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Rencontre

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Miora R.

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On croit souvent à tort qu’une gare a pour vocation d’être bondée. Cela tient sûrement au fait qu’on ne s’y rend qu’occasionnellement, au moment des départs et, avec cette attitude typique qu’ont les humains de penser qu’ils sont le nombril du monde, on a vite fait de faire de l’exception la règle. Les gares ne sont alors conçues que sous la forme de quais entre-aperçus, débordant d’une foule mouvante, vivante, grouillante, véritable monstre se vautrant devant les trains comme pour les avaler.

Cette gare-ci était vide. Une lumière accidentelle éclairait la scène d’une lueur sale. Le sol sale, les escalators hors d’usage, les quais vides, les fauteuils délabrés, tout exhalait l’odeur des lieux laissés à l’abandon.

Elle se tenait debout sur le quai, les yeux grands ouverts. Presque surprise de se trouver là. Elle était seule. Elle attendait – pour quoi ? Peut-être pour rien, peut-être en vain - et semblait déjà lasse d’attendre.

On ne distinguait d’elle d’abord que son manteau noir, étonnamment grand, d’où sortaient deux mains fines et un léger ovale plus pâle encadré par un léger nuage de boucles noires. Mais de cette esquisse de femme, ce qui frappait le plus, c’était les yeux, énormes et écarquillés, disproportionnés pour un être si fluet.

Il aurait été difficile de deviner son âge. On aurait aussi bien pu lui donner seize ans que la cinquantaine. De légères rides se dessinaient sous ses yeux, mais elles pouvaient n’être attribuées qu’à la fatigue.

Elle paraissait en deuil même si elle ne portait pas le costume adéquat. Elle dégageait cette impression de lassitude caractéristique de ceux qui ont tout perdu, causée par l’éreintement qui saisit alors, qui balaie tout, même le chagrin.
C’était sans doute encore la manière la plus simple de la décrire : une petite fille fatiguée qui attendait le train dans une gare vide.

Lui se tenait assis sur un banc, le regard vague. Sa vie partait en lambeaux et n’était déjà plus qu’une succession de scènes incohérentes qui se baladaient dans l’espace-temps. Il n’avait même plus l’impression d’exister réellement. Ce corps qui ne faisait que le contenir, ce n’était qu’une conséquence physique, quelques cellules liées entre elles par le hasard de la génétique qui se désolidariseront plus tard, un mélange répugnant de sang, de chair, de tissus. Il ne représentait rien. Il leva sa main droite et l’observa comme une parfaite étrangère, les sourcils froncés. Elle était pâle, presque translucide, laissant voir de veines légèrement bleuâtres, aux ongles mal soignés, aux doigts étonnamment fins, à l’allure globalement peu satisfaisante. Il rapprocha sa main de son visage.
Il se moquait d’avoir l’air ridicule. Devant qui devrait-il, pouvait-il avoir honte ? Il n’y avait personne pour le voir. Personne sauf cette fille immobile qui était peut-être aussi folle que lui.

Ses yeux se fixèrent au plafond. Des yeux gris presque transparents, brûlés par tout ce qu’ils n’avaient pas vu, tournés vers l’intérieur plutôt que le dehors. Passé, présent, futur, tous ces concepts se mêlaient en lui. Il ne savait pas où il allait ni où il était, il ne voyageait plus que parce qu’il avait tant voyagé autrefois.
C’est sans doute encore la manière la plus simple de le décrire : un vieux voyageur qui ne savait plus où aller.


Ils ne se regardaient pas. Ils ne s’ignoraient pas sciemment non plus. Ils ne faisaient pas attention l’un à l’autre, voilà tout, déjà indifférents à ce qui n’était pas eux. Cela n’avait tenu à rien pourtant. Tout à l’heure, ils s’étaient heurtés près d’une machine à café, un vieil automate qui trônait triomphalement sur le quai vide, avaient échangé courtoisement quelques mots d’excuse. Mais déjà leurs yeux s’étaient évité, chacun concentré sur le gobelet en plastique fumant dans leurs mains respectives, s’y raccrochant comme à une bouée qui les emmènerait flotter dans une bulle hors du monde, le monde où on pouvait presque entendre les bruits fantômes des gens qui s’étaient bousculés toute la journée, le monde sale aux vagues odeurs d’urine et aux murs de béton. Il était trop tôt pour le monde de toute façon, ou peut-être trop tard. Il n’y avait plus qu’eux deux et ils ne se regardaient pas.

