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FINALISTE
Sélection Jury

Depuis deux jours, Ingui longeait le fleuve Putumayo. Il était jeune, mais déjà bâti comme un adulte, aussi musclé que les hommes de sa tribu. Sa peau brune luisait au soleil, faisant jaillir ses muscles lorsqu’il se déplaçait. D’une démarche légère et précise, il avançait en silence, scrutant tout autour de lui la présence d’une proie. Il avait le devoir de nourrir sa famille et songeait à son retour dans sa tribu, il ne pouvait rentrer les mains vides, il avait promis à sa mère de revenir avec de la viande. Avec un peu de chance il trouverait des capybaras. Il adorait cette viande filandreuse. Il quitta la berge du fleuve pour s’enfoncer dans la forêt. La marche était plus difficile, et bien qu’habitué à la chaleur moite qui régnait dans la jungle, il transpirait abondamment. Le soleil, déjà haut dans le ciel, lui indiquait qu’il lui faudrait bientôt trouver un abri pour la nuit.
Il était déjà tard quand il remarqua des éclats de fruits secs au sol. Pas de doute, un rongeur était passé par là, avec un peu de chance, ce serait un capybaras. Il sentit l’excitation de la chasse se saisir de lui. Il scruta les traces, infimes, mais assez nombreuses pour suivre une piste, pour un chasseur aguerri à ces techniques. Lui, Ingui, avait appris de son père à lire les traces laissées par les animaux. Les traces à suivre, et celles à éviter. Ici, sans nul doute, c’était à suivre. De son pas sûr, il avançait, sa longue sarbacane effleurant parfois une branche déplacée par le passage de l’animal, parfois des plantes légèrement tassées. Il avançait de plus en plus vite, dans le plus grand silence, semblant flotter au-dessus de l’humus qui composait le sol de la forêt. Ses sens en éveil, son esprit entièrement concentré sur le plaisir qu’il tirait à suivre la piste laissée par sa proie, il ne pensait plus au temps qu’il lui faudrait pour rentrer. Son instinct de chasseur avait pris le dessus. Il courrait, bondissait, le long d’un chemin que lui seul pouvait déchiffrer dans cette nature sauvage, gravissant maintenant une pente qui allait en s’accentuant, quand il s’arrêta net. Devant lui, à quelques dizaines de longues foulées, il distinguait l’objet de sa traque. La végétation touffue avait cédé la place à quelques rochers parmi lesquels quelques plantes basses tentaient de pousser. Le rongeur se tenait sous un arbuste, dont les larges feuilles le protégeaient de la vue d’un rapace. Immobile, il humait l’air autour de lui, attentif aux odeurs qui lui indiqueraient un danger. Ingui retient son souffle, d’instinct, le rongeur était aux aguets, le moindre doute le ferait détaler et il aurait peu de chance de le retrouver avant la nuit. Ingui pris quelques instants. Il était placé idéalement, le vent venait de la direction de sa proie, celle-ci n’avait donc que très peu de chance de le sentir, le soleil déclinant dans son dos le rendait difficilement visible, les ombres s’allongeant et se mêlant entre elles, entre lumière et obscurité. Doucement, sa main droite descendit vers l’étui de bambou dans lequel il rangeait ses fléchettes. Il choisit la plus longue, reconnaissable à la plume rouge d’un ara qu’il avait fixée à l’une des extrémités pour la guider. Equilibrée, la pointe acérée et durcie au feu de bois, polie par l’usage qu’il en avait déjà fait, la fléchette roulait entre ses doigts. Il la soupesait, prenant plaisir à sentir ce bois rond et dur, évitant la pointe qu’il avait trempée dans un poison qui ne gâterait pas la chair de l’animal. Il la fit glisser dans sa sarbacane, à cette distance, ce ne serait pas facile, mais il avait déjà réussi de jolis tirs. Son cœur battait dans sa poitrine, il porta la sarbacane à la bouche et pris une longue inspiration. Devant lui, le rongeur se dressait, comme averti d’un danger, il regardait autour de lui, tentant de distinguer entre les lianes, les feuilles et les branches autour de lui, la présence d’un prédateur. Ingui souffla, tentant d’expulser l’air de ses poumons le plus rapidement possible, sachant que cela donnerait de la vitesse à sa fléchette. Celle-ci jaillit hors de la sarbacane, sa plume rouge se dressant à son extrémité, filant droit sur sa cible. Pour Ingui, c’était le moment le plus exaltant, celui qui terminait sa traque, sa flèche prolongeant la longue marche qu’il avait faite pour surprendre sa proie. Elle filait, silencieuse et mortelle, fendant l’air moite et chaud de la forêt. A l’extrême de son champ de vision, le capybaras capta un mouvement, l’attention accentuée par la couleur rouge de la plume. Les sens en alertes, prêt à bondir, il eut juste le temps de tourner la tête pour distinguer le danger que la fléchette se figeait déjà dans son épaule gauche. Il ressentit une légère brulure, pu encore faire deux ou trois bonds pour s’enfuir, avant que la paralysie lui gagne tout le corps. Le poison venait de faire son effet, Ingui regardait l’animal s’écrouler, le cœur gonflé de la fierté du chasseur.

