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Rencontre du dernier type

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Julien Decker

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Au dessus d’un petit lopin de terre en pleine campagne, un beau ciel étoilé éclaire une cabane isolée. Sur le chemin de terre bordant l'habitation est planté un panneau sur lequel est inscrit : Chez Marinette et Francis, potager biologique et inventions lumineuses ! Construite de bric et de broc à partir d’objets de récupération, la cabane surplombe un jardin potager. Tout est calme.
Soudain une clenche crisse et la porte d'entrée de la cabane s’ouvre dans un grincement strident. Un homme tente de s’extraire discrètement de l'habitat. Il marche à tâtons mais un faux pas fait grincer une latte en bois de la terrasse. Provenant de l'intérieur de la cabane, on entend un râle demandant le silence : chut ! Les marches, les gravillons, ou en ouvrant la porte des WC extérieurs, chaque surface ou objet actionné par l’homme provoque du bruit immédiatement ponctué par un “chut” provenant de l’intérieur de la cabane. Une fois que l’homme est à l'intérieur des toilettes, le silence revient à nouveau.
Soudain le ciel s’éclaire, les nuages s'écartent et une gigantesque soucoupe volante s'immobilise au dessus du potager. Une immense échelle télescopique à barreaux se déploie et un personnage descend laborieusement jusqu’au sol. Alors qu’il sort des toilettes en actionnant une bruyante chasse d’eau, ponctué par un chut, l’homme tombe nez à nez avec un extraterrestre.

Cet être semble avoir atteint le stade ultime de l’évolution du vivant en possédant un corps humanoïde immatériel : il est gazeux ! De la taille d’un homme, il ressemble à un petit nuage possédant une grosse tête, deux bras et deux jambes sans pieds. Il flotte littéralement à une dizaine de centimètres au dessus des laitues. Son corps bedonnant est formé de petits bourrelets nuageux et une douce lueur rayonne de l’intérieur. Il ressemble à un croisement entre un être de lumière et un nuage boudiné.
L’homme se présente de suite : au nom de l'espèce humaine, Francis lui souhaite la bienvenue sur Terre. L’homme se lance dans un monologue enflammé et s'enthousiasme du partage de connaissances et de l’enrichissement mutuel des deux espèces. Par-dessus tout, Francis espère que l’exemple d’une espèce supérieurement évoluée ramènera les humains à la raison stoppant ainsi tout conflit armée et la surexploitation des ressources naturelles. Francis en est sûr, c’est une ère nouvelle de paix dans le monde qui s’ouvre. L’extraterrestre flotte stoïquement face à l’homme.
Pour sceller ce moment solennel, Francis propose une poignée de mains historique. Tel Dieu face à Adam sur le plafond dans La Chapelle Sixtine de Michel-Ange, l’extraterrestre et Francis s'élancent l’un vers l'autre, l’index tendu pour tenter de se toucher. Mais au lieu de rentrer en contact solennellement, l’extraterrestre tire le doigt de Francis en laissant s'échapper un énorme gaz... Incrédule, Francis regarde l'extraterrestre rire de sa propre bêtise en secouant ses épaules agitant tout son corps bedonnant et vaporeux.
La magie est rompue. Cette fois Francis doit se rendre à l’évidence : cet être supérieur est totalement stupide.

Dépité, Francis rentre chez lui en abandonnant tout espoir de guérir l’humanité de ses maux. L’extraterrestre le suit dans son salon pour lui exposer l’objectif de sa venue sur Terre. Bien qu’il ne possède pas de bouche, ce voyageur de l’espace parle en français d’une voix parfaitement compréhensible. Il n’est pas venu seul ; d’autres congénères l’accompagnent tous plus stupides les uns que les autres. Il est l’Ambassadeur de son espèce et s’appelle “Pfff”, et fait partie de la civilisation des Nébuleux. Lui et ses semblables sont nommés d'après des onomatopées gazeuses : Pschit, Plop, Tsss et Fouït...
Ils sont totalement assistés par des gadgets technologiques greffés sur leur corps qui leurs facilitent les tâches ordinaires. Si bien qu’ils ne sont plus capables faire face à une situation nouvelle. Ils ne s’adaptent plus et leur espèce a cesse d'évoluer : chaque nouvelle génération est plus bête que la précédente.

Cependant quelques individus ont réussis à identifier la solution à leur problème : l’imagination. Ils sont venus sur Terre pour la cultiver en s’inspirant d’une espèce primitive à fort potentielle de progression : l'humanité. Ils demandent à Francis de leur présenter des exemples remarquables de l’imagination humaine et de sa transmission. Pour donner corps à la démonstration, l’Ambassadeur “Pfff” équipe Francis d’un casque sensoriel. Le couvre-chef permet de contrôler le temps et l’espace de la pièce dans laquelle se trouve le porteur du casque surmonté d’une multitude d’antennes.

Pour démarrer son exposé, Francis remonte aux temps préhistoriques en ouvrant la porte de la salle de bain. La baignoire débordant d’eau se transforme en rivière serpentant dans un paysage aride et, en tirant le rideau de douche, Francis découvre le rift africain à l’aube de l’humanité. L’homme, l’Ambassadeur et ses nébuleux semblables sont projetés au temps des premiers hominidés. Francis fait remarquer non sans ironie que découper de la viande crue avec ses dents ou avec des fougères n’est pas d’une grande efficacité. L’invention du silex et des premiers outils tient donc plus d’une multitude de tentatives et d’échecs avant de fabriquer un outil adapté à un besoin. Dans sa cabane, Francis fait cheminer les Nébuleux dans chaque pièce.
Grâce au casque sensoriel, chacune correspond à une période et une avancée majeure de l’humanité accomplie par des hommes et des femmes grâce à leur imagination.