Une horloge sonna, ailleurs. Ils ne bougeaient toujours pas, attendant on ne savait quoi. Peut-être fuyaient-ils juste le froid du dehors. Il ne faisait pourtant pas beaucoup plus chaud à l’intérieur de la gare. Cela ne faisait rien, ils s’étaient habitués au froid, mordant presque physiquement à cette période de l’année. Ils buvaient leur café à petits coups, pour le faire durer. Il était exécrable.


Lui s’ennuyait. Ce n’était pas dramatique, et pour tout dire il y était habitué. Il bougeait les jambes, les balançait dans les sièges voisins, vides, caisses de résonance improvisées. Il remontait puis rabattait le col de sa veste, s’y renfonçait, gigotait, faisant grincer son siège en plastique. Il finit par se calmer assez pour fouiller ses poches en ressortir des feuilles et du tabac qu’il se mit immédiatement à rouler. Ses mains tremblaient à peine, nota-t-il avec satisfaction.

Il ne se sentait jamais aussi vivant que lors de la première bouffée, lorsque la fumée âcre lui emplissait enfin les poumons après l’attente, la montée de tension frustrée lors du roulage. Il respirait alors vraiment. Il expira en souriant. C’était presque mieux que le sexe. Les bouffées suivantes arrivaient rarement à lui procurer autant de plaisir. Il tira tout de même sur sa clope, pour avoir quelque chose à faire, ses yeux clairs parcourant froidement l’espace autour de lui à la recherche d’une distraction. Mais il n’y avait rien que cette petite tâche sombre qui essayait de se faire passer pour une femme.


Elle était si fatiguée qu’elle se sentait à peine humaine. Elle n’était rien de plus que ses muscles douloureux, sa langue pâteuse, sa gorge sèche, sa tension nerveuse entre le cou et les épaules. Elle avait à peine la force de bouger. L’effort requis pour monter son verre à sa bouche lui coûtait déjà trop, pour un soulagement seulement médiocre. Le café était déjà froid mais le goût lui rappelait des tasses plus chaleureuses, la ramenait des années en arrière. Elle n’aimait pas se souvenir avec trop de clarté de son passé, cela rendait son présent de vagabonde plus douloureux, mais ces réminiscences légères lui étaient douces.
Assise à même le sol, elle s’affaissa un peu plus sur le mur. Elle aurait pu fermer les yeux, se laisser aller pour de bon et dormir, mais quelque chose l’en empêchait. Il lui fallut un moment pour s’apercevoir que c’était la peur. Elle aurait dû la reconnaître plus vite, depuis le temps qu’elle lui collait à la peau, recouvrant sa peau d’une sueur froide, poisseuse et collante, accélérant son souffle et son cœur, gardant ses yeux constamment ouverts sur des ombres qu’elle seule pouvait voir.

Elle claqua inconsciemment les lèvres. La caféine avait été une mauvaise idée, le manque de médicaments aussi. Elle avait été soulagée tout à l’heure de voir la gare presque vide, elle l’était moins maintenant. On aurait dit que tout le monde avait fui quelque catastrophe et qu’il ne restait plus qu’elle, condamnée, oubliée ! Par sa propre faute.

D’ailleurs, la gare n’était pas vide. Elle l’avait vu sans vouloir y faire attention, sans vouloir y penser. On ne se retrouvait pas dans une gare déserte à une heure aussi impossible sans avoir un grain et elle avait assez à faire d’elle-même pour s’inquiéter des folies des autres. Elle aurait voulu l’ignorer, qu’il reste aussi intangible et lointain que les monstres fantasmagoriques des cauchemars de son enfance. Il faisait du bruit pourtant, l’avait presque effleuré tout à l’heure, mais ce n’était rien. Ce n’était pas cela qui transformait une personne d’un vague concept à un être de chair et de sang.