Il gravit les quelques mètres qui le séparait de son butin, et le ramassa. Le capybaras était gros, et bien en chair, sa mère le préparerait comme il l’aimait, macérée dans les épices pendant qu’il ferait des braises pour le cuire. Il se redressa, pour admirer sa proie. Il la brandissait devant lui, le bras tendu vers le ciel, admirant l’animal. Puis, laissant son bras retomber le long de son corps, il regarda autour de lui, examinant l’endroit où l’avait guidé sa course. Il n’était jamais allé aussi loin de sa tribu. Il ne connaissait pas ce coin ci de la jungle. Au-delà d’où il se trouvait, la pente s’accentuait, jusqu’à la verticale, formant une courte falaise escarpée. Par-dessous, la végétation se faisait plus dense, la jungle reprenant le dessus. Il sortit son coutelas, saigna la bête et commença à la dépecer. Tout occupé à son travail, il fut à ce point surpris par un bruit énorme venant du haut de la falaise qu’il en lâcha son gibier et son couteau. Il leva les yeux, reculant d’instinct vers l’abri des arbres, quand il vit surgir au-dessus de lui un engin comme il n’en avait jamais vu. Celui-ci volait vers la forêt, semblant flotter dans les airs, quand, soudainement, il prit une trajectoire descendante. Il piqua vers les premiers arbres épars et s’écrasa dans ceux-ci, brisant les branches, des débris arrachés par les chocs de l’engin contre les troncs ou les rochers étaient projetés dans les airs. Une forme humaine fut éjectée et alla s’écraser au sol. L’engin termina sa courses une trentaine de mètre plus bas qu’Ingui. Le bruit cessa, laissant la place à un silence tel qu’on aurait pu croire toute vie disparue de la forêt.

Ingui ne bougeait pas. Il observait, apeuré, craintif, mais curieux. Qu’était cet engin venu du ciel ? Il regardait la forme éjectée de celui-ci. Celle-ci se trouvait sur sa droite, en contrebas, avant le véhicule. Elle ne bougeait pas. Il distinguait des jambes, des bras, mais curieusement, un vêtement couvrait tout le corps, quant à la tête, elle semblait enfermée dans un bol rond, luisant. Il s’approcha doucement. Il s’agissait d’un être de même nature que lui, mais plus grand, plus grand même que les plus grands de sa tribu. Arrivé à ses côtés, il s’accroupit doucement. Il déposa la capybaras qu’il avait ramassé en même temps que son coutelas. Du bout de celui-ci, il piqua doucement dans le bras, juste pour voir si l’être bougerait. Devant l’absence de réaction, Ingui s’enhardit. Il s’approcha encore, et se pencha vers la tête. Il ne voyait pas son visage, celui-ci était couché sur le ventre, la tête formant un angle bizarre avec le corps. Lâchant son couteau, Ingui se redressa d’un coup. Il devait aller chercher les anciens du village, demander de l’aide. Il se rendit compte qu’il ne pourrait même pas leur décrire l’être étendu à ses pieds. Il ne voyait aucun morceau de peau, les vêtements l’enveloppaient entièrement. Il se pencha et après une courte hésitation, le saisit par le coté, et le retourna. Le bol qu’il avait sur la tête était transparent à l’endroit du visage. Il caressa doucement, du bout des doigts, cet étrange chose qui recouvrait la tête de l’inconnu. Sa main remonta sur la matière transparente, celle-ci était lisse, jamais Ingui n’avait vu ou touché pareille chose. Derrière cette matière, il distinguait les traits d’un homme, un filet de sang s’échappait de sa narine, les yeux vitreux ne laissait aucun doute sur sa mort. Quel était cet être venu du ciel ? D’où venait-il, quel voyage avait-il accompli pour terminer sa route sur le flanc de cette colline ? Ingui se redressa. La chose qui transportait l’homme était un peu plus bas, bloquée entre un rocher et un tronc d’arbre. Une légère fumée s’échappait de celle-ci. Sa curiosité l’emportant à nouveau, il s’approcha. Il se demandait comment cet objet pouvait voler, il n’était pas pourvu d’ailes, comme les oiseaux, on aurait dit un bloc, fait d’une matière qu’il ne connaissait pas. Une partie basse, d’une couleur vive, arborant des dessins divers, et une partie haute, munie tout autour de la même matière transparente portée par l’être qui gisait mort, à quelques pas de là. Doucement, il tournait autour de cet l’objet. Il ne connaissait pas de mot pour définir ce que c’était, mais il devinait que c’était quelque chose construit par le peuple de l’être mort, pour permettre de voler.

Tout en arrivant sur un côté, il remarqua une ouverture. Ce qui semblait être une porte ou quelque chose du style était ouverte et c’est sans nul doute par-là que l’être mort avait été éjecté. La matière transparente présente dans le haut de la porte avait volée en éclat, une multitude de petits morceaux se trouvant au sol brillaient dans le soleil couchant. Ingui continuait sa progression, l’intérieur de l’engin se dévoilant peu à peu. Il distinguait ce qui lui devait être un siège, vide. Prudemment, il posa la main sur le toit de l’objet. Il était tiède, réchauffé par le soleil. La matière était dure, et lisse. En se penchant, il risqua un œil à l’intérieur, et se jeta brusquement en arrière, courant s’abriter derrière un rocher. Il sortit une flèche de son étui, celle munie d’une fleur bleue, dont la pointe avait été trempée dans un poison mortel, et l’engagea immédiatement dans sa sarbacane. Il y avait encore un être dans l’engin, et il bougeait, il vivait. Accroupi, Ingui avait peur devant l’inconnu, ses jambes tremblaient. La sarbacane près des lèvres, il se remis debout, quittant l’abri que lui fournissait le rocher, son arme pointée vers l’intérieur de l’engin, prêt à envoyer la mort d’une puissante exhalation de ses poumons. D’où il s’était placé, il voyait maintenant l’intérieur tout entier. Dans un second siège, un autre être se démenait. Il semblait coincé, il poussait des bras, tenant de se libérer. Il était vêtu comme son compagnon, enveloppé dans les mêmes vêtements, la tête cachée par ce même bol. Il du remarquer Ingui, car il sursautât. Il se tourna vers lui, Ingui distinguait maintenant son visage. Il s’agissait d’un homme, la peau plus claire que la sienne, mais un homme, aucun doute. Immobile l’un comme l’autre, Ingui pointait sa sarbacane sur l’inconnu, quand, doucement, celui-ci lui fit un geste de la main. Un geste qu’Ingui comprit, il lui demandait d’approcher. Il parlait dans une langue inconnue, sa voix assourdie par ce qu’il portait sur la tête. Ingui ne bougeait pas. Toujours craintif, il se tenait à quelques pas de l’ouverture, la sarbacane maintenant pointée vers le sol. Sa peur le quittait, l’attitude de l’homme n’était pas agressive, et son instinct lui soufflait qu’il avait besoin d’aide. La fumée sortant de l’objet s’était épaissie, et prenait une couleur plus noire. Ingui sentait l’odeur du feu. Il s’approcha de l’être. Celui-ci avait remarqué la fumée, et parlait plus fort, plus vite. A travers la matière transparente qui protégeait son visage, Ingui voyait la peur dans ses yeux, de la panique même. L’homme continuait de s’agiter, tapant sur une boucle se trouvant au niveau de sa poitrine, accroché à son siège par deux sangles sur lesquelles il tirait pour se dégager. Il n’avait jamais vu de sangles pareilles, elles étaient faites dans une matière inconnue, tressées très serrées, lisses et solides. Ingui porta la main à la corde à laquelle il accrochait son couteau, et se rappela aussitôt l’avoir laissé tomber près du corps, un peu plus haut. Il était près de l’homme maintenant, et pour le dégager, il tenta de déchirer ces liens avec les dents, en vain. Il se rendit compte rapidement qu’il n’arriverait à rien de cette façon. La fumée avait encore augmenté, Ingui comprenait qu’il devait aller vite. De sa main, il prit appui sur le siège vide pour sortir et aller chercher son couteau, quand l’homme le saisi par le poignet. Sa main serrée sur son avant-bras, l’homme le regardait et criait, totalement paniqué à la vue des flammes qui se dégageaient maintenant de l’engin. Il fallait faire vite, Ingui cria qu’il allait chercher de quoi couper les sangles qui le retenaient et l’empêchaient de sortir, mais l’homme ne le comprenait visiblement pas. Sa poigne était forte, puissante, et Ingui ne parvenait pas à se libérer. Il regardait ses flammes augmenter rapidement, sentant la chaleur sur sa peau. L’homme continuait de parler, hurlant, brandissant son bras libre pour lui désigner la forêt, Ingui ne comprenait pas ce qu’il voulait. Il regardait dans la direction désignée, mais ne voyait rien qui pourrait les aider, quand son regard se porta sur une pierre, à ses pieds. Il s’en empara et frappa de toutes des forces sur ce bras au bout duquel se trouvait cette main qui le retenait prisonnier. Il y mit toute sa force, tellement de force qu’il sut qu’il lui avait cassé un os, la main qui le retenait le lâchant immédiatement, toute molle. Il sortit sans plus attendre, courant vers l’endroit où il avait abandonné son couteau. Il ne put s’empêcher de voir le regard paniqué de l’homme qui le regardait s’éloigner, hurlant toujours dans ce langage qu’il ne comprenait pas, mais dont il devinait les intonations suppliantes. Il gravit rapidement la pente raide, gagna l’endroit où gisait le gibier et le corps de l’autre homme, si différent, et si incongrument unis dans la mort. Il cherchait des yeux son précieux couteau. Une angoisse sourde le saisissait, il soulevait les cailloux, cherchant l’éclat blanc de son couteau, dont la lame était issue de l’os de la mâchoire d’un gibier que son père avait tué pour lui. Le jour déclinait de plus en plus, il faisait maintenant sombre, et la nervosité qu’il ressentait ne l’aidait pas dans ses recherches. Dans son dos, il entendait maintenant hurler l’homme captif, sa voix trahissant la panique qu’il avait de bruler vivant. Ingui se tourna vers l’endroit d’où venait les cris, les flammes montaient maintenant assez haut, éclairant l’environnement immédiat d’une lueur dansante, envoutante. Ingui reprit ses investigations, les yeux rivés au sol, il scrutait, fébrile, explorant du regard le moindre recoin autour de lui. Son cœur fit un bond dans sa poitrine lorsqu’enfin, il repéra son couteau parmi une maigre végétation qui l’avait partiellement caché. Il s’en saisit, et couru vers cette étrange chose tombée du ciel qui brulait maintenant en dégageant une épaisse fumée noire. La chaleur était intense lorsqu’il plongea à l’intérieur. Il surprit le regard de l’homme qu’il venait sauver, celui-ci présentait un mélange de panique, d’angoisse, qui laissait la place à l’espoir en voyant Ingui trancher les liens qui le retenaient. Il put enfin l’extraire de son siège. Ils coururent sur quelques dizaines de mètres avant de s’arrêter. Tous deux regardaient le brasier intense qui ravageait l’objet volant avec lequel cet étranger était arrivé. Ingui l’observa, celui-ci tenait son bras meurtri par le coup qu’il lui avait donné lorsqu’il s’était libéré de son étreinte. L’homme surpris son regard et lui parla. Ingui ne comprenait toujours pas ce qu’il lui demandait. Il regardait autour de lui, son regard parcourant le flanc de la falaise, s’arrêtant sur le corps de son compagnon. Il se dirigea vers lui, lentement. Ingui parla, il lui dit qu’il était trop tard, qu’on ne pouvait plus rien pour son ami, mais l’homme ne le comprenait pas non plus. Il le rejoint, l’homme s’était accroupi à côté de ce corps sans vie. Le silence emplissait l’espace tout entier autour d’eux. Les flammes diminuaient maintenant, semblant s’éteindre avec le soleil qui disparaissait derrière l’horizon. Il se passa un long moment avant qu’Ingui ne pose la main sur l’épaule de l’homme, cherchant à lui indiquer par geste la direction de la forêt, à lui faire comprendre qu’il fallait trouver un abri pour la nuit, bien que l’excitation de ce qu’il venait de vivre l’empêcherait surement de dormir. Des pensées éparses occupaient l’esprit d’Ingui, une foule de questions le taraudait, et maintenant que le danger était passé, il se sentait perdu, lui qui n’avait jamais vu d’autres hommes que ceux de sa tribu, et qui venait de vivre un évènement qu’il n’aurait même jamais pu imaginer.

C’est à ce moment qu’il entendit un nouveau bruit. Régulier, lointain, il rappelait le vrombissement d’un essaim d’abeille. Immédiatement aux aguets, tendu, son instinct lui criant de se cacher dans la forêt, Ingui se tenait droit, tétanisé, totalement incapable de bouger. L’homme se releva, scrutant le ciel dans la direction du bruit qui enflait de plus en plus, s’approchant d’eux. L’homme parla. Faisant un effort surhumain pour reprendre ses esprits, Ingui se ressaisit et se tourna vers lui. Il l’attrapa par le bras et voulu le tirer vers la forêt, mais l’homme résistait, ses yeux n’exprimaient aucune crainte mais plutôt un soulagement, un espoir. Ingui commençait à comprendre qu’il attendait de l’aide de ce bruit, que celui-ci lui annonçait l’approche d’un secours. Enfin, il vit. S’approchant doucement, guidé par la colonne de fumée s’échappant de l’incendie maintenant presque éteint, un objet se trouvait dans le ciel. Pas vraiment pareil à celui qui s’était écrasé au sol, Ingui avait du mal à le décrire. Il avait peur, l’angoisse lui nouait les entrailles, il tremblait, et sans la présence de l’homme à ses côtés, qui lui parlait calmement, d’une voix rassurante, Ingui se serait déjà enfui. Son regard ne quittait l’objet que pour se porter sur la jungle protectrice qui semblait l’appeler de toutes ses forces. L’engin était maintenant au-dessus d’eux, immobile, quelque chose comme un disque plat tournoyait et surmontait un bloc ovale, de la forme d’un fruit. Cela déplaçait beaucoup d’air, et faisait beaucoup de bruit. Ingui ne trouvait aucun mot pour décrire ce qu’il voyait, mais il comprenait que l’homme à côté de lui venait d’ailleurs, et que de cet ailleurs, ses compatriotes étaient venus le chercher. Imperceptiblement, sans même sans rendre vraiment compte, Ingui s’était éloigné, il se tenait maintenant prostré près d’un rocher. De longues lianes avaient été jetées de l’engin, le long desquelles descendaient maintenant deux autres êtres. Eux aussi étaient vêtu entièrement, comme l’homme qui les attendait en bas. Ils dialoguaient maintenant ensemble, l’homme blessé désignant de sa main valide le cadavre de son compagnon, les flammes, le haut de la falaise. Il marqua une pause et indiqua la présence d’Ingui. Derrière son rocher, celui-ci ne savait quel sentiment l’emporterait sur les autres, il se sentait gagné par la crainte, l’excitation, la peur de l’inconnu, la curiosité. L’homme qu’il venait de sauver semblait l’appeler, il s’approchait d’Ingui, tandis que d’autres étaient occupés à hisser son compagnon sans vie dans l’objet volant. Ingui n’avait plus conscience du temps. Il lui semblait être sur place depuis une éternité, empli de désarroi, il était perdu, apeuré. Son instinct pris le dessus et il gagna rapidement la forêt, ses pensées s’entremêlant dans sa tête, dépassé par l’incompréhension du moment qu’il vivait. Se sentant à l’abri derrière la végétation, il avisa un arbre et grimpa aussi rapidement qu’il le pu. Il voyait maintenant l’homme qu’il avait sauvé être hissé à bord de l’engin volant. Celui-ci, après un tour sur lui-même, s’éloigna. D’abord doucement, puis de plus en plus vite. Ingui se retrouvait seul, dans le silence de la forêt. Seule la présence de l’objet calciné témoignait de ce qu’il venait de vivre. Il avait conscience d’avoir vécu quelque chose d’unique, et se demandait comment il pourrait décrire ce qu’il avait vu, aucun mot, aucune expression ne pourrait faire partager son expérience au sein de sa tribu. Il restait là, immobile, le regard perdu sur l’horizon, cherchant dans la nuit tombante la direction prise par les êtres étranges qui étaient venus croiser son chemin.

Dans l’hélicoptère qui s’éloignait, Ramirez avait ôté son casque. Il expliquait à l’équipe de secours l’éclatement de son pneu à l’entrée du virage, la perte de contrôle de son véhicule lancé à fond, la trajectoire qui l’avait menée sur une légère bute, son véhicule s’envolant dans les airs avant de retomber en contrebas, et la série de tonneau qui s’en était suivie. Il avait compris, plus qu’il ne l’avait vu, l’éjection de son copilote. Il narrait la peur ressentie lorsqu’au lieu de son compagnon qu’il pensait entendre approcher, il avait vu ce sauvage armé de sa sarbacane se pencher par la porte de sa voiture, puis sa crainte quand il avait vu les premières flammes, la boucle de ceinture qui refusait de s’ouvrir, la panique qui l’avait gagnée, qui lui avait fait perdre ses moyens, son espoir qui s’était envolé quand le sauvage lui avait asséné un tel coup qu’il lui avait brisé un os de l’avant-bras, se libérant de son étreinte, et son soulagement de le voir revenir, armé d’un outil rudimentaire qui avait fait office de coutelas, et qui l’avait libéré de sa ceinture. Il fondit en larme en poursuivant son récit par la découverte du corps de Carlos, son copilote depuis qu’il avait commencé les rallyes automobiles.

Le médecin lui fit une injection de calmant avant de reprendre sa place. Il observait la jungle amazonienne, qui défilait sous l’hélicoptère. Ramirez avait eu de la chance, il avait rencontré un membre d’une de ces tribus amazoniennes qui n’avait jamais eu de contact avec la civilisation, vivant hors du temps. En général, ils étaient plutôt agressifs, d’aucuns en avaient fait les frais, leurs fléchettes empoisonnées ratant rarement leur cible. Son regard allait de Ramirez à la forêt. Paradoxalement, c’était probablement sa situation de détresse qui l’avait sauvé...

PRIX

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Alain de La Roche · il y a
Trop tard pour voter utilement... dommage.
Récit tout simplement passionnant, captivant.
Ma femme et moi, lors d’une immersion en forêt primaire avec notre guide saramaca, c’est l’agouti que nous chassions.

Y-a-t-il une suite aux aventures d’Ingui dans la forêt d’émeraude ?

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Pierre Lecroart · il y a
non, c'était une histoire complète, elle ne demande pas de suite... bientôt une autre nouvelle, j'espère, j'ai une petite idée qui me trotte dans la tête.. merci pour votre vote :-)
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Elena Hristova · il y a
Tout mon soutien renouvelé pour votre rencontre et bonne chance pour la suite!
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Pierre Lecroart · il y a
merci !
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Pierre Lecroart · il y a
je pense qu'il n'avait plus faim ;-)
merci pour votre vote

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Fred Panassac · il y a
Une histoire passionnante et bien construite qui tient en haleine. A-t-il pensé à ramener le capybara si désiré ?
Mes votes, + 4

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Angel · il y a
Bonne chance pour la finale.
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Pierre Lecroart · il y a
merci.
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Laura_helene · il y a
Merci pour votre inspiration. J'ai été tenue en halleine du début à la fin! Un voyage totalement immergée dans les émotions des personnages, le décors, leurs pensées... J'étais là bas.
Bravo à vous! Mes voix

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Pierre Lecroart · il y a
merci, heureux d''avoir pu vous faire voyager..
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Chtitebulle · il y a
Bonne finale ! Mes voix naturellement !
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Pierre Lecroart · il y a
merci à vous :-)
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Fabienne Pigionanti · il y a
je vous soutiens, mes 5 voix. Je vous propose, un polar très sombre: violent parfum acide.
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Pierre Lecroart · il y a
merci beaucoup.
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Rachel · il y a
Mon soutien fois quatre.
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Pierre Lecroart · il y a
merci beaucoup
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Jennyfer Miara · il y a
Très belle aventure amazonienne! Vous avez mes votes!
Si vous en avez le temps, peut-être aimeriez-vous savoir en quoi consiste 'Le crime parfait", en lice pour le prix Court et Noir?

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Pierre Lecroart · il y a
J irai lire sans faute.. et vous laisserai un.commentaire si j ai aime.. merci pour vos votes
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