Italie on sait en avoir pour une jolie femme. Nous commandâmes une assiette de charcuteries que la serveuse plaça au milieu de la table pour nous permettre d'y picorer chacun notre tour à notre guise. Nous commandâmes de la « bibitte ». Hélas, question grivoiserie, le mot était tentant. Nous en jouâmes évidemment ; nous avions eu des instants d'amour intime qui nous permettaient quelques écarts de langage. Aussi, lorsqu'elle s'était emparée de la carte, Solange m'avait-elle fait un sourire de connivence. « Oui, nous prendrons un pichet de rouge ». Écarlates souvenirs !
L'après-midi, nous déambulions dans la ville, tandis que dans nos mains et nos cœurs se jouait la carte du tendre. Solange me semblait si menue et si « à moi » dans cette ville isolée du reste du monde par tant de beautés et tant de lagunes ! La plus belle ville du monde pour la plus jolie femme. Je l'attends et l'heure ne passe pas. Pour les autres touristes, cette immobilité ne fait que prolonger leur voyage. Pour moi, elle le fait reculer. Chaque minute où elle n'apparaît pas, repousse l'espérance d'un improbable rendez-vous. Comment ai-je pu penser qu'il suffisait d'envoyer un billet d'avion et une réservation de chambre pour la faire revenir, pour effacer les heures de haine et d'incompréhension dont a été jalonnée notre séparation ? Comment puis-je croire qu'elle viendra avec son sac de voyage, sa trousse de maquillage, et s'installera à la table que j'ai retenue !
Je suis opiniâtre pour deux, Solange !
Le pianiste joue un autre nocturne de Chopin, le nocturne en si bémol mineur. La princesse de « Senso » s'en est allée dans sa chambre. Mais sa silhouette reste imprimée dans mon esprit, superposée à celle de Solange. Comment a-t-on pu se haïr à ce point après s'être tant aimés ! L'ombre portée du soleil fait bouger les ombres que je porte en moi. Je ne peux m'empêcher de penser aussi à Jeanne, que j'ai aimée rieuse, déterminée, dominante. Et qui, d'une certaine manière, aurait pu me sauver. Nous sommes mus par des forces qui nous échappent, mais c'est nous qui traçons notre destinée, nous et nous seuls. Nous avons le devoir d'échapper à notre inconscient, c'est à toi, Jeanne, que je dois ce précepte. Tu y es parvenue, toi. Pas moi. Il s'en est fallu de peu que ce soit à toi que j'adresse ce stupide billet d'avion. Serais-tu venue, d'ailleurs ? Pas plus que Solange, sans doute ; je t'agaçais trop. Solange a ignoré combien je pensais à elle et toi tu ne supportais pas que je pense trop à toi. Me voici entre deux destins d'amour qui se sont mal conclus. C'est ce qu'exprime l'andante du pianiste.
Pouvaient-ils se conclure autrement que par un échec ? Derrière la longue silhouette de Jeanne se cachait l'ombre de Solange. J'ai vécu pour l'une tandis que l'autre m'a appris à vivre. Jeanne avait cette phrase que je trouve exacte : « On rend très rarement à l'autre ce qu'il vous a apporté ; c'est généralement à un tiers qu'on le retransmet. » Jeanne m'a permis de retrouver la liberté vis-à-vis de moi-même, mais ce n'est pas pour elle que je vais en user, ce soir. Ni pour elle ni pour personne, finalement, pas même pour moi-même.
Et c'est au tour d'un monsieur cravaté, élégant dans son beau smoking bleu nuit, une longue blonde américaine aux lèvres, d'entrer dans le salon de l'hôtel. Il y fera un tour, jettera un coup d'œil alentour, puis repartira aussitôt, non sans avoir laissé tomber sa cendre dans un grand cendrier sur une table à côté de moi. Il a l'air des gens importants qui maîtrisent tout, leur allure, le temps, leur entourage. C'est peut-être pour cela qu'il ne se donne pas la peine d'attendre.
Des personnes superbement habillées se succèdent dans le hall, entrent dans le salon ou se précipitent vers l'ascenseur. C'est la valse des marionnettes. J'ai du mal à supporter cette vie qui grouille autour de moi, chacun étant à lui même le centre de l'univers. Tout à coup, je suis saisi par ce vertige qui me poignait à Paris dans le métro lorsque je prenais conscience de la précarité de ces mortels visages qui, à l'arrivée de la rame, se reflétaient, innombrables et blafards, dans les vitres des wagons. À l'arrêt du train, je montais comme tout le monde dans l'un d'entre eux et la faucheuse repartait vers la station suivante. Ici, c'est l'inverse, mon immobilité me pèse.
« Souhaiteriez-vous un café, Monsieur ? Ou une eau minérale ? » Un serveur, vêtu d'un uniforme qui fait penser aux soldats de l'Empire, me sort de mes songes en proposant la carte du salon de thé. C'est très gentil à lui, mais je n'ai plus soif, ni véritablement faim. Je suis peut-être le seul dans ce cas, car les rombières derrière moi s'empiffrent de gâteaux, comme s'il y allait de leur vie.
Pour la dernière fois, je me dirige vers l'ascenseur. Lorsque celui-ci s'ouvre, je me trouve nez à nez avec une jeune fille qui me sourit de telle façon que me vient à l'esprit la présomptueuse pensée de croire que je lui tape dans l'œil. Un instant, son regard me fait revivre. Je peux plaire. Elle est habillée « sport », ce qui à Venise m'étonne, on s'attend à tout à Venise, à de grands concerts, à d'extravagantes expositions, à de suffocantes installations, à toutes sortes de provocations, mais pas à un tournoi de tennis. Je vois mal Venise concourir aux Jeux olympiques. Ses fastes sont trop gratuits pour cela. Mais je vois bien que je vous lasse avec mes considérations sur l'inanité des choses... J'entre donc dans l'ascenseur.
Lorsque je reviens de ma chambre, avec mon inutile téléphone portable qui ne sonnera pas, le pianiste joue toujours ses sonates. J'envie son aisance, moi qui ai toujours rêvé d'apprendre le piano. Plus que jamais aujourd'hui, je saurais m'en servir : c'est l'instrument de l'évanescence, les notes se survivent un temps avant de mourir. Les mains, mais ce ne sont pas les miennes, glissent sur les touches du clavier. Même ma mort, je ne saurais la mettre en musique.
.... Voilà, il est 20 h 30. Le maître d'hôtel m'a fait appeler par la réception pour savoir si la réservation de la table 14 – j'ai évité la 13 par superstition – tenait toujours. Elle ne tient plus, évidemment. Il peut la donner à d'autres clients.