Mais la capacité de compréhension des Nébuleux est aussi large que la richesse de leur prénom gazeux : ils ne comprennent rien. De plus Francis ne saisit pas ce qui a motivé leur choix en atterrissant chez lui ! Francis est un modeste maraîcher et inventeur de luminaires de récupération aux formes originales. L’Ambassadeur “Pfff” lui révèle la véritable raison de leur présence chez lui. Pour atteindre la réussite il faut d’abord passer par l’échec. Et Francis a déposé le plus grand nombre de brevets infructueux sur Terre. Aucun n’a produit la moindre avancée technologique majeure.
Selon l’Ambassadeur “Pfff”, Francis est un expert en échec.

Dépité, Francis abandonne les envahisseurs de l’espace pour aller dans la seule pièce qui n’avait pas été visitée. En refermant bruyamment la porte derrière lui, un “chut” vient ponctuer le claquement de la porte. C’est la chambre à coucher où sa femme, enceinte, dort d’un sommeil agité. Il lui confie ses états d’âme. Avec sincérité sa bien-aimée lui confirme la vérité nue : il est un inventeur raté. Mais ce qui le caractérise n’est pas sa capacité à échouer. Pour Marinette, ce qui fait de lui un homme exceptionnel, c’est son indéfectible optimisme. Il ne sera peut-être pas de ceux qui changeront le monde, mais il sera toujours parmi ceux qui essaye...
Regonflé à bloc, Francis retourne dans le salon en se gardant bien de faire part, à sa douce et tendre, de la présence de voyageurs intergalactiques dans la pièce d’à côté.

Francis est prêt à aider les Nébuleux à retrouver le chemin de l’imagination à une seule condition. En aucun cas, sa femme qui subit une grossesse difficile ne doit être au courant de leur présence.

L’Ambassadeur “Pfff” enfile à son tour le casque sensoriel pour présenter à Francis leur planète et leur société gazeuse afin d’identifier les causes de leur déclinisme.
Pour l’inventeur le constat est assez vite ciblé. A force de déléguer les prises de décision à des assistances technologiques ou des intelligences artificielles, les Nébuleux sont devenus les héritiers d’une technologie qu’ils ne maîtrisent plus, pire ils en sont tributaires. Ils ne sont plus capables de construire une pensée autonome.
Francis est forcé de constater que les prémices de ce phénomène commencent aussi à toucher ses semblables humains. C’est en partie pour cela que Marinette et lui-même vivent en marge de la société.

Mais Francis n’arrive pas à semer une graine d’imagination dans l’esprit de ses visiteurs. Malgré ses efforts, les Nébuleux semblent étanches à tout processus créatif. Et chaque tentative pour stimuler leur imagination est rythmée par les facéties du Nébuleux “Pschit” qui tend son doigt en guise de plaisanterie potache.

En essayant d’être créatif, le Nébuleux Plop fait exploser la voiture de Francis réveillant sa femme du même coup. Lorsqu'elle arrive dans le salon, elle tombe nez à nez avec les extraterrestres. Le choc émotionnel est si violent, qu’il déclenche le travail d’accouchement. Vivant en autarcie sans téléphone et privé de véhicule, les jours de Marinette et du futur enfant sont remis en cause.

L’Ambassadeur “Pfff” essaye d’utiliser un de ses gadgets technologiques mais aucun n’est adapté à la situation. Les Nébuleux sont dépassés. Il n’y a pas le choix, Marinette demande à Francis de l’aider à accoucher. Il est dépassé aussi. Sa femme l'exhorte alors de faire preuve d’imagination.
Isolés au milieu de nul part, le couple met au monde son premier enfant avec des gestes maladroits mais délicats. Sans avoir appris les bons réflexes, Francis et Marinette prennent soin du nouveau-né. Les premiers cris résonnent. Étonnés, les extraterrestres s’élèvent doucement dans la pièce et suspendent la magie de l'instant dans une ronde nébuleuse.

Pendant que Marinette donne le sein, Francis livre ce qu’il croit être le secret de l’imagination. Il y a une part d’inné qui nous est transmis par nos ancêtres soit seulement 3% de nos comportements. Le reste c’est de l’imitation. Si l’Ambassadeur “Pfff” veut offrir un avenir meilleur aux générations futures, il doit commencer par donner l’exemple.
L’imagination ne se fabrique pas, on lui laisse libre court.

Le Nébuleux “Pschit” tend à nouveau son doigt pour la nième fois et Marinette est offusquée. Dans un réflexe de préhension, le bébé saisit la phalange nuageuse. Puis “Pschit” porte son doigt à sa bouche et transforme son avant-bras en flute produisant un son merveilleux. L’Ambassadeur “Pfff” est estomaqué. Pour le première fois depuis des générations un de ses semblables a inventé quelque chose.

Les extraterrestres quittent les jeunes parents en abandonnant tous leurs gadgets technologiques derrières eux. A présent les Nébuleux feront par eux-même en se laissant guider par leur imagination.
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