Non, ce qui l’avait rendu humain, c’était l’odeur, l’odeur caractéristique de la cigarette. Elle avait encore eu ce vieux réflexe d’ancienne fumeuse de le considérer comme un pair, un semblable. Il n’y avait pas si longtemps, elle n’aurait pas hésité à venir l’accoster avec un sourire banal et lui demander de lui en rouler une. On lui refusait rarement mais il y avait un prix tout de même. On la dévisageait parfois ensuite, quand elle l’allumait et à la première taffe, surtout les hommes, dont les regards caressaient sa peau brune, imaginant sans doute leurs mains sur elle, en elle. Elle les fixait toujours en retour sans honte ou scrupule jusqu’à ce qu’ils baissent leurs yeux.


Lui ne l’aurait pas fixé. Si elle lui avait demandé, il aurait refusé, simplement, sans lui accorder un seul coup d’œil, par pur égoïsme. Il n’aimait pas être dérangé, même au plus profond de son ennui, qui certes l’emmerdait profondément, mais lui était personnel, familier. Il s’y vautrait, se plaignant en aparté, mais avec tant de complaisance que personne n’aurait cru à ses plaintes. Et puis, l’ennui l’empêchait de penser à autre chose qu’à cet ennui même. L’empêchait de penser aux autres pour commencer.

Même elle, sa simple présence, le dérangeait. Ce n’était pas son attitude. Elle ne faisait pas grand-chose, recroquevillée contre son mur. Elle bougeait à peine, ne faisait aucun bruit. Ce n’était pas non plus son apparence. Elle n’était pas horrible, pas le genre qu’il aurait cherché à séduire en temps normal, trop lisse et trop frêle, mais son physique était assez quelconque pour ne pas détonner. Ce n’était pas sa faute, mais elle existait et c’était déjà trop pour lui. Il ressentait ses moindres frémissements dans son corps en miroir, il lui semblait que toute son attention était tournée vers elle, une attention inquiète et détachée de lui, qui enflait et menaçait de percer son indifférence de surface. Et il ne la regardait toujours pas.
Il jeta son mégot et s’étendit les bras en croix, autant que les dossiers des chaises le permettaient. Ils sentaient déjà ses pensées se tourner vers l’intruse, son ennui disparaître, remplacé par un malaise plus profond. Bientôt, il céderait et la regarderait, et ce serait trop tard. Trop tard pour quoi, pour qui, il ne le savait pas, mais il gardait cette impression de danger et de catastrophe imminente et il ne voulait pas s’y abandonner. Il regardait obstinément le plafond, résistant comme un idiot et comme un enfant. Il avait envie de pleurer.

Il n’aimait pas les gens. Il les avait aimés autrefois. Il avait assez roulé sa bosse pour avoir rencontré du monde. Il avait aimé des gens bons et des gens mauvais, sans distinction, avec une bienveillance de jeune allumé. Il ne savait plus quand il s’était ravisé. Peut-être les aimait-il toujours mais était-il devenu meilleur pour les éviter.

Elle ne bougeait toujours pas. Peut-être avait-elle aussi envie de pleurer et se retenait. Il espérait que non. Il n’aimait pas les gens mais les gens tristes, c’était pire. Il sanglotait presque quand il s’aperçut que ce n’était pas elle qui pleurait mais lui.

Au fond, ce n’était pas tant qu’il n’aimait pas les gens que le fait qu’il ne s’aimait pas lui et qu’il n’aimait pas ce qu’il retrouvait de lui dans les autres.
Il la regarda.


Il ne vit rien qu’une enfant perdue, grandie trop vite. Elle le regardait en retour sans le voir, sans broncher. Une seconde passa ou peut-être une éternité. Le jour se levait sur la ville et les gens affluaient à nouveau dans la gare.
Ils ne bougèrent pas, deux étrangers qui se fixaient en silence jusqu’à se perdre de vue dans la foule grossissante.

Il était temps de repartir.
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