Alors, il prit ses vêtements dans sa chambre d'hôtel, les plia et les mit dans sa valise avec deux lettres, l'une pour sa femme, cette femme qui l'avait trahi et qu'aujourd'hui encore, il aimait envers et contre tout, l'autre pour ses enfants, qui étaient toute sa vie. Leur dire à tous qu'il les aime. Leur dire ou ne pas leur dire ? Il emporterait avec lui son silence, tout ce dont il n'a pas voulu parler dans ces pages, son amour pour ses enfants, surtout. Il cacheta la lettre qu'il leur adressait. Ce serait son dernier secret, leur dernier secret. Puis il laissa le tout en plan. L'hôtel ferait le tri de ses bagages, ses enfants feraient le tri entre les mots, les essentiels et les autres tout aussi indispensables, sa femme ferait le tri de ses souvenirs, ses amis tireraient un trait sur l'album de photos, et il tirera sa référence. Venise, terminus, tout le monde descend.
J'ai choisi le passé, je viens de m'en apercevoir, sans doute pour donner une certaine solennité à l'acte que je vais accomplir. Il ne me reste plus qu'à choisir le trajet et le lieu. Je sais que mes pas seront pesants dans les escaliers, car je vais prendre les escaliers pour prendre mon temps – d'ailleurs, il ne compte plus, le temps –, je sais que je vais buter sur les pavés inégaux des ruelles, des innombrables ruelles qui me rappelleront celles de ma vie, je sais que j'aurai, pour toi, ma femme, une dernière pensée que j'emporterai dans l'eau noire du Canal Grande, face au Lido, où tout est luxe, faste et volupté comme tu aimais que ce soit. Tu n'es pas venue, tu ne viendras plus. Es-tu jamais venue, as-tu jamais été présente à mes côtés lorsque nous contemplions l'eau froide de la place Saint-Marc ? Je crois t'y rejoindre, mais je sais que je vais t'y perdre une dernière et ultime fois. Et tu me retrouveras sur le sable du Lido, couvert des paillettes et des confettis de la fête... Si jamais tu me cherches !
Allons, il est temps d'éteindre les girandoles. « Un pas de plus et tu y es ». Et il crut entendre la voix de Jeanne au milieu des cris de la foule.

« Frères humains, qui après nous vivez, n'ayez point contre nous le cœur endurci. »
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Célyne Bouchentouf · il y a
Que dire de plus que ces commentaires élogieux ? Toujours le même thème de l'amour qui fait mal, qui fait souffrir mais oh combien bien écrit... Le suicide comme fin ? La mort est toujours à la fin... Mais l'amour ?
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Michel Dréan · il y a
On a tous des Solange accrochées à nos vieux os, des lectures d'auteurs américains, Bukowski ou Fante à danser dans nos têtes, des canaux qui se sont pendus à Venise ou ailleurs. Voir Venise et ne pas mourir, enfin pas tout de suite !
Bravo Pierre-Yves pour cet écrit si dense qui fait ressurgir tout cela.

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Pierre-Yves Poindron · il y a
"L'Amour est un chien de l'enfer"... Bukowski l'a bien dit... Fante aussi d'ailleurs. Merci Michel pour ces références.
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Guy Bellinger · il y a
Que c'est triste Venise au temps des amours mortes...
Une Venise, qui comme Bruges est trop souvent ville morte, évoquée avec une sensibilité impressionniste envoûtante.
L'ambiance est digne de Thomas Mann et plus encore de Visconti (comme son film, votre récit funèbre est assorti d' une impeccable b.o.) Plus encore j'y retrouve, la perte du goût de la vie du "Feu follet" de Louis Malle, d'après Drieu La Rochelle.
De belles réflexions sur la vie, sur l'inaccomplissement d'un être qui n'a pas joué la bonne partition. Un texte qui peut aider lectrices et lecteurs à trouver d'autres solutions que le suicide, même quand ils dressent un bilan négatif de leur passage sur terre.

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Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci Guy de ce commentaire bienveillant.
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Les Histoires de RAC · il y a
De jolies références et de belles illustrations mais l'ambiance est lourde et quelle tristesse dans la désillusion ♫
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Armelle Fakirian · il y a
Un récit mélancolique, nostalgique. Le destin choisi d'un homme chez qui le remords et la solitude se colorent de romantisme désabusé dans cette ville ô combien symbolique de l'amour ! Un très beau style. On attend avec cet homme, en partageant ses intimes pensées. Viendra ? Ne viendra pas ? Mais peut être connaît-il déjà la réponse à l'avance...
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci Armelle de ce commentaire qui me pose une question : "viendra ? Ne viendra pas ? Mais peut-être connaît-il déjà la réponse à l'avance...." Il la pressent, mais il attend que le sort en décide autrement, tout en ne croyant pas à un destin tracé ailleurs... Et il est à lui-même son propre sort. Merci de votre lecture.
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Julien1965 Dos · il y a
L’hôtel Danieli à Venise, quel décor pour évoquer les amours feintes et les amours défuntes. Un texte sur l’attente, l’espoir et la solitude alors que les clients défilent dans le hall et s’installent confortablement dans ce restaurant version romantique jus XIXe, teinture lis de vin ; alors que les souvenirs et les artistes défilent dans la caboche du narrateur. De mémoire : Bruckner, Chopin, Sand, Visconti pour ceux qui ont transcendé leur vie par l’art, le plus beau des refuges ?, à condition que l’on ait un peu de talent.
Mais pour eux, ce fut de la haute voltige.
Cet hôtel fut aussi le nid désastreux de Sand et de Musset. Elle y a aimé un écorché vif, un alcoolique, un drogué, un dandy blessé, dépravé, qui selon son principe au quotidien : « Je dois vivre mal pour écrire bien ». C’est beau l’amour.
Oui, l’amour existe, même si, les premiers emportements cèdent souvent la place aux tensions, aux incompréhensions, aux incommunicabilités donc à des débordements qui laissent quelques cicatrices.
Très beau texte, fluide dans son intériorité et humain dans le sens que l’être humain peine souvent à se transformer en mieux.
A-t-on toujours conscience du mal que l’on a fait à l’autre ?
Et l’autre, en a-t-il conscience ?
Allo Bergman ?

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Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci Julien pour ce superbe commentaire.
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Aldo Rossman · il y a
Où attendre la mort ailleurs qu'à Venise ? Et pourtant, on ne la voit pas venir tout de suite cette mort (oubliant que l'histoire appartient à la catégorie "drame"), on voit d'abord la ville des amants désunis, on se laisse émouvoir par cet homme désabusé qui manie l'ironie envers lui-même, en s'attachant à ses souvenirs dérisoires.
Bravo pour cette histoire qui entre avec finesse au fond de l'âme de ce personnage sur fond de musique évocatrice.

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Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci beaucoup Aldo de votre appréciation. Et bienvenu sur SE.
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Brigitte Bardou · il y a
Venise, le décor parfait pour cette superbe symphonie mélancolique. Le récit est fluide et emporte. C'est très beau !
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Viviane Fournier · il y a
C'est un superbe voyage, teinté d'émotions multiples et de sons en écho qui racontent l'amour ...
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci Viviane de ce beau commentaire. Je suis content que ce texte suscite des émotions multiples.
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Hélène CUINIER · il y a
J'explore ce qui me reste de monde : le hasard. Seul, l'écho de mes pas sonne dans les ruelles, le largo de la sonate pour violoncelle et piano de Frédéric Chopin en arrière fond. Pauvre Frédéric, comme tu as dû souffrir à attendre Sand, sable où tu as fini par t'échouer !

Il est des lieux intemporels comme Venise où le passé et le présent se mêlent avec une telle facilité, un hasard surprenant... Je ne suis pas étonnée que la passion contrariée de Chopin vous ait inspirée, sa sublime musique aussi pour conter la vôtre...Et peu à peu conduit les lecteurs à communier avec l'amoureux désespéré, de lui, de la Femme, de l' Amour....cherchant le moindre signe pour tenter de retrouver l'espoir!
très beau texte, post romantique comme je les aime....avec certains de mes héros préférés en plus!

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Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci Hélène, à très bientôt de vous lire.